Art112. “Plasticiens de l’instant”

Entretien avec André Bernard
vendredi 16 novembre 2012
par  *
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Votre « groupe » est né en 1983 (cela va faire bientôt trente ans !),
vous vous affirmez des « plasticiens de l’instant » qui agissez « dehors
 », sur la voie publique, et « sans rien détériorer ». Vous avez
fait plus d’une centaine d’interventions. C’est beaucoup, non ? Vous
vous qualifiez d’artistoïdes, et vous êtes quatre. Quels sont les
« principes de base » de vos actions ?

Le premier principe de base, celui qui nous garantit à peu près
notre liberté d’agir, indépendamment des contraintes techniques
et financières, c’est de NE PAS DEMANDER LA PERMISSION
 ! S’autoriser puisque par ailleurs nous préservons le
bon ordre des choses.

Ensuite, NE RIEN DÉTRUIRE ni détériorer, pasmême pour
se faire un nom. Enfin, tester, oser, USER, « jusqu’où peut-on
aller... », vérifier si tous les interdits ont du sens en admettant
qu’il y en ait un. Occuper le terrain, faire toujours en sorte que
ce type d’action perdure, non pas l’oeuvre elle-même,mais l’action.
Une façon de crier pendant qu’il est encore temps pour
que la parole reste libre... que ça palpite.

Il est vital pour nous de ne jamais refaire le même coup, et
ce n’est pas tant pour entretenir l’illusion d’avancer si chère à
notre époque, ni même de progresser ou de faire collection.

Non, tout simplement avancer et viscéralement fuir le « petit
truc » qui nous rendrait familiers par inadvertance : l’art « tampon
 », style « rayures », « petits points », « petits traits »,
répété à l’envi... Demême, contrairement à ces vedettes de l’art
« taylorique » et répétitif, nous nous ancrons au plus près de
chez nous, dans nos coins perdus à nous. Parce que nous ne
cherchons pas non plus la signature magique que ces globetrotters
affectionnent : les New York, Londres, Berlin.

Autre principe, la question du coût de nos actions. « Moins
c’est cher,mieux c’est ! » L’idée sous-jacente est demontrer que
tout lemonde peut faire des « grands quelque chose » avec des
« petits riens » : trois francs six sous, de l’huile de coude et surtout
de la volonté ! Évidemment, agir en dehors du cadre institutionnel
implique certaines contraintes, comme ne jamais
demander de subventions. Considérer une fois pour toutes
qu’Art112 c’est notre cinéma à nous, au propre comme au
figuré, notre sortie, notre évasion... Bref, pour répondre à ceux
qui s’inquiètent de savoir combien ça nous rapporte tous, ces
« euros jetés par la fenêtre », on dira : « Rien, rien d’autre que
du plaisir, surtout du plaisir ! » Car, en dépit des maigres
récompenses de nos activités, Art112 n’est pas un groupe
masochiste.

Si les artistes sont la plupart du temps torturés par l’idée de
frapper à la bonne porte pour faire recette (car après tout il faut
bien vivre), pas nous ! Il nous faut vraiment fonctionner hors
de tout cadre... faire à la mauvaise heure, au mauvais endroit !
Et ce n’est pas tant l’interdiction éventuelle d’un lieu ou du
moment qui nous motive, mais nos idées ! Nous ne cherchons
pas à être scandaleux ni à faire joli pour réveiller le quidam.
Nous cherchons à dire, à dire si possible autrement sans se laisser
acheter. Car être payé, c’est obéir !

Pour nous, l’oeuvre parle d’elle-même, mais on sait qu’elle
parle « mal » par nature, qu’elle n’est qu’un miroir placé
devant le spectateur, plus qu’une vérité donnée. Un champ de
questionnements, et tant mieux si ça perturbe... Nous, nous ne
sommes pas pour le confort, ni pour nous ni pour les autres.
Pas de normal et de standard, nous sommes un groupe, ce qui
n’est pas si courant, et un groupe dont les membres ont su
mettre leur ego en sommeil, ce qui déjà, du point de vue artistique,
n’est pas si ordinaire.

Lors de vos interventions, vous êtes toujours masqués, anonymes
ou absents. Êtes-vous des artistes sans nom ?

Être masqué, c’est se faire voir ; ne pas l’être, c’est passer inaperçu
 ! Nous refusons tous les uniformes, sauf le nôtre, car il
nous permet d’agir sans savoir qui est qui et qui fait quoi !
Nous savons bien que tout ça ne cache pas grand-chose, mais
au moins sommes-nous visibles dès le départ. À la fin cela devient
comme une signature, au point qu’on nous demande parfois,
avec étonnement, presque avec déception, pourquoi nous
ne sommes pas masqués. Au départ, le nom d’Art112, c’est
notre seul alibi pour investir la rue. Sinon, nous sommes qui ?
Alors, il faut qu’au premier regard le passant puisse nous identifier,
grâce à notre uniforme, comme un GROUPE. Qu’il demande
non pas le nom des personnes qui le composent, mais
bien le nom du groupe !

Bien sûr, nous aurions pu procéder comme DADA dont le
nom est issu d’un doigt pointé au hasard dans le dictionnaire
français, définir un « nom programme ». Mais sans « Art » on
aurait été quoi pour vous ? Un groupe littéraire ? Un groupe de
rock ? Cet alibi nous a donc permis de nous structurer. Se dire
« artistoïdes » était une pudeur... une assurance bien inutile
contre l’institutionnalisation, car nous ne ciblons guère lesmusées
 ! Un cimetière, fût-il doré, reste un cimetière !

Nous travaillons hors des parcours jalonnés, et nous
sommes bien récompensés. Déjà ce n’est pas simple pour qui
le souhaite de se faire un nom et d’en vivre, alors quand
on pratique avec assiduité et constance l’inverse... Mais qu’on
se rassure bien vite, pour rester dans son coin, il n’y a pas
beaucoup d’efforts à fournir. On se demande parfois si être
« reconnu » officiellement n’est pas surtout rassurant pour les
autres. Pour nous, être « adoubé », c’est mourir.

Au fond, le nom d’Art112 fonctionne comme un pseudonyme,
il donne à chacun des membres du groupe l’occasion
d’être quelqu’un d’autre. Tant pis pour l’orgueil ! De toute
façon, on ne sait pas trop si nous sommes des artistes et si nous
avons un nommais, ce qui est sûr, c’est que la plupart des gens
ne peuvent se satisfaire de cette incertitude, ils ne peuvent en
rester là et ils répondent par : oui, c’est de l’art, ou non, c’est de
la merde !

Pour expliquer ce que vous faites, disons qu’il s’agit d’installations
éphémères, de happenings, de sculptures que vous laissez sur
place, etc. C’est très varié, poétique, graphique, contestataire,
politique et social, etc. Avant une intervention, comment vous
organisez-vous ? Comment se font les prises de décision ?

Pour commencer, ce qui nous intéresse, ce n’est pas le coup
qu’on vient de faire, mais celui que l’on veut et que l’on va
faire ! Notre seul moteur est le désir, car après tout nous
aurions pu nous arrêter à la dixième action. Du point de vue
fonctionnement et du point de vue artistique, tout y était déjà.
Quoi ? Cela n’aurait duré que trois ans, et alors ? Nous ne
sommes pas là pour battre des records de longévité. Mais ce
qui fait que nous sommes toujours actifs aujourd’hui, c’est
peut-être cette idée que seul le présent compte à nos yeux, parler
de nos anciens coups nous chagrine, de même que parler
de ce qui n’est pas encore advenu.

Comme beaucoup, c’est autour d’une table qu’on se réunit,
pour boire un verre (mais pas seulement), parler, échanger
des banalités (mais pas seulement), plaisanter, rire, commenter
l’actualité (mais pas seulement) et cette réunion s’effectue dans
un cadre bien précis : l’atelier.

On ne se réunit pas seulement pour être ensemble. À un
moment ou à un autre, n’y tenant plus, l’un d’entre nous posera
invariablement LA question rituelle : « C’est quoi, le prochain
 ? » Dès lors, nous savons pourquoi nous sommes là !
Ce court espace de temps qui nous sépare d’un coup à l’autre
permet de faire le vide, tout en rechargeant nos batteries.
Il nous permet de prendre du recul et de voir si on a toujours
envie de fonctionner ensemble. C’est à ce point vrai que celui
qui ne veut pas faire le coup envisagé par les trois autres l’emporte
et nous passons à autre chose, non sans avoir tout tenté
pour le convaincre...

En effet, il faut que tout le monde y trouve son compte,
même pour de mauvaises raisons. Le sujet est un bon point de
départ. Qu’est-ce qui nous interpelle actuellement ? Le problème
se corse évidemment après cent coups, car la redite nous
guette, et cela ne nous plaît pas ! On éliminera donc plus ou
moins les sujets « déjà traités », ou ceux qui font l’actualité
puisque l’actualité se révèle souvent plus éphémère encore que
nos « oeuvres ». Même si parfois un événement fait du bruit le
ou lesmois suivants : notre coup de la « Kaaba » de LaMecque
par exemple, prémonitoire d’un événement dramatique
quelques dizaines de jours plus tard lors du pèlerinage de
1987 ; ou le seul mort kanak connu en France, mort dans la
même carrière que notre coup sur la Nouvelle-Calédonie... et
quelques autres encore. Le plus difficile, c’est de trouver l’idée
qui va nous motiver pour bouger. C’est assez imprévisible, et
cela peut prendre longtemps, mais au moins a-t-on la « naïveté
 » de croire que, si elle nous surprend, l’idée a des chances
d’en surprendre d’autres. Et puis l’idée n’est pas tout, il faut en
faire le tour, voir ses ambiguïtés, en évaluer le coût, comment
l’améliorer, l’élaborer.

Cela n’est qu’affaire de rhétorique ; il faut parler beaucoup
pour créer nos images. Tout est choix : le lieu, le moment, le
comment, le pourquoi ! Parfois, il est évident que nous sommes
trop peu pour faire un coup, et il nous arrive de collaborer,
mais le groupe par principe doit se suffire à lui même.

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