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Jean-Claude Michéa
L’Empire du moindre mal : essai sur la civilisation libérale.
Article mis en ligne le 20 novembre 2009

par *
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Castelnau-le-Lez, Éd. Climats, 2007. 209 pages, 19 euros.

La thèse essentielle développée par Jean-
Claude Michéa dans cet ouvrage prolonge
la démarche qu’il avait initiée dans Impasse
Adam Smith [1] il y a quelque temps déjà, et
en dépasse largement les conclusions
d’alors, puisque son appel à un retour à la
« common decency » [2]s’enracine désormais
dans la crainte (devenue constat) que le
libéralisme, de « l’empire du moindre mal »
qu’il était, ne se soit d’ores et déjà
transformé en « meilleur des mondes ».
Sa thèse vise à montrer l’unité et la
cohérence du libéralisme, cohérence qu’il
situe à un double niveau : intellectuel
d’abord, il s’agit ici de la cohérence
théorique interne des libéralismes
politique et économique, historique
ensuite, puisque « le monde sans âme du
capitalisme contemporain constitue la
seule forme historique sous laquelle cette
doctrine libérale originelle pouvait se
réaliser dans les faits » [3]. Michéa identifie
donc totalement libéralisme et modernité,
philosophie et réalisation historique, ce qui
lui permet de critiquer la position de
l’extrême gauche libérale qui, aujourd’hui,
voudrait « sauver » les droits de l’homme et
le libéralisme culturel, ou mieux encore, y
voir un recours face à l’envahissement du
monde de la marchandise, sans réaliser
que ces droits ne sont que la condition du
libéralisme économique, et la liberté du
« toujours plus », la modalité de son
déploiement à travers la figure bien
connue de l’individu consommateur et
sommé d’en jouir, en tant qu’imaginaire
dominant.

Le tableau historique de la théorie
libérale qu’il nous propose constitue une
synthèse claire, construite à partir des
principaux travaux majeurs contemporains
sur la modernité occidentale. En particulier,
il situe l’origine de la philosophie
libérale dans le souci de sortir des guerres
civiles religieuses destructrices des XVIe et
XVIIe siècles, et insiste sur cette priorité de la
pensée libérale : fonder une société
pacifiée. Pour ce faire, il insiste sur le lien
existant entre un pouvoir neutre et des
individus indifférents les uns aux autres
(processus qui se fonde sur la transformation
des passions religieuses en
intérêt individuel égoïste [4]), et la substitution
de la guerre contre la nature (à
maîtriser et exploiter par le travail) à la
guerre idéologique. C’est donc selon lui
une défiance fondamentale dans l’être
humain qui aurait conduit le libéralisme à
construire l’utopie d’une société rationnelle
pacifiée par le Droit et le Marché,
c’est-à-dire à obtenir l’harmonie et
l’équilibre sans faire appel à la vertu de
sujets ; la neutralité axiologique qui fonde
la coexistence juridique n’étant pas
totalement assurée, le marché est requis
alors comme garant de l’équilibre des
sociétés en créant l’harmonie des
égoïsmes ; bref, le marché dit-il produit les
effets que la morale et la religion
attendaient de la bonté collective,… et de
la crainte du châtiment éternel
ajouterions-nous.

Toute cette analyse est connue et
largement partagée dans ses grandes
lignes, ainsi que ses conséquences, qui
résident dans l’incapacité du libéralisme à
penser le lien social et la question du bien
commun (qui hante cette priorité libérale
donnée au juste sur le bien).
Mais là où le problème se pose, c’est
que cette priorité donnée à l’approche
morale (ou plutôt a-morale) du lien social,
semble lui faire occulter une dimension
fondamentale, tout simplement celle du
conflit, de la division, inhérente pourtant à
nos sociétés modernes [5]. Ainsi, la contradiction
centrale à ses yeux du libéralisme,
à savoir qu’il produit l’adhésion à un
imaginaire (désirant et consommatoire,
illimité) contraire aux attitudes nécessaires
à la reproduction du système (le travail,
l’effort etc..), est traitée sur le terrain du
comportement moral de l’individu et pas
dans sa dimension politique. Pour lui en
effet, le fondement dernier et le problème
du libéralisme, c’est sa « défiance radicale
envers les capacités morales des êtres
humains et, par conséquent, envers leur
aptitude à vivre ensemble sans se nuire
réciproquement » [6]. Il s’agit donc toujours,
l’homme étant incapable de vrai et de
bien, de chercher la société la moins
mauvaise possible, donc une société où
l’équilibre, l’harmonie se réalisent automatiquement,
à l’écart de toute intervention
humaine. La société libérale
reposerait donc sur la nécessité préventive
de dissuader les individus de céder à la
tentation morale.

Arrivé à ce stade, on se demande si
l’auteur ne s’est pas laissé prendre au
piège de ce qu’il dénonce, et s’il n’est pas
pris dans la fascination répulsive de son
choix d’analyse. En effet, cet accent, cette
priorité donnée à l’approche morale des
problèmes du libéralisme, est l’exact
produit de ce système. Le libéralisme en
effet n’a de cesse de tenter d’éradiquer le
politique, donc la division qui lui est
inhérente, de l’expulser en faisant croire à
son imaginaire d’équilibre et d’harmonie.
Cette mise en avant de la morale comme
problème et comme solution (à travers la
« common decency »), et cette absence de
la prise en compte de la dimension du
politique résonne étrangement comme
une absorption dans la problématique de
l’adversaire.

Nous ne voudrions pas laisser croire
que notre critique repose sur une croyance
à des contradictions ou des divisions
nécessairement génératrices de luttes
débouchant sur je ne sais quel grand soir
de la politique. Mais les tensions que
génèrent les formes actuelles du
capitalisme libéral engendrent des conflits [7]
et des luttes, y compris pour de nouveaux
droits, qui ne sont pas aussi facilement et
immédiatement réintégrés par ce système,
au profit d’un enfermement inéluctable,
ainsi que le pronostique Jean-Claude
Michéa [8]. Cette absence de pensée de la
division, cette croyance en la réussite totale
et infaillible du libéralisme dans son
entreprise de création d’un consensus,
conduisent ainsi l’auteur à avancer l’idée
en fin d’ouvrage, que la contradiction de
l’homme moderne « toujours invité à se
tuer au travail et, simultanément, à vouloir
« tout, tout de suite et sans rien faire » [9]
débouche en droite ligne sur le scénario
de fin de l’histoire de F. Fukuyama,
c’est-à-dire rien moins que la sortie de
l’humanité.

« La contradiction permanente, dit-il,
entre la nécessité de construire le nouvel
homme adapté au fonctionnement
globalisé du capitalisme, et la fâcheuse
obstination des gens ordinaires à vouloir
rester humains (ce que les libéraux, en
bons progressistes, appellent leur
« conservatisme ») ne peut, en effet être
surmontée qu’en misant sur cet
optimisme technologique qui est le
pendant lyrique du pessimisme moral
des libéraux » [10].

L’issue résiderait dans une reconfiguration
de la nature humaine par les
nouvelles technologies, ce qui correspondrait
à un nouveau matérialisme
philosophique intégral : l’homme
nouveau serait un type d’être qui ne
serait plus soumis aux limitations et
préjugés du passé. Le libéralisme serait
ainsi à l’en croire « l’énigme résolue de
l’histoire », l’issue à la déshumanisation
produite par le capitalisme se trouvant
simplement et logiquement dans la sortie
de l’humanité… dernier avatar du projet
« constructionniste ».

Le barrage, s’il en est encore temps, à ce
nouvel ordre libéral, résiderait alors, selon
Michéa, dans le retour de cette « common
decency », ce mélange d’attention à l’autre,
de reconnaissance mutuelle… portée
selon lui par les couches populaires…
dont on se demande, à la fin de cette
analyse de la réussite dans l’enfermement
consensuel du système, comment ce
sentiment aurait été épargné et pourrait
encore se manifester…

À trop mettre l’accent sur la morale
comme problème et comme solution,
Michéa ne risque-t-il pas, contre sa
volonté, de contribuer à ce « dépérissement
du politique », certes déjà entamé
mais heureusement critiqué, et ne sousestime-
t-il pas les contradictions existant
entre démocratie (au sens radical du
terme) et libéralisme, bref, un possible
« retour du refoulé » politique ? En ce
quarantième anniversaire d’un certain
mois de mai, si la taupe ne creuse sans
doute plus, des ruptures par contre
peuvent surgir et des brèches s’ouvrir là
où on ne les attendait peut-être pas…

Monique Boireau-Rouillé

5. r.
6.
7.
8.
9.
10.

Notes :

[1J.-C. Michéa, Impasse Adam Smith, Climats,
2002, voir note de lecture dans Réfractions n° 12,
printemps 2004.

[2Notion reprise de G. Orwell et qui renvoie à la
capacité morale des hommes à s’obliger
réciproquement.

[3J.-C. Michéa, L’Empire du moindre mal, p. 14.

[4Sur ce thème, le beau travail classique d’Alfred
Hirschman, Les Passions et les intérêts, PUF, 1980.

[5Sur ce thème, les travaux incontournables de C.
Lefort, J. Rancière et M. Abensou

[6J.-C. Michéa, op. cit., p. 91.

[7D’où sa mésinterprétation de la pensée de
J. Rancière dans la Haine de la démocratie, La
Fabrique, 2005, qui dénonce au contraire la fausse
démocratie de l’égalité illimitée des désirs, et voit
dans l’émergence des « sans-parts » sur la scène
politique l’expression politique fondamentale.

[8D’où son interprétation des résistances de
RESF (réseaux sans frontières) qui, contrairement
aux souhaits de leurs membres, ne feraient que
« légitimer l’abolition de tous les obstacles à
l’unification juridique-marchande de l’humanité
 » (op. cit., p. 112-113).

[9Op. cit., p. 202, note 1.

[10Op. cit., p. 202-203.




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