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Alain Thévenet
Nature et culture (ou vice versa)
Article mis en ligne le 5 novembre 2009
dernière modification le 28 novembre 2011
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De Marshall Sahlins on connaissait déjà Âge de pierre, âge d’abondance, publié en français en 1972 (Gallimard) avec une préface de Pierre Clastres. L’auteur y démontrait que, loin d’être la galère qu’on nous avait décrite, la vie des peuples « primitifs » se déroulait au contraire de façon plutôt paisible, puisque, à l’inverse des sociétés occidentales, ces peuples avaient choisi de « travailler peu » pour mieux
profiter de la vie. Le temps consacré à la cueillette ou à la chasse, étant finalement assez restreint, laissait une grande part aux loisirs, aux palabres ; en somme à ce que nous appellerions, nous Occidentaux, la flemme. Lorsqu’on a peu de besoins, il n’est pas nécessaire de travailler beaucoup. Une pensée qui s’oppose frontalement au discours dominant sur la valeur du travail et de la concurrence.

Dans La Nature humaine, une illusion occidentale1 (dont le
sous-titre à rallonge explicite le projet : Réflexions sur l’histoire des concepts de hiérarchie et d’égalité, sur la sublimation de l’anarchie
en Occident, et essais de comparaison avec d’autres conceptions
de la condition humaine
), il s’attaque à l’idée d’une nature humaine
telle qu’elle est décrite par la majeure partie des penseurs occidentaux et, acceptée comme une évidence, se répercute dans
les institutions politiques, sociales et économiques.

L’homme, un loup pour l’homme ?

On nous a appris ce qui suit, et si profondément que c’est devenu pour nous une évidence : la nature humaine serait fondamentalement destructrice, « l’homme est un loup pour
l’homme ». Cette conviction traverse toute la pensée occidentale
de Thucydide à Freud, en passant évidemment par Hobbes. Heureusement, pour contrôler cette pulsion originaire et destructrice,
il y a la culture. Livrés à eux-mêmes, les hommes, comme les animaux, auraient pour souci premier de s’éliminer ou de se dominer les uns les
autres. Cette croyance justifie évidemment les constructions politiques
occidentales, sous leurs deux formes principales. C’est d’abord la
tyrannie : il faut contraindre les hommes par la force qu’exerce un
tyran miraculeusement préservé ou au-dessus de cette pulsion, pour
quelque raison que ce soit (par exemple pour Platon, sa proximité
d’avec les dieux,mais c’est peut-être aussi quelque chose du même ordre qui poussa Heidegger à être fasciné par Hitler).

Une autre voie, plus « humaine », mais fondée sur les mêmes postulats, fait appel au principe démocratique, tel qu’il est
par exemple énoncé par Aristote. II s’agit de trouver un système qui oblige ces forces destructrices contradictoires à s’annuler ou à se compléter mutuellement ; c’est le rôle ou la fonction des lois.
Le but est alors de trouver un équilibre entre les multiples égoïsmes de sorte qu’ils ne se détruisent pas mais que, par un effet de stimulation, ils concourent au bien de tous. C’est cette pensée qui selon Sahlins est à l’origine notamment des fondements théoriques
de la démocratie américaine, tels que les a énoncés John Adams.
On peut penser aussi à « l’insociable sociabilité » de Kant.

Dans tous les cas on peut considérer, comme La Bruyère ou
Mandeville, que, les vices étant intrinsèquement liés à la nature humaine, ils sont finalement utiles à l’ensemble de la société et favorisent le progrès. Les vices privés sont des vertus publiques.
Par exemple l’égoïsme et la cupidité sont à l’origine du capitalisme, dont on constate aujourd’hui à quel point il a servi l’ensemble de la communauté humaine. Et qui ne voit que les guerres ont été à l’origine de grands progrès techniques. Émettre quelques doutes à propos de ces évidences, c’est être « passéiste » et s’exposer à l’ironie condescendante de nos penseurs officiels, toujours prêts à venir au secours des plus forts. Quoi qu’il en soit, ces deux visions ont en commun les postulats de la méchanceté intrinsèque de la « nature humaine », mais aussi l’idée de progrès, susceptible d’amener un plus, sans que ce plus soit toujours clairement explicité. Ces visions ne sont d’ailleurs pas réservées à la sphère politique ; elles envahissent aussi les rapports interpersonnels (patriarcat, éducation), voire les conceptions scientifiques (terre ou soleil, il faut toujours un
centre organisateur).

Bien sûr, constate Sahlins, l’origine de cette vision ne se trouve pas exclusivement dans la pensée grecque ; la Bible n’arrange pas les choses ; les religions monothéistes y intègrent la culpabilité, tout en justifiant les massacres commis au nom du Dieu unique. Appliquée au domaine économique, cette vision sert évidemment de justification théorique au capitalisme. Dans le domaine des relations interpersonnelles, elle fonde le système patriarcal, ainsi que les principes éducatifs en vigueur dans nos cultures ; il s’agit de former et de « contraindre » de jeunes esprits (et de jeunes corps), naturellement enclins à la méchanceté ou à la perversité.
On peut ainsi trouver des analogies frappantes entre Hobbes et
le Freud de la seconde période, auteur notamment de Malaise dans la civilisation.

Toute notre culture occidentale s’est donc développée avec l’idée qu’une nature humaine « anarchique » (c’est trop d’honneur,
le terme d’anarchie est pris ici évidemment dans son sens courant de
tendance innée à la destruction) ne pouvait être domptée que par une
civilisation exigeante et contraignante.
Vif et vigoureux, le style de Sahlins fait mouche dans la dénonciation de ce « regard sinistre porté sur la nature humaine ».

Le loup, un homme pour l’homme ?

Si on réfléchit aux valeurs ou plutôt, pour reprendre un terme utilisé par Descola, à l’ontologie qui sous-tend ou explique la
vie et la condition humaine en d’autres lieux du monde, on se rend compte que tout cela ne repose pas sur la science, mais sur un choix, qui fut différent ailleurs. D’autres conceptions culturelles, d’autres ontologies ont des conséquences dans tous les aspects de la vie quotidienne : relations de « compagnonnage » avec l’environnement
géographique, comme avec les autres animaux et, évidemment,
avec les autres humains. Animaux et éléments de la nature font alors
partie d’une même « famille humaine ».
« Pour que la communication entre les espèces soit possible, il faut donc que les animaux cachent sous leur peau des hommes. Leur
apparence corporelle est superficielle, et il ne faut pas s’y arrêter
pour révéler l’humanité en eux, comme ce qui a lieu dans les rêves.
De même que les différents groupes humains se distinguent par leurs vêtements et leurs ornements, qui ne sont jamais que des fourrures et des plumes, de même le corps de l’animal est le vêtement, peut- être même le déguisement, d’une personne d’une autre espèce. » (P. 96.)

Il en découle aussi une vision de l’éducation tout à fait différente de celle qui, dans notre monde occidental, nous paraît
« aller de soi » : « En opposition à nos conceptions orthodoxes de la petite enfance – populaires ou scientifiques – de nombreuses sociétés dans le monde opposent à notre biologisme une forme de culturalisme. Car pour eux, les enfants sont l’humanité en devenir, alors que pour nous ils sont l’animalité à dominer. » (P. 103.)

Et Sahlins conclut : « Nous ne sommes pas condamnés, comme nos anciens philosophes ou nos scientifiques modernes le disent, à une nature humaine irrépressible, qui nous pousserait à chercher toujours notre avantage aux dépens d’autrui, et au risque
de détruire notre existence sociale. Tout cela n’a été qu’une longue erreur. Je conclus modestement en disant que la civilisation
occidentale est construite sur une vision pervertie et erronée de
la nature humaine. Pardon, je suis désolé, mais tout cela est une
erreur. Ce qui est vrai en revanche, c’est que cette fausse idée de
la nature humaine met notre vie en danger. » (P. 111.)

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