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Compte rendu par René Fugler et Pierre Sommermeyer
La crise ? Une soirée à Strasbourg
Article mis en ligne le 22 décembre 2009
dernière modification le 4 janvier 2026

Le lundi 1er décembre 2007, le groupe de la Fédération anarchiste de Strasbourg a accueilli dans une salle municipale plus d’une soixantaine de personnes intéressées par une autre façon de réfléchir la crise.
Le groupe strasbourgeois avait demandé à Alain Bihr [1] d’intervenir à ce sujet. Excellent pédagogue, Alain commence par exposer les mécanismes de cette crise qui a fait les beaux jours des médias. Pour lui tout s’est passé en quatre temps. D’abord il y a eu la diffusion des prêts immobiliers dits subprimes aux États-Unis qui a entraîné la titrisation des prêts subprimes, c’est-à-dire la vente de la dette par petits bouts à des investisseurs intéressés par le placement de leurs liquidités, avec le projet de bons profits. L’augmentation brusque de l’obligation de remboursement a pour conséquence la multiplication des cas d’insolvabilité et l’éclatement de la bulle immobilière. Le grand nombre de titres émis, donc le grand nombre d’acheteurs, a pour conséquence, dès lors que les remboursements ne se font pas, la diffusion de la crise à travers toute la finance mondiale. Commencée il y a un peu plus d’un an et demi, cette crise a dépassé les limites purement financières.

À partir de là Alain Bihr nous a amenés à prendre en compte une autre dimension qui nous concerne plus individuellement : la part de nos salaires dans cette crise financière. Le partage de la valeur ajoutée Il est utile de rappeler ce qu’est la « valeur ajoutée », ce terme si souvent utilisé, particulièrement d’un point de vue fiscal ou parfois, en termes politiques « révo- lutionnaires », la baisse tendancielle du taux de profit.– La valeur ajoutée, c’est la valeur nouvellement créée par le travail fourni au cours d’une période de temps déterminée (une heure, une journée, une semaine, une année) qui produit une modification du matériau de départ, qu’il soit concret ou virtuel. Cette valeur ajoutée se partage entre les salaires (salaires directs et salaires indirects = prestations sociales) et la plus-value (la partie de la valeur ajoutée qui va se répartir entre les profits des entreprises industrielles et commerciales, les intérêts des banques, les dividendes des actionnaires, les rentes des propriétaires fonciers). Ce partage est la pierre de touche du capitalisme et sa contradiction fonda- mentale.

L’histoire nous montre qu’il ne peut pas y avoir un équilibre idéal entre les bénéficiaires de cette valeur. Alain Bihr présente les trois périodes qui se partagent les soixante dernières années du point de vue de la répartition de la plus-value. La première période concerne ce que l’on appelle les « trente glorieuses » qui commencent, selon les pays, au début des années quarante et se terminent entre la fin des années soixante et le début des années soixante- dix. Cette période se caractérise par un compromis capital-travail. Les déséquilibres ont tendance à être corrigés par l’intervention d’un État keynésien. L’orateur appelle ce moment l’Âge d’or du fordisme triomphant.

Comme le voulait le constructeur de voitures au début du XXe siècle, le producteur doit être correctement payé pour pouvoir acheter ce qu’il produit. On assiste alors à un ralentissement économique dû à un arrêt ou une baisse de la hausse de la productivité au travail, à la saturation de la consommation, au développement du travail improductif, c’est la crise du fordisme. La part des salaires dans la plus-value augmente de façon sensible. Elle passe de son niveau « normal » de 69-70 % jusqu’à 74 %. Ce n’est plus rentable pour le capitalisme sous sa forme entrepreuneriale ou actionnariale. Il va alors chercher un nouveau mode d’organisation. Et ce dès la fin des années 70. Cela va être le règne des Chicago boys, c’est ainsi que l’on va appeler les disciples de Milton Friedman, le pape de l’ultralibéralisme.

On entre dans la troisième période qu’Alain Bihr appelle le règne des politiques libérales. Leur objectif avoué est la libre circulation des capitaux. Derrière cette volonté un autre but se fait jour, celui de réduire la résistance des forces ouvrières afin de rendre une plus grande proportion à la partie destinée au capital de la valeur ajoutée. Il s’agit de faire payer aux travailleurs le manque à gagner des patrons et actionnaires. Pour « libérer » le travailleur des conventions collectives, le patronat utilisera autant le développement du chômage que le travail précaire. La préférence donnée au contrat de travail individuel ainsi que la multiplication des primes accompagneront, sous couvert d’une mondialisation inévitable, la mise en concurrence des prolétaires du monde entier.Le résultat de ces manœuvres est satisfaisant, la part des salaires dans la plus-value passant de 74 % à 64,9 %. Ce mécanisme a été mis à l’œuvre dans le monde entier : la baisse en Amérique latine est autour de 13 %, en Asie autour de 10 % et dans les zones développées elle est de 9 %.

Le problème pour le capital, c’est qu’alors il se heurte à une situation de surproduction de biens matériels. La baisse mondiale des revenus entraîne une sous-consommation. En même temps, la part de la plus-value augmentant, il ne trouve plus de quoi l’investir dans le capital entrepreneurial. Il va donc y avoir une augmentation importante de la consommation d’objets de luxe jointe à un gonflement de l’économie financière. Ne pouvant plus seulement miser sur la production ou les matières premières, les financiers vont spéculer sur les dettes des ménages à bout de souffle, qui vont rapidement se révéler incapables de rembourser. Cela va provoquer le krach financier qui aura lieu au centre de l’économie capitaliste que sont les États- Unis et qui va s’étendre au monde entier, mondialisation oblige. Les plans de sauvetage vont se suivre les uns les autres sans jamais convaincre.
Pour conclure Alain Bihr avance trois hypothèses : • les différents plans de sauvetage sont voués à l’échec car ils ne touchent pas à l’essentiel, c’est-à-dire au partage de la valeur ajoutée. • pour sortir de la crise, d’un point de vue capitaliste, il faut créer de façon massive des emplois dans tous les secteurs, réduire les précaires, augmenter les salaires, étendre les services publics et le tout à l’échelle planétaire. C’est en fait la relance de la demande pour faire face à la crise de la surproduction • les possédants refuseront cette remise à plat du partage de la plus-value, ce qui devrait entraîner d’importants mouvements sociaux. Le champ sera alors ouvert, en fonction de l’engagement des révolu- tionnaires, à une radicalisation des luttes en vue d’imposer une autre manière de produire.
Débat La discussion qui a suivi l’exposé a duré plus d’une heure. Bien des questions ont été abordées. L’un des intervenants a insisté sur le rôle important joué par l’État dans l’acceptation de la situation actuelle de partage de la plus-value, jugée « normale et inévitable », ainsi que sur la déviation sémantique qui fait apparaître les cotisations sociales comme des charges salariales. Une autre question fut celle de la revendication face à cette situation. Par exemple faire campagne pour un Smig mondial.

Le problème serait alors de savoir à qui on s’adresse. Pour Alain Bihr l’État n’est pas une personne, c’est l’institution d’un rapport social. Le mouvement ouvrier international devrait-il s’engager dans la revendication d’un salaire minimal international, et quelles seraient les chances d’y arriver ?
Pour le conférencier cela n’a pas de sens de le demander à l’État. Il faudrait se demander si c’est un objectif valable et crédible que d’aller vers un rapport de force permettant de réaliser un tel but. Instituer par l’intermédiaire de l’État un rapport de force, ce serait sous une certaine forme l’entrée d’un keynésianisme à l’échelle planétaire.

Un autre intervenant fait remarquer qu’une solution sociale-démocrate serait possible en théorie, mais le personnel en place est celui-là même qui a amené la situation actuelle. Il suffit de voir qui entoure Obama. Rien ne prouve que ces équipes soient capables de modifier quoi que ce soit. Le parallèle avec le capitalisme chinois est fait. Il y a en Chine une classe de capitalistes « purs ». La brutalité d’un capitalisme débarrassé de ses oripeaux libéraux (d’un point de vue politique) laisse la place à la brutalité intrinsèque à ce type d’organisation économique.

Revenant à la situation internationale Alain fait remarquer qu’un retour à une perspective néo-keynésienne est lourdement hypothéqué, sinon impossible, et ce pour un certain nombre de raisons. L’absence d’armatures institutionnelles formées d’instances trans- nationales. L’existence de fortes contradictions entre les différents pôles du capitalisme. Les États-Unis, eux-mêmes à l’origine de la crise et dedans jusqu’au cou, n’ont plus les moyens hégémoniques d’imposer une organisation spécifique. En plus, la montée en puissance des économies émergentes empêche toute possibilité d’imposer un système dont elles ne seraient pas parties prenantes.

Le compromis fordiste n’existe plus car il s’agit du résultat d’un rapport de force entre le capital et le mouvement ouvrier, mais ce dernier est exsangue.

La reprise d’une croissance de reprise fordiste se heurte à l’hypothèse environnementale ; rien ne dit qu’un capitalisme vert soit possible.

Un autre intervenant s’est posé la question de savoir si la paupérisation des travailleurs réduisait leur capacité de résistance, et comment faire face à cela ?Alain reconnaît qu’il ne connaît pas la recette, il ajoute même : « Je suis persuadé que personne ne la connaît ». Il continue en avançant que, ces dernières 35 années, on n’a pas connu de franche catastrophe. On en est arrivé aujourd’hui à un point où la maturation de la crise va amener à des accélérations vers des crises catastrophiques [2]. On envisage aujourd’hui des choses inenvisageables auparavant, comme la faillite de Général Motors. La faillite financière des US est à l’ordre du jour des temps à venir. Il est probable que le dollar s’effondre pour pouvoir rembourser au moindre coup leur déficit, comme l’avait fait l’Allemagne dans les années 1920. Il va y avoir une suite de « stop and go » qui va entraîner une suite d’échecs.

Au prochain hoquet le monde risque d’entrer dans un paysage inconnu 2. Il ne s’agira plus de savoir comment on pourra se sauver individuellement. Seule la résistance collective sera possible. « Je suis convaincu qu’il y a une inventivité incroyable chez les hommes, mais avant d’être dans le trou on diffère. C’est quand le sauve-qui-peut individuel devient impossible que le sauve-qui-peut
général peut être trouvé. » La question suivante portera sur la force militaire impérialiste des USA.

Pour Alain Bihr les États-Unis n’ont plus les moyens de leur politique militaire. Ils sont obligés d’amener leurs alliés à s’impliquer dans les actions militaires de façon plus importante. Que deviendrait une armée qui ne recevrait plus sa solde ? Retour à la crise financière américaine

Le deuxième choc risque d’arriver dès lors que de plus en plus d’Américains auront des problèmes de liquidités pour les achats courants. C’est ce que l’on appelle la crise du plastique, référence aux cartes de crédit dont l’emploi est bien plus répandu qu’en Europe. Il est dès lors essentiel d’empêcher que les banques locales ne soient poussées à la faillite parce qu’un trop grand nombre de gens ne pourront plus régler leurs dépenses à crédit de nourriture. La montée continue du chômage aux US fait apparaître cela comme une possibilité de plus en plus grande.

Pour terminer Alain revient sur cette citation de Marx tirée des Grundrisse [3] : Dès lors que le travail sous sa forme immédiate a cessé d’être la grande source de la richesse, le temps de travail cesse nécessairement d’être sa mesure et, par suite, la valeur d’échange d’être la mesure de la valeur d’usage. Ce qui a pour conséquence, selon lui, que le capital n’arrive plus à faire rentrer dans le rapport marchand sa capacité à produire des richesses. Les magasins regorgent de richesses, le pays a largement de quoi nourrir et entretenir sa population. Les banques vont faire faillite, non pas parce que le pays est pauvre mais parce qu’il est trop riche.

Cette crise débute au premier choc pétrolier de 1973, jamais une crise n’a duré si longtemps. Serait-ce la crise finale ? Pas sous la forme d’un effondrement comme on en a rêvé, fantasmé, mais sous la forme d’un épuisement. Donc et ce fut le mot de la fin, notre rôle est d’expliquer que cette situation catastrophique où la crise nous plonge, et demain bien plus qu’aujourd’hui, est lié à une surproduction de richesses. Et que pour en sortir il suffit de changer la forme sous laquelle on produit de la richesse sociale. Les moyens de construire une société émancipée sont à portée de main.

Notes
[1] Il est professeur de sociologie à l’Université de Besançon et auteur de nombreux ouvrages-
[2] Ce qui fait dire à Obama : « Si nous n’agissons pas, la crise pourrait tourner à la catastrophe » (lundi 9 janvier 2009, Washington).
[3] Principes d’une critique de l’économie politique (1857-1858).


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