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La construction du « sujet révolutionnaire » ou la dislocation du marxisme
Jean-Christophe Angaut
Article mis en ligne le 26 avril 2011
dernière modification le 12 juillet 2016

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Un concept kitsch

Dans la tradition marxiste, qui passe pour celle dans laquelle elle a été forgée, la notion de sujet révolutionnaire repose sur un double implicite : qu’une société donnée est vouée à connaître une transformation révolutionnaire, et que cette transformation aura pour moteur un sujet qu’il y aurait lieu d’identifier comme tel. Dans ce même cadre, ces deux implicites sont à leur tour lourds de plusieurs présupposés, notamment en matière de philosophie de l’histoire : le devenir historique serait orienté vers une certaine fin, dont l’accomplissement constituerait la mission d’un sujet particulier, peut-être en raison de certaines propriétés qu’il tiendrait de son essence ou des circonstances historiques et sociales dans lesquelles il se trouve plongé.

Dans cet article, je parlerai peu des problèmes que soulève la notion marxiste de sujet révolutionnaire en tant qu’elle a partie liée avec une philosophie de l’histoire et des questions qui en découlent, touchant aux rapports entre classe et conscience de classe ou entre classe et parti de classe (questions qui ne peuvent manquer de surgir dès lors qu’on se demande si le sujet révolutionnaire, identifié comme une classe sociale particulière, est spontanément conscient de la mission qui lui échoit, ou bien si cette conscience lui est apportée comme du dehors par une avant-garde éclairée), bien que ces problèmes et ces questions aient un intérêt évident, tant du point de vue de l’histoire des mouvements révolutionnaires que d’un point de vue pratique immédiat. Je souhaite plutôt interroger d’une manière critique la démarche qui transparaît dans les tentatives qui ont scandé l’histoire du marxisme dans ses efforts pour identifier ce sujet révolutionnaire tout en en construisant le concept, et en tirer quelques enseignements sur les résurgences actuelles de la 30 thématique du sujet révolutionnaire, avant de conclure sur les pratiques politiques qui ont pu être associées à cette recherche du sujet révolutionnaire et sur les critiques dont elles sont susceptibles.

En somme, avant de se demander si le sujet révolutionnaire, c’est le prolétariat (et dès lors de se demander ce qu’il faut entendre par là), ou la classe ouvrière, ou l’ensemble des personnes qui sont soumises au salariat, etc., il me semble important d’interroger la démarche même consistant à repérer un sujet révolutionnaire dans l’histoire. Le choix du marxisme comme terrain d’investigation n’est pas le fruit du hasard puisque c’est dans cette tradition de pensée que le concept a été, sinon forgé, du moins popularisé.

Ce n’est donc pas à la quête du sujet révolutionnaire que je souhaite me livrer pour commencer, mais plutôt à une enquête sur la construction de la notion, et de la problématique qu’elle véhicule, dans l’histoire du marxisme – ce qui n’est pas nécessairement chose plus évidente. Comme on va le voir, les auteurs qui sont réputés a voir conceptualisé la notion de sujet révolutionnaire (à commencer par Marx lui-même, mais aussi Lukács et Lénine) n’emploient pas ce syntagme, et ceux qui l’emploient (par exemple Marcuse) le font avec des guillemets, soit par réticence à employer une formule qui risque de réifier une réalité nécessairement mobile, soit tout simplement parce qu’ils considèrent que le terme est bien connu et fait référence à quelque chose dans l’histoire du marxisme. On trouve toutefois cette notion expressément revendiquée dans la période contemporaine par trois auteurs qui semblent incarner l’actualité du marxisme : Toni Negri, qui identifie la multitude à un nouveau sujet révolu- tionnaire 2 , Slavoj Zizek, qui tente d’allier une réactivation de la notion de sujet révolutionnaire à une réflexion d’orienta- tion plus psychanalytique (lacanienne) sur une crise actuelle du sujet en général 3 ,et Alain Badiou qui, depuis le début des années 1980 4 , n’a cessé de penser la possi- bilité qu’émerge un sujet révolutionnaire à partir d’une situation donnée (qualifiée comme événement). Je soutiendrai dans cet article l’hypo- thèse suivante : le concept de sujet révolutionnaire tel qu’il a été élaboré dans l’histoire du marxisme constitue aujourd’hui un concept kitsch, si l’on entend par là un concept formaté à partir d’une réception qui est étrangère à l’activité à laquelle elle se réfère pourtant, un concept philosophiquement sur chargé et qui représente un substitut à une conception indexée sur une véritable pratique. Pour reprendre une formule forgée par Thomas Bernhard dans Maîtres anciens à propos de la philosophie de Heidegger , la notion de sujet révolutionnaire ne représenterait rien d’autre que la kitschification philosophique de la révolution. Mais ce processus de transformation en objet kitsch n’est lui-même pas dénué de signification.

En effet, on ne parle jamais tant du sujet révolutionnaire que lorsqu’on pense l’avoir perdu : il semble devoir n’être évoqué que comme le grand disparu à la recherche duquel on part. Le concept de sujet révolutionnaire pourrait ainsi apparaître comme le concept d’intellectuels révolu- tionnaires appartenant à des époques et à des aires géographiques qui semblent avoir été désertées par toute perspective

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