Du postanarchisme au débat anarchiste sur la postmodernité

jeudi 7 janvier 2010
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Le débat anarchiste « sur la postmodernité » entamé en France, en particulier dans le précédent numéro de la présente revue, n’est pas sans faire écho aux polémiques anglophones concernant ce que l’on peut appeler le postanarchisme. Si l’on ne doit pas confondre les deux controverses, il peut être fructueux de les faire s’éclairer l’une l’autre. Nous voudrions ici effectuer un retour sur le postanarchisme1, afin de mettre en exergue deux de ses aspects problé- matiques fondamentaux et d’en faire découler deux remarques sur le débat français.

Postanarchisme
L’anarchisme poststructuraliste de Todd May

On peut qualifier l’ouvrage de Todd May intitulé The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism (La Philosophie politique de l’anarchisme poststructuraliste)2 de première pierre du postanarchisme. Sa trame générale est simple : à partir d’une option philosophique (poststructu- raliste) et du refus de penser que « comme philosophie politique, le capitalisme est triomphant »3, il s’agit d’opérer une lecture critique de textes considérés comme étant au fondement de la « philosophie politique » de l’anarchisme. Diverses convergences et divergences existant entre anarchisme et poststructuralisme en matière de politique et d’éthique sont repérées. Il en découle, non pas une nouvelle théorie anarchiste, mais une perspective dans laquelle « l’anarchisme fournit au poststructuralisme un cadre plus large à l’intérieur duquel il peut situer ses propres analyses »4. Le contexte de production de cette réflexion est d’ailleurs éclairant à ce sujet. Universitaire américain, professeur de philosophie, Todd May est avant tout connu et reconnu pour ses commentaires des écrits de Foucault et Deleuze ; c’est par hasard que ses recherches croisèrent l’anarchisme5.

La démarche postanarchiste n’émane donc pas de l’anarchisme, ni même de l’univers politique à proprement parler. En outre, elle ne tisse presque aucun lien avec quelque pratique politique passée ou à venir. Todd May se contente de promouvoir certaines propositions éthiques. De ce fait, ce n’est probablement pas un hasard si The Political Philosophy of Poststructuralist Anarchism, paru en 1994, passa presque inaperçu dans les milieux anarchistes pendant plusieurs années. Son auteur n’a, de surcroît, pas poursuivi l’élaboration de son anarchisme poststructuraliste. Si ses écrits postérieurs peuvent y faire écho, ils traitent de questions de philosophie plus générales ou sont des commentaires de philosophes comme Foucault, Deleuze ou encore Rancière.
Saul Newman et le réinvestissement du terme postanarchisme

Ce n’est que sept ans après la publication de l’ouvrage de Todd May que va paraître un nouveau livre déterminant pour le postanarchisme : From Bakunin to Lacan (De Bakounine à Lacan)6. Il est également le fruit de la réflexion d’un universitaire, Saul Newman, lequel partage avec son prédécesseur certaines positions philosophiques fondamentales et bien des analyses concernant l’anarchisme. Le tout est néanmoins exposé de manière plus systématique. Saul Newman condamne violemment ce qu’il considère être l’ontologie humaniste de l’anarchisme. Cette dernière reposerait sur une compréhension libérale radicalisée du pouvoir (celui-ci étant perçu comme opprimant l’individu), une appréhension de la subjectivité humaine à travers le prisme d’un essentialisme optimiste (les êtres humains seraient naturellement bons) et une foi dans un progrès social catalysé par la science moderne. Cette fois, la démarche proposée est clairement qualifiée de postanarchiste ; l’usage actuel du mot est initié7. Selon Jason Adams, fondateur de sites et listes de discussion sur Internet concernant le postanarchisme, Newman baptise ainsi la voie ouverte à un « dépasse- ment théorique8 de l’anarchisme classique vers une théorie hybride consistant en une synthèse de concepts et d’idées propres à la théorie poststructuraliste comme le posthumanisme et l’anti-essentialisme »9. On ne saurait alors manquer la nécessaire analogie avec le post- marxisme défini par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe10. Le projet qui y est exposé consiste, grâce au poststructuralisme, à « sauver » le marxisme de son obsolescence sans en abandonner l’aspiration première qu’est l’espoir d’un futur égalitaire et débarrassé de l’exploitation.

On remarquera néanmoins que la réflexion proposée par Saul Newman ne fait jamais référence à des pratiques politiques précises. Comme dans l’ouvrage de Todd May, et mis à part quelques références évasives à la démocratie radicale prônée par le postmarxisme, les rares considérations pratiques de From Bakunin to Lacan sont avant tout éthiques.

L’anarchisme postmoderne de Lewis Call

Il n’y eut besoin d’attendre qu’un an, après cette publication, pour voir paraître un nouvel ouvrage postanarchiste. Intitulé Postmodern Anarchism11, il est, cette fois encore, le fruit d’un universitaire : Lewis Call. Si à aucun moment ce dernier ne qualifie son travail de post- anarchiste, il n’en adopte pas moins une posture philosophique proche de celle des écrits précédemment évoqués ; la même critique d’un anarchisme « classique » est réaffirmée.

Nonobstant, si Todd May et Saul Newman étaient peu prolixes sur la question des pratiques postanarchistes, Call s’aventure à quelques prescriptions. Outre le projet de « nous reprogrammer ou de nous redessiner nous-mêmes »12 et de nous lancer dans une « économie du don » dont les réseaux peer to peer13 sembleraient un bon exemple, éloge est fait de la pratique situationniste du détournement, c’est-à-dire de la transformation d’un film ou d’une image visant à changer totalement le sens du médium original. L’importance du graffiti est aussi soulignée, les murs du Paris de 1968 étant perçus comme une « insurrection des signes »14.

Quoi que l’on puisse penser de l’ébauche programmatique de Lewis Call, elle témoigne du souci de donner une dimension proprement pratique au postanarchisme. Elle fait signe d’une certaine transformation des écrits se revendiquant de cette entreprise. Leur publicité grandissante les ayant amenés à être objet de débats dans les milieux anarchistes et radicaux, les modes d’une possible effectivité politique postanarchiste restent à définir.


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