Re-lecture des N° de Réfractions.

dimanche 14 juin 2015
par  ps
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Le texte ci-dessous avait été élaboré pour servir de document de travail lors de la réunion bisannuelle de Réfractions au printemps 2016. Jugé particulièrement pertinent, le collectif a décidé de le mettre à disposition de ses lecteurs sur le site de la revue. A cette fin il a été remanié afin qu’il puisse servir au lecteur de passage comme un fil rouge. C’est un document de travail non exhaustif des courants de pensée qui forment le collectif de la revue.u

(Ce texte est, en quelque sorte, un document de travail)

La première réaction à la relecture des 36 numéros a été de trouver que le travail effectué est vraiment impressionnant :la masse d’articles, la qualité des analyses, la pertinence des thèmes traités, une certaine cohérence (et continuité) dans les interrogations (et ce dans un cadre de tension éclairante entre divers regards), font de ces 36 numéros et ces presque 20 ans de travail commun un corpus sérieux de références pour qui veut s’intéresser à la réflexion anarchiste sur la société contemporaine.

L’édito du premier numéro assignait à la revue un objectif ambitieux : considérer « l’anarchisme comme une remise en cause épistémologique de nos disciplines » (Réfractions n°1, Présentation, « Espèces de liberté », p.7. R.Creagh) ; je ne sais ce que voulait exactement dire par là l’auteur de ces lignes, et si nous avons commencé à atteindre cet objectif, mais au fil des numéros, ce qui apparaît c’est un souci de voir comment les théorisations ou les problématisations contemporaines interrogent ou enrichissent le corpus plus classique de la pensée anarchiste, et en retour, de mettre en lumière la pertinence maintenue des critiques anarchistes du pouvoir ( quelles qu’en soient les conceptions, on va le voir plus bas) et à l’articulation libérale liberté/pouvoir. Et ce, dans un cadre toujours réaffirmé, il faut le souligner, de pluralisme. Cette exigence de repenser la société d’aujourd’hui, ses évolutions dans les formes de domination et aussi les failles, les lieux et modalités de la rupture, est réaffirmée nettement dans les éditos.

Sur la question de l’émancipation, la tension dominante entre deux approches se formulait, dans les premiers numéros, en termes d‘opposition entre le combat traditionnel contre la centralité du pouvoir politique, l’État, et/ou la remise en cause multiforme des modes de vie, les expériences alternatives comme voies d’une rupture. L’introduction du n° 2 p.5 énonce clairement les deux alternatives : le projet anarchiste, entre sphère publique et conduites privées (scène politique centrale et conflictuelle et/ou changement par les modes de vie alternatifs et remise en cause des modes de vie ). Cette question posée reste ouverte et « s’inscrit dans de nombreux autres croisements et renversements possibles qui interdisent de l’enfermer dans des oppositions rigides, et stériles ». Intro n° 2 p.6. La tension demeure donc, même si l’importance de la dimension centrale du politique est réaffirmée ; le débat amorcé dans ce n°2 va s’infléchir vers les différentes approches théoriques Castoriadiennes/Spinoso-Deleuziennes (pour dire vite), puis s’enrichir par une opposition entre « grand récit historique » et déconstruction postmoderne. Au fil des numéros, ces diverses voies sont un peu le cadre de nos analyses. Elles sont poursuivies sous une forme plus systématisée avec le débat modernisme/postmodernisme, autour de M.Foucault, et des théories de la déconstruction.

Finalement, a-t-on réussi à repenser, renouveler la tradition critique libertaire dans (et de) la société d’aujourd’hui ? Je vais essayer dans cette présentation de donner un aperçu des grandes thématiques abordées, de leur évolution, et des questionnements ouverts..

Un balayage rapide des numéros fait apparaître qu’il y a :
- un bloc central, qui regroupe beaucoup de n° « lourds » autour des questions politiques classiques (État, domination, liberté…)
- d’autres blocs qui abordent les nouveaux problèmes surgis plus récemment : l’écologie/environnement, internet, le féminisme, la question sexe/genre etc…
- et un troisième qui revisite les questions classiques : fédéralisme, économies alternatives, éducation, services publics, et plus rarement un thème transversal : « la peur », (qui tricote les questions du catastrophisme écologique et des montées réactionnaires, la frilosité ambiante, le retour du religieux, l’impression de fatalisme ), ou les jeunes.

L’essentiel est là.

On note, particulièrement dans les n° 2, 7,12, 15, 17, (voir les éditos) le souhait réaffirmé et constant de repenser nos outils d’analyse, revisiter et interroger les grandes catégories qui nous servent à appréhender les formes et lieux de l’émancipation, du sujet politique ou révolutionnaire, de la liberté, de l’État, du conflit. Souhait réitéré au fil des numéros et formulé clairement dans l’article de Pierre Sommermeyer et André Bernard n° 20 p 43-54, et l’intégralité du n° 36. Dans cette optique j’ai trouvé que les n° 17 à 20 constituaient une sorte de « numéros charnière » qui enregistrent un infléchissement des modes d’approche. C’est à partir de là surtout que le concept de néo-libéralisme sert à problématiser ce qui bouge dans la société, dans la structure sociale, les formes de travail, la reformulation des problèmes (identité plus que classe etc..) donc dans les conditions de la domination et dans les formes et lieux de riposte.

C’est à partir de ces numéros aussi que le débat entre modernité et postmodernité se précise, et que les approches traditionnelle et foucaldienne du pouvoir se confrontent.
Quand on regarde les thèmes des n° 17 à 32, on voit que, à part les n° 24 et 29consacrés aux luttes femmes/genre, (et encore le débat moderne /postmoderne n’est pas absent avec le thème du queer), tous ces numéros tournent autour des questions de la nature du pouvoir, du sujet politique, de la rupture, de l’antagonisme etc…dans cet univers néo-libéral.

Il faut donc présenter sommairement l’argumentaire développé par grand thème, en renvoyant aux numéros qui leur sont principalement consacrés.

Centralité ou pas du politique ?

Dans ce débat se lit le rapport ambivalent des anarchistes à la modernité ; elle ne constituerait pas pour certains un cadre d’analyse possible car elle est trop marquée par l’individualisme libéral et une conception formelle et partielle de la liberté, mais pour d’autres, le souci est de maintenir les acquis de cette modernité (raison, émancipation, esprit critique) ; les échappées vers les analyses en termes foucaldiens peuvent-elles constituer un dépassement de ces ambivalences ?

Le N° 12. Démocratie, la volonté du Peuple ? est un numéro important, très complet avec une approche assez classique de la critique de la démocratie représentative, actualisée ; critique donc de l’apathie politique et de la place centrale de la représentation dans ce processus. Ce thème développé par Eduardo Colombo p.5-18. On trouve aussi la critique de l’esprit « nouveau réactionnaire », et un très intéressant article de Fabio Ciaramelli p.73-86 (sur l’espace symbolique de la démocratie, le problème de l’institution, qui trouve un écho dans, aujourd’hui, le mouvement « la nuit debout ».) Globalement ce numéro comporte une critique très élaborée de la démocratie libérale, de la dépossession, la servitude qu’elle entraîne, critique faite avec les outils classiques (et divers) de la philosophie politique, Castoriadis, Spinoza Deleuze etc… Analyse du liens démocratie/anarchie : D.Colson,p. 99-110 ; autre problème posé :celui de la déconnexion du politique et de l’État.

Le n°17 : « Pouvoirs et conflictualités » interroge de manière plus concise et frontalement la question du pouvoir politique à l’heure du néo-libéralisme. On y trouve en effet dans les différents articles, un énoncé à peu près complet de tous les changements qui affectent les notions de pouvoir, sujet politique, conflit, rupture, formes de l’émancipation etc…qui vont nourrir les réflexions et débats des n° suivants, particulièrement du n°20
.
C’est ici à travers la question de la place du politique dans le néo libéralisme, de la conflictualité que le problème est posé. Celle-ci y apparaît comme diluée (fin de la représentation de la société comme divisée, consensus sur l’ordre néo libéral présenté come une évidence, sans échappatoire). Le politique n’est plus pensé alors que comme garantie des droits ; les droits de l’homme sont mis en avant comme seul fondement contestataire ; cela favorise l’individualisme et entraîne un risque d’inaction ; cette réduction du politique au droit, s’origine dans la critique (mal comprise) du totalitarisme, qui a entraîné un rejet du politique. L’imaginaire de la révolution est mis en congé, article de Thomas Feixa, p.93-108. Les réformes partielles que suscite cette conception du politique n’auraient-elles pour effet que de renforcer le système dominant, puisqu’elles n’ébranlent pas les assises hiérarchiques de la société ? La question reste ouverte. Mais le fondement théorique de ces questions, c’est la mort du sujet politique : article d’Eduardo Colombo, p.5-22.

En contrepoint l’article de Tomàs Ibanez, p. 85-92, propose d’aborder la place de l’action politique dans le néo-libéralisme à partir d’un autre regard. Il faut repenser l’imaginaire de la révolution, c’est à dire voir aussi dans le côté éphémère des rassemblements, venant de sphères non organisées un potentiel de rupture ; question difficile à penser car : « l’ancien imaginaire antagoniste continue de nous imprégner » ; or nous devons lutter hic et nunc, sans avoir une idée de sur quoi cela peut déboucher. Débat ouvert : la révolution pourrait-elle être un concept paralysant l’élan et le sens des ruptures partielles contemporaines ?

Ce débat autour de la nature du néo-libéralisme et du postmodernisme n’est pas une joute intellectuelle formelle, mais engage nos représentations du réel et donc notre perception des luttes et des voies de l’émancipation (point exprimé par plusieurs d’entre nous). Il est un des moyens de tenter de saisir ce nouveau, ces changements dont nous savons qu’ils structurent notre société et que nous avons besoin de comprendre car ils déterminent aussi les modalités de rupture possible.

N°20, De mai 68 au débat sur la postmodernité, est important : il contient entre autre, le débat entre Eduardo Colombo, Tomàs Ibanez, Daniel Colson sur le « post-anarchisme », et sur les transformations du capitalisme, le néo-libéralisme. Avec un très bon édito, p.3-4, clair et problématisé. C’est un numéro qui est un peu un bilan théorico-politique, et donne aussi des orientations pour les chantiers à venir.

Le thème de la modernité/post-modernité :

*On trouve dans ce n° 20 une critique …des critiques postmodernes à la modernité. Par exemple, critique d’un supposé dépassement de la modernité, au sens où l’on n’est pas dans une césure du temps, un nouvel âge, une coupure épistémologique qui condamnerait la modernité à être un reliquat (E.Colombo n° 20 p. 60). Certes les Lumières ont pu avoir un potentiel d’asservissement (mais cela a été analysé depuis longtemps – par exemple la figure instrumentale de la raison par l’Ecole de Francfort- et dénoncé), mais il reste l’esprit critique, l’esprit d’examen, et l’idée de l’émancipation. Il n’y a pas non plus, dans le prolongement de la pensée des Lumières, par exemple, un désir nécessaire de maîtrise totale sur la société une fois une révolution faite, comme le reproche leur a été fait ; les dérives bureaucratico-étatiques et totalitaires sont plutôt le fruit du stalinisme, et l’esprit des Lumières donne au contraire des outils pour en faire la critique. De plus l’appareil théorique des Lumières rend possible la pensée de zones d’opacités où le retour du même est toujours possible ; de même pour l’idée que le chemin des luttes est aussi important que le but de la « révolution. Néanmoins le postmodernisme dénonce les Lumières comme idéologie dominatrice, en oubliant le potentiel de libre examen, de critique. Il a tendance à rigidifier les Lumières, en faire un bloc fermé (universalisme, raison, sujet substantiel, identité, progrès etc…) or ce n’est pas aussi monolithique. La modernité c’est aussi la sécularisation, l’esprit d’examen, l’esprit critique, la rationalité et ébauche d’un projet émancipateur, et elles ouvrent à d’autres idées : le pluriversalisme de S.Latouche par exemple (bien que cet auteur développe plus ce concept dans le Revue du MAUSS, une critique de l’universalisme qui ne tombe pas dans le relativisme se trouve dans son article du N°9, Au delà de l’économie : quelles alternatives ?, p.17-26.(S.Latouche). On trouve donc dans ce courant qui défend les acquis de la modernité un refus de se laisser enfermer dans un schéma qui a l’air de supposer une coupure épistémologique et qui renie les Lumières.En conséquence, une base fructueuse de réflexion consiste à se demander si le postmodernisme et le post- anarchisme vont ou pas dans le sens du néo-libéralisme (E.Colombo, N° 20 p.62-3) ; pour les uns, la vision postmoderne colonise l’imaginaire collectif en prenant appui sur les conditions de privatisation des individus, l’apathie, le repli politique et la dilution du lien social dans la société post-industrielle, sur le bloc imaginaire néo-libéral qui disqualifie toute idée d’alternative (ce thème est développé aussi dans le N°22, Le réveil des illégalismes p.129-136.

Pour les tenants de la postmodernité (voir les articles de Tomàs Ibanez N° 17, 20,) : la vision post-moderne et particulièrement foucaldienne permet de penser au mieux les nouvelles modalités du pouvoir, tant dans l’épaisseur du social que dans les nouvelles figures de l’État. Quelles sont les répercussions de ces deux regards sur l’analyse du pouvoir, du sujet politique, de l’État, de la rupture politique ?

Pouvoir :

Pour le postmodernisme, dans le sillage de Foucault, le pouvoir est disséminé, le pouvoir est conçu une forme anthropologique du social, anonyme et non plus simplement le pouvoir d’une élite qui l’exerce dans différents domaines. Ces oppositions trop clivées entre pouvoir politique central et pouvoir comme forme du social sont un peu remises en cause par Tomàs Ibanez, car si le pouvoir est un peu partout dans la société, s’il est une forme structurante cela n’empêche pas qu’il y ait un pouvoir central, mais il faut réaliser que les liens d’autorité tissent les rapports sociaux, et tous ??? en pâtissent. Prédominance des liens réticulaires sur les liens pyramidaux.

Ces analyses posent un problème car l’identité anarchiste, c’est lier la liberté, qui est première, à l’égalité, c’est à dire le refus de toute autorité, l’affirmation que la société peut tenir sans pouvoir extérieur. Y a-t-il alors dans ces conceptions foucaldiennes un risque de contradiction avec le point de vue anarchiste de suppression du pouvoir ? Question ouverte, à repenser, prolonger…Conclusion provisoire « pragmatique » : Ce que Foucault apporte aux anars sur le pouvoir, l’utiliser dans notre sens (voir article de V.Garcia, Du post-anarchisme au débat sur la postmodernité, transversalen° 21 p. 141).

Sujet politique

Cette question enregistre le plus frontalement l’opposition entre les tenants des Lumières et les ouvertures faites à la postmodernité via l’approche foucaldienne : tout sujet y étant pensé comme assujetti, le problème de l’impossibilité des luttes est alors soulevé. Certes le post-modernisme ôte le sujet cartésien de son piédestal, puisque le sujet est conçu comme traversé par les rapports de force en lutte qui le construisent. Mais ce constat de non transcendance d’un sujet, donné au départ comme déjà fixé, n’est-il pensable que de cette façon ou l’est-il aussi dans le cadre théorique hérité des Lumières ? Cet ébranlement du sujet cartésien a en effet été commencé depuis longtemps déjà, avec Nietzche, la critique faite à « l’unité imaginaire du sujet », la psychanalyse etc.. Voir le N° 25, particulièrement les articles de JC Angaut, La construction du sujet révolutionnaire… p.29-38 , et E.Colombo,Le sujet de l’action révolutionnaire, p.84-96.

Ce débat ne change pas, dans la Revue, l’accord sur le constat que : il n’y a pas de sujet à émanciper qui deviendrait naturellement autonome une fois extraite la gangue de la domination ; le sujet est pétri des formes d’autorité qui l’ont fabriquée, il faut faire avec. Ce qui renvoie aux conceptions libertaires classiques de la liberté (fondées sur la critique de la conception libérale qui déclare les sujets libres a priori, aussi bien que sur la critique de la conception marxiste d’un bon sujet historique qui serait le prolétariat, voir : N°36, Réinventer la Révolution, Jean Christophe Angaut, p.31-35), et à Bakounine, la liberté se forge dans l’action, n’est jamais définitive etc… Importance donc de continuer à creuser l’opposition entre les conceptions anarchistes et libérales de la liberté, voir le N° 27,Libres de quelle liberté ?, tout le dossier, p.3-91. Les formes de cette opposition évoluent d’ailleurs ; exemple cité souvent, l’émancipation est à l’opposé des normes actuelles contraignant les ex-salariés à devenir de « libres » auto-entrepreneurs. De plus, les conceptions anarchistes sont toujours pertinentes pour critiquer aujourd’hui l’opposition néo-libérale entre liberté individuelle et démocratie. Thème auquel fait écho dans le n° 17l’article de Thomas Fixa, p.93-108 sur la démocratie libérale comme régime anti-révolutionnaire (et que prolonge l’article d’Erwan Sommerer p.121-136, dans le n° 36, et dans le N° 27 l’article de D.Paredes, anarchie et démocratie, N° 27 p.91-100. Ce qu’est-ce qu’une liberté réellement politique est toujours in problème à approfondir.

Y-a-t-il des conséquences de ces différences théoriques, au plan de l’analyse du conflit politique et des classe ou groupes antagonistes ? De la caractérisation des luttes ? Des modes de détournement/récupération de l’émancipation ? Des nouvelles montées réactionnaires et régressions ? Ces questions traversent les n° de Réfractions depuis le début. Le constat du changement de la place de la classe ouvrière dans les luttes est fait depuis longtemps : atomisation des travailleurs, croissance du « précariat », qui renvoie au problème du Sujet de l’histoire ; cette question n’est pas sans importance sur nos conceptions de la rupture politique, sur le sens à donner aux mouvements de contestation actuels.

Les catégories anciennes : classe ouvrière, producteurs, masses salariées, qui faisaient partie de notre imaginaire révolutionnaire recouvre une réalité mouvante et ne rentre plus automatiquement dans la catégorie du « bon » sujet politique historique ; néanmoins la question sociale demeure et revêt une importance cruciale… Il faut donc creuser cette articulation à l’aide de travaux sur les nouvelles formes d’exploitation dans le travail …n ° 37 à venir ?

Dans de nombreux numéros, on trouve une apologie des luttes éphémères par des acteurs temporaires contre le mythe du prolétariat. Mais la question d’un conflit central, d’un antagonisme directeur, de la centralité des luttes de classes n’est pas posée directement. Faut-il alors privilégier les nouvelles formes d’autonomie à la vieille identité anarchiste, plus ouvrière ? Dans le n°20 (Table ronde « Postmodernité et post-anarchisme p. 99-108), le débat est ouvert sur la hiérarchie entre lutte des classes ou nouvelles luttes (également dans le n° 29,Voies sexuelles, voix désirantes : LGBT, problèmes identitaires et culturels). Bref, dans les textes de la revue, l’accent est souvent mis sur les luttes éphémères, les acteurs éclatés etc… c’est à dire la réalité actuelle… mais l’importance de la dimension sociale dans les luttes n’est pas absente, ni le fait que la lutte contre l’État demeure une dimension essentielle.

La question de savoir si la théorie foucaldienne permet de mieux analyser ou pas les formes d’exploitation dans la société néo-libérale reste ouverte ; cette théorie a ouvert des horizons sur l’analyse des nouvelles formes de domination étatique, mais il faudrait sans doute préciser ce qu’il en est des résistances. Ce qui semble faire consensus : c’est que le chemin des luttes est aussi important que le but de la « révolution ». Et une question demeure, quelque soit le mode d’analyse privilégié : comment produire une subjectivité politique qui soit réfractaire aux valeurs du monde dans lequel nous vivons ? Car le verrouillage médiatique est terrible.

Conclusion partielle  : Y a-t-il un enjeu dans la qualification postmoderne, ou encore moderne de notre société ? C’est important pour analyser : La nature du Capitalisme, post industriel, et la gestion de flux d’infos, en réseau, le capitalisme cognitif.

Le travail ou l’activité comme catégorie centrale (employabilité ?) Car il y a une modification de la classe ouvrière, l’ émiettement des statuts des classes populaires, et de nouveaux mouvements sociaux : femmes, homo, minorités sexuelles et ethniques, écologie. Cela renvoie à deux conceptions des luttes : l’une issue du syndicalisme, l’autre de l’autonomie etc…

La question du Sujet révolutionnaire (et pas seulement dans l’optique : sujet universel, lié à un sens de l’histoire). Le postmodernisme semble congédier l’idée d’un sujet capable de transformer la société, et d’être porteur de l’émancipation. Enjeux pratiques : mettre en place de nouveaux espaces temporaires et/ou participer à des mouvements de masse pour la réorganisation politique et économique de la société dans son ensemble ? Le débat est amorcé dans Réfractions, sur la question du sujet politique central, est-ce les salariés exploités, ou tout opprimé, ou tout individu ou groupe en situation de « manque à être politique » comme aujourd’hui (voir aussi les analyses de J.Rancière). Le rapport entre sujet de l’action immédiat et sujet de l’histoire est aussi à prolonger. Ce qui nous renvoie à l’intersectionnalité et à la hiérarchie des luttes, thème abordé oralement à la dernière rencontre de Paris, mais formulé par René Fugler ( n° 20 p.108) : Qu’est ce qui permet de comprendre quelque chose à la société contemporaine et qui ouvre des lignes de résistance et de transformation sociale ?

Bref, au point où nous en sommes, l’opposition moderne/post-moderne laisse des antagonismes, pose de nouvelles questions, mais autorise des points de rencontre ou d’accord.

Le n° 31, Les conflits c’est la vie, prolonge d’une certaine façon ces réflexions. On y trouve la recherche de l’expression d’une position singulière des anarchistes sur cette question du conflit. On y trouve beaucoup d’articles intéressants : Jean-Christophe Angault,p.7-22, très utile sur le rapport historico-théorique des anarchistes avec le conflit (avec la réalité sociale). De même, Daniel Colson, p.23-44, très riches sur : Proudhon et l’idée de la nature intrinsèquement conflictuelle du réel ce qui signifie qu’il n’y a pas de dialectique du dépassement ; l’antinomie est maintenue, ce qui oriente donc vers l’idée d’une « balance » des contraires (fédéralisme), plus que de la victoire des dominés. On y trouve bien sûr la critique des solutions libérales (étatique) aux conflits des individus. (Hobbes etc...).

Les théories anarchistes posent le problème différemment : ni acceptation ni dénégation du conflit., mais reconnaître d’abord le différent. Prolonger les réflexions sur les conceptions politiques qui en découlent. Car après cette analyse historique, on ne trouve pas d’actualisation, de prolongement dans l’analyse contemporaine du conflit : classe ? identitaire ? religieux ? Ce numéro se continue par contre, sur l’analyse des pratiques de conflits et leur règlement dans les groupes libertaires.

Etat

Ce thème est abordé essentiellement dans trois n°, même si on le trouve évoqué aussi dans pas mal d’articles.
N° 15, Service Public. Au delà de la position classique de refus de l’État, on note une ambivalence actuelle face à l’État, envisagé parfois comme recours…puisqu’il maintient un minimum de services, certaines structures collectives moins inégalitaires que le privé. Mais il incarne toujours la répression sous toutes ces formes .

L’accent est mis aussi sur le fait qu’il favorise les mécanismes financiers du néo-libéralisme et élargit son spectre répressif au détriment de l’État providence.
Dans le N° 22, Illégalismes. qui porte surtout sur les formes d’action, on trouve des réflexions sur le changement de forme de l’État : il n’est plus le simple « valet » de la bourgeoisie comme disait Marx, ni une simple bureaucratie, mais il a acquis de nouveaux rôles, son contrôle sur la société s’est étendu à beaucoup d’aspects de la vie. Article de PS,p. 15-24. Analyse aussi de l’ État néo libéral qui détricote les protections, et est au service du nouveau capitalisme financier, des super structures (Europe, FMI etc..). Cet article insiste sur l’hégémonie actuelle de l’État, tout en constatant que ses décisions sont quand même celles de la finance mondiale !! Question posée : quelle est alors son autonomie ?

Questions approfondies dans : -N°30. De l’État. Beaucoup d’aspects en sont envisagés. Ce n° se concentre sur les formes et figures de l’État aujourd’hui dans le néo libéralisme. Celui là a toujours le monopole de la violence légitime et est toujours l’institution imaginaire portant l’exigence de la soumission, mais il s’est aussi métamorphosé. Changements sur :
La souveraineté, battue en brèche par la finance internationale et les instances européennes et internationales. Est abordé aussi le thème de l’État d’exception et de la souveraineté : C.Schmitt/Proudhon Voir Edouard Jourdain, p. 84-96.

La gouvernementalité néo libérale (on note qu’ici un usage libertaire de Foucault, sans souscrire à toutes ses analyses, est fructueux Tomàs Ibanez p. 17-30). Par exemple sur les nouvelles formes de contrôle : avec le droit néo libéral sur le contrôle des migrants (JC Angaut, p.71-82). Tomàs Ibanez précise que l’ État est un effet des « pratiques gouvernementales », ce sont elles qui « formatent » l’État ; il est habité par les technologies, les régularités qui le définissent à un moment. Problème soulevé : qui les fabrique et les met en œuvre alors ??

Constat : Dans le néo-libéralisme, l’État ne s’amincit pas, mais modifie certaines de de ses structures et fonctions pour les rendre plus efficaces. Le couplage savoirs scientifiques/nouvelles technologies permet de rendre opérationnel un mécanisme du néo-libéralisme : le gouvernement par la liberté. Et on note aussi le transfert d’un terme issu de l’entreprise, la Gouvernance.

L’État ne transforme pas à sa guise la réalité sociale. Ce sont les transformations dans divers secteurs de la société (économie, travail, complexe juridique, nouvelles techno etc..) qui modifient les pratiques gouvernementales. Néanmoins, les différents textes convergent vers l’idée que l’État demeure cette structure de domination contre laquelle il faut prioritairement lutter.

Le néo-libéralisme est analysé sous un aspect essentiel : l’effacement du politique qu’il produit. Note de lecture éclairante sur le livre de Dardot et Laval par JC Angaut, N°27, p.155-157. sur ce point. (Cf : comme on vient de le voir, leur nouveau livre porte explicitement sur ce thème). Souhait de prolonger ces réflexions sur le changement des formes de l’État : creuser le thème de la techno-bureaucratie managériale (Travaux de Graeber ). Développer aussi les prolongements de ces nouvelles analyses de l’État quant aux modalités possibles de l’autonomie politique .

Politique et État

Contexte de ces réflexions : ne pas sombrer dans l’inaction liée à l’effacement programmé du politique dans le néo-libéralisme. Mais au delà, une question est en débat : peut-on maintenir dans une optique libertaire une autonomie du politique par rapport au social.

Sur ce thème, disséminé dans plusieurs numéros, voir les textes deM.Abensour, N° 17 Pouvoirs et conflictualités, p. 65-84, Jean-Christophe Angault (sur la résorption bakouninienne du politique dans le social, pour en finir avec la transcendance du politique par rapport au social ) voir N°24 Des Féminismes… Débat, 150-158, Monique Rouillé-Boireau(autour de Castoriadis et du maintien nécessaire du politique comme dimension indispensable, car on ne peut abolir cette dimension de l’action, du vouloir, d’un commun qui ne s’identifie pas au social ) N° 27, Libres de quelle liberté,P.35-48. Une question ouverte : la nécessaire institution d’une forme politique, celle de l’être ensemble, renvoie bien à une certaine extériorité (non transcendante) du politique ; quelle compatibilité alors avec l’idée que toute politique « extérieure » au social contient une menace de reproduction d’un pouvoir ?

L’Emancipation comme rupture ?

On retrouve un souhait exprimé dans plusieurs n° : faire le tri dans les actions politiques traditionnelles (liées aux questions sociales, à l’autogestion etc..) non quant à leur pertinence, mais quant à leur place réelle dans les contestations aujourd’hui ; peu d’articles du reste sont consacrés à ces formes classiques de luttes ; les nouvelles formes de contestation sont par contre largement évoquées ; Indignés, squatts etc... Mais il est souligné que les exemples passés demeurent. Sur ce terrain, très bon n°7 Entrée des anarchistes, toujours utile.

Y sont évoqués les outils issus de la société industrielle et du 19° pour parler des formes souhaitables de société : association ouvrière, fédéralisme, syndicalisme révolutionnaire etc… Mais quelle est l’actualité de tout cela ? Quelle est la pertinence de ces outils pour penser une société où le travail passe par le monde virtuel (télé travail, micro entreprise c a d formes d’auto-exploitation nouvelles) ?

Sur les mêmes thèmes de la rupture, dans le N° 13, voir la Transversale importante, p. 139-158 (F Dupuis Déri et Pierre Sommermeyer ) ; on y trouve une réflexion sur la fin des révolutions « modèle XIX° », l’apparente mort de la radicalité (nous étions à l’automne 2004 donc voir comment les problématiques du moment impactent ou pas nos réflexions).

Ces questions sont reprises dans le n° 20 à travers le débat moderne/post-moderne (voir le dossier central). Pour certains, les réformes partielles renforcent le système et n’ébranlent pas les assises hiérarchiques de la société N° 20 p 100. Pour les autres, la révolution peut être un concept paralysant l’élan et le sens des ruptures partielles contemporaines ;
on en reste à la difficulté de penser révolution et rupture aujourd’hui. Voir le n° 36dossier principal, consacré à ce thème Peut-être des embryons de nouvelles sociétés créeront de nouveaux systèmes symboliques institutionnels, de nouvelles valeurs, un nouvel imaginaire collectif, et surgiront alors de nouveaux sujets collectifs aptes à les faire vivre. Mais un problème demeure pour envisager la rupture avec l’ordre établi : la difficulté à se défaire des « sécurités » du présent. Il ressort de nos textes une position ouverte :ne pas jeter à la poubelle les formes classiques : occupations, grèves etc.. mais être attentifs à d’autres formes de contestation du pouvoir qui existent (ex : Tarnac). Chaos créé par la rupture des normes sociétales. Désordre créateur.

Rappel du lien toujours à faire entre théories et pratiques ou objectifs de rupture.

Post anarchisme , V.Garcia. (Transversale n° 21) p 133-144. Selon ce texte, le post-anarchisme est un courant théorique qui ne se positionne pas comme intervention politique mais comme clarification conceptuelle, hors pratiques historiques, et dans un cadre de stricte philosophie politique. C’est un peu une construction formelle sans liens avec les pratiques ou l’histoire. Le problème c’est que les post anarchistes forgent ou projettent des distinctions conceptuelles, philosophiques peu opérantes d’un point de vue politique. Constat : on ne peut catégoriser les pratiques anars et les enfermer dans les catégories modernes /post-modernes. Donc : considérer le clivage moderne /post-moderne comme secondaire et prendre comme critère de distinction (dans les modes d’approche) les pratiques, et la façon dont elles permettent de penser les nouvelles modalités de luttes et de rupture. Donc pour V.Garcia, la revendication de pragmatisme s’imposerait face à ce courant. Mais il faut alors interroger l’apport du pragmatisme ; en effet, cette option pragmatiste ne va pas spontanément de soi, par exemple avec la radicalité ou les principes « a priori » de ce qu’est un rupture radical. Quel lien se tisse entre ce courant théorique et les nouvelles formes de luttes ??

Conclusion

La relecture donne le sentiment que la légitimité du travail et de la dimension théorique des analyses est souvent réaffirmée, la compréhension d’une société qui bouge à toute allure est un vrai enjeu, mais cela ne doit pas être séparée d’une orientation vers les pratiques de transformation sociale. Beaucoup d’articles ou d’éditos tournent autour de la nécessité et de l’impossibilité (ou la difficulté à imaginer) aujourd’hui qu’émerge une rupture libertaire. Validité des principes anarchistes, mais quelle actualisation ? ( Voir sur ce thème la rencontre de Venise, début mai 2016). Si l’on prend en compte les modifications du monde contemporain : capitalisme financier, apathie politique, modèle néo-libéral etc…, l’évolution des modes d’enfermement et de domination, la Révolution paraît plus nécessaire que jamais, et difficile à penser ou envisager. Manque-t-il les catégories intellectuelles pour cela ? Les expériences contemporaines de rupture sont-elles trop partielles ?

Au plan plus formel, il m’est apparu qu’il est important de continuer ou prolonger les débats sur le thème central d’un numéro dans le n° suivant (quand il y a matière à….bien sûr), soit sous forme de « transversale », soit sous forme d’un article contradictoire ou complémentaire. Ces transversales enrichissent énormément la réflexion ; elles peuvent aussi amorcer un futur numéro, ou revenir sur des thèmes « classiques et permanents ; on perçoit là des continuités dans les préoccupations (sur la révolution par ex,n° 13).

La rubrique anarchives ainsi que des articles ou textes historiques seraient importants à systématiser.

Enfin, quand on voit tout le travail que l’on a fait depuis 20 ans, il serait sans doute intéressant de faire, à partir des articles, quelques brochures sur les thèmes importants que nous avons abordé, ce serait vraiment bien et utile et permettrait de voir aussi les évolutions dans l’analyse .

9 juin 2016,

Monique Rouillé-Boireau