Présentation

mercredi 16 avril 2008
par  *
popularité : 6%

Dix ans et vingt numéros… les anniversaires sont habituellement l’occasion de réjouissances, mais aussi de bilans. Le fameux quarantième que tout le monde célèbre cette année semble davantage appeler les seconds que les premières. Quant à nous,nous avons aussi de bonnes raisons de nous réjouir. Pas seulement pour avoir relevé le défi de faire vivre et mûrir la revue qui nous tient à cœur, mais aussi parce que ces dix années ont vu l’intensification des luttes radicales, nettement anti-capitalistes et à forte connotation libertaire.

D’où la nécessité de faire le point sur une double évolution, celle des revendications de Mai 68, et celle de l’engagement anarchiste. Or, dans les deux cas, une grille de lecture semblait particulièrement pertinente, celle de l’opposition entre modernité et postmodernité. De nombreuses analyses récentes des luttes et résistances partent, en effet, du constat que les bouleversements politiques et économiques internationaux ont modifié profondément les rapports de domination, ainsi que les projets mobilisateurs pour un changement de société. Et souvent ce changement s’exprime sous les termes de ’abandon du modèle moderne et de son remplacement par un modèle postmoderne de pensée et d’action. Mai 68, à cet égard, s’inscrit dans une époque charnière, encore porteuse des exigences d’émancipation et de justice sociale de la modernité, et voyant apparaître une multitude de formes nouvelles de pensée, du structuralisme à la « French theory » et à la philosophie du désir, convergeant avec des revendications d’épanouissement personnel axées sur la jouissance et la créativité. Avec un certain retard, ces nouvelles manières de penser les luttes ont influencé certains mouvements anarchistes, au point de faire apparaître, depuis les États-Unis, l’idée d’un « postanarchisme »ou d’un anarchisme postmoderne, se réclamant de ces nouvelles références théoriques à la place des références traditionnelles de l’anarchisme.

Il en est résulté une véritable « querelle de la postmodernité », reposant en partie sur une insuffisance dans la définition même des termes. On constate, en effet, que les différents protagonistes n’attribuent pas les mêmes traits spécifiques à la modernité, de sorte qu’ils en concluent forcément, les uns, que celle-ci doit être dépassée, les autres qu’il ne faut surtout pas renoncer à ses exigences, sous peine de renoncer à l’essentiel du combat anarchiste. Plusieurs membres et proches du collectif de Réfractions ont entamé ce débat entre eux depuis un certain temps, et livrent dans ce numéro un moment de leur dialogue. Celui-ci prend la forme, d’une part, d’une « table ronde » réunissant des échanges informels et spontanés au sein du collectif, d’autre part, des trois articles, se répondant mutuellement, de Tomás Ibañez, Daniel Colson et Eduardo Colombo. Le lecteur constatera que les approches, les arguments et les expériences vécues qui y sont développés mènent inexorablement à des positions antagonistes, que nous n’avons voulu ni réduire ni occulter, et parmi lesquelles chacun sera
libre de se situer.

Dans la même section, deux auteurs jettent un éclairage particulier sur les transformations du capitalisme. Jean-Claude Michéa rappelle dans quel contexte s’est imposé le libéralisme à l’époque moderne, et comment l’époque actuelle l’a dirigé vers la plus totale des aliénations.
Jacques Langlois montre que le capitalisme contemporain repose sur des principes essentiels inchangés depuis sa fondation et que, s’il a subi des transformations, elles se décrivent plutôt en termes de degrés et de moyens ; et d’autre part, il dédouane les acteurs de Mai 68 d’avoir été à l’origine de ces nouveaux instruments de domination.

En ce qui concerne l’héritage de 68 justement, l’ensemble des articles que nous proposons en début de dossier s’inscrivent, certes, dans le courant de publications visant à réhabiliter la dimension sociale et économique de la révolte, en mettant l’accent sur les grèves, les occupations d’entreprises, les pratiques d’autogestion et la contestation de toutes les hiérarchies ;
mais aucun n’entend pour autant renoncer à la dimension culturelle de l’événement, au renversement des modes de vie figés, des relations sociales et familiales codées, de la morale bourgeoise mesquine et étouffante. Tandis que Pierre Sommermeyer et André Bernard rassemblent témoignages et souvenirs, et réaffirment leur désir inchangé de révolution, Irène Pereira interroge l’opposition entre deux manières de militer, correspondant à deux manières
de se situer dans l’héritage de Mai 68 et, plus largement, dans #8217 ;héritage de la modernité.

Toutes ces approches partagent l’idée que les anarchistes ont été des précurseurs dans à peu près tous les domaines de la contestation, et que, par conséquent, ils sont les premiers bénéficiaires de son renouveau, même si aucune référence explicite n’est faite à leur contribution historique : en 68 comme maintenant, tous les groupes pratiquant l’assemblée générale souveraine, la prise de parole libre et égale, voire la décision au consensus, ne se réclament sans doute pas de l’anarchisme, et pourtant c’est bien de ce modèle qu’ils attestent le succès.

Le bilan n’est toutefois pas seulement positif, et il fallait aussi mentionner tout ce qui a été manqué, inaccompli, insuffisant, ou bien détourné, récupéré, utilisé contre l’émancipation qui était visée. Sur ce point, on apprendra beaucoup des réflexions douces-amères de Daniel Blanchard sur le devenir de la prise de parole publique ou sur la difficulté d’intervenir efficacement dans un mouvement dont, au fond, on ne comprend pas très bien, même rétrospectivement, les conditions d’explosion puis de retombée. Par là-même se révèle ce qui reste à faire, en termes de constructions théoriques de référence, d’élaboration de moyens
adaptés et efficaces, de relations avec les divers acteurs potentiels de la ransformation.

Dans la rubrique Transversales, comme pour mieux illustrer la permanence de ces questions essentielles, on trouvera le compte rendu d’un exercice pratique de démocratie directe et de règlement non-violent d’un conflit, dans le contexte d’une rencontre autogérée des « Ami-es de S !lence ». Enfin, dans la même rubrique, un hommage à Léo Ferré, mort il y a juste quinze ans, qui rappelle lui aussi les multiples facettes, exigences et modes d’expression de la lutte pour une vie plus intense et plus libre.

La commission de rédaction


Navigation

Articles de la rubrique