Qu’a-t-on appris sur l’entraide depuis Kropotkine ?

Pablo Servigne
vendredi 31 décembre 2010
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« Qu’aurait-on saisi de la musique, une fois que
l’on aurait calculé tout ce qui est calculable en elle
et tout ce qui peut être abrégé en formules ? »

Nietzche, La Volonté de puissance.

Répondre à cette question est un exercice périlleux tant le sujet est vaste. Comme l’a montré Kropotkine, l’entraide embrasse toute la diversité des organismes vivants. De plus, chez les humains et certaines espèces comme les grands singes, le fonctionnement de l’entraide touche à des sentiments aussi complexes que l’empathie, l’amitié, la gratitude, la réconciliation, la sympathie, la culpabilité ou le sens de la justice. L’exhaustivité n’étant pas ici notre but, nous ne ferons qu’effleurer le sujet en dressant un panorama général d’un siècle de découvertes.Ma formation de biologiste m’amènera aussi à traiter le sujet d’une certaine manière, dont je comblerai les lacunes philosophiques et anthropologiques par des invitations à la lecture. Situé à un de ces nombreux carrefours entre science et politique, l’entraide est un domaine très controversé. La polémique autour de la sociobiologie dans les années 80 n’en est qu’un exemple. On se chamaille sur les origines de l’homme, sur ses capacités et ses limites comportementales, et surtout on fantasme sur ce qu’il pourrait être ou ce qu’il devrait être. Aujourd’hui, les livres scientifiques sur l’entraide se comptent en centaines voire en milliers, les études scientifiques en dizaines de milliers et les articles de diffusion scientifique ne se comptent plus. Nombreuses sont les branches des sciences à avoir abordé le thème de l’entraide : la sociologie, la psychologie, l’éthologie, l’écologie, la politique, la génétique, l’anthropologie, l’économie, les neurosciences, la microbiologie, etc.,multipliant ainsi les définitions, les synonymes, les contradictions, les méthodes et les résultats.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, permettez-moi de poser le problème de la sémantique. Car si le mot entraide est aujourd’hui bien accepté1, il n’a pas la même définition pour tous. Loin de m’aventurer dans une réactualisation des définitions, ce qui serait impossible, il me semble important de préciser que le mot entraide (mutual aid) n’est plus utilisé aujourd’hui en biologie, où l’on ne parle que de mutualisme, de coopération ou d’altruisme. En sciences humaines, le mot est toujours présent, comme les mots altruisme, fraternité et solidarité, mais le plus utilisé est coopération. Bien sûr ces mots ne désignent pas précisément la même chose,mais ils sont souvent confondus et renvoient à une idée générale comprise par tous. Les cas problématiques sont ceux dont la définition varie suivant la discipline. Par exemple, si coopération est le terme le plus utilisé pour les systèmes biologiques, il désigne en sciences politiques la coopération Nord-Sud, ou en économie la coopération entre acteurs pour conquérir des nouveaux marchés. De même, si altruisme a une connotation morale chrétienne, il désigne aussi, sans connotation morale, un comportement animal qui n’apporte pas de bénéfice au donneur mais procure un bénéfice au receveur. Dans cet article nous utiliserons (avec tout le recul nécessaire que cela nécessite de votre part) le mot générique entraide pour désigner tout cela, c’est-à-dire un sentiment ou un comportement opposé à la compétition ou à l’agression, qui lie un individu à un autre.

Une sorte de clin d’œil à Kropotkine. L’entraide de Kropotkine Kropotkine n’était pas vraiment le premier à se rendre compte de l’importance des comportements d’entraide chez les animaux. Il s’inspire par exemple des travaux d’Alfred Victor Espinas (1844-1922), l’un des précurseurs de l’éthologie et de la sociologie.

Considérant que l’étude des sociétés animales doit former le premier chapitre de la sociologie2, il distingue trois classes de sociétés animales : les sociétés accidentelles (entre êtres dissemblables), les sociétés normales (entre animaux de même espèce) et les sociétés conjugales (les familles, dont le but est la reproduction). En 1902, soit vingt-cinq ans après le livre d’Espinas, Kropotkine publie L’Entr’aide. Il y fait non seulement la synthèse des découvertes animales mais il y ajoute les études ethnologiques, replaçant l’homme dans une continuité avec l’animal. La véritable originalité de Kropotkine a été de placer l’entraide animale et humaine dans le cadre de la théorie de l’évolution. Comme Darwin, qui a montré en son temps l’importance du processus de variabilité et de sélection naturelle sans rien savoir des mécanismes génétiques, Kropotkine a montré que l’entraide était un facteur de l’évolution sans rien connaître desmécanismes évolutifs. Les hypothèses des deux savants ont ensuite été amplement confirmées par un siècle de découvertes. Le fait que l’entraide augmente les chances de survie est aujourd’hui communément admis par l’ensemble de la communauté scientifique. D’un autre côté, Kropotkine suggère que l’entraide ait lieu préférentiellement entre individus d’une même espèce au détriment des autres espèces (entre les espèces, il y aurait compétition plus qu’entraide). CeSe hypothèse s’est par contre avérée fausse car on sait aujourd’hui qu’il y a à la fois entraide et agression (coopération et compétition) entre les espèces, entre les populations, entre les individus et entre les gènes. Il n’y a pas une entraide Mais s’il est désormais admis que l’entraide se trouve partout, s’agit-il bien du même type d’entraide ? Quelle différence, par exemple, y a-t-il entre deux microbes qui s’associent pour mieux résister à la sécheresse, un oiseau qui mange puis disperse des graines de gui, des lions qui chassent en groupe et un homme qui porte son ami vers l’hôpital le plus proche ? Comment les classer ? L’entraide entre espèces Le mutualisme est l’entraide entre espèces différentes. CeSe notion a une histoire qui remonte à l’Antiquité, comme en témoigne le célèbre exemple de l’oiseau et du crocodile d’Hérodote.

Étrangement, Kropotkine ne s’attarde pas sur ce sujet alors que les exemples de mutualismes ne manquent pas. Dans la première moitié du XXe siècle, les découvertes sur les mutualismes se multiplient et deviennent très populaires mais paradoxalement ne font pas partie des manuels d’écologie de l’époque. L’explosion des études sur les mutualismes et leur intégration dans les manuels universitaires n’arrivera qu’assez tardivement, dans les années 70. Aujourd’hui, des milliers d’études scientifiques paraissent chaque année sur ces interactions inter-spécifiques. Les biologistes (surtout écologues mais aussi physiologistes, éthologues, évolutionnistes, etc.) ont bien pris conscience de l’importance considérable qu’elles représentent dans le fonctionnement des écosystèmes. Virtuellement, toutes les espèces vivant sur terre sont impliquées dans une ou plusieurs interactions mutualistes.

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