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Alain Thévenet
Du vague des terrains et de leurs occupations
Article mis en ligne le 6 janvier 2010
dernière modification le 8 janvier 2010

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Visite de territoires

Le fort

La cité est entourée (encerclée ?) de forts désaffectés. Vestiges d’une
ambitieuse architecture militaire, ils ceinturent la ville du haut des
collines qui l’entourent. Ils furent bâtis dans la seconde moitié du
XIXe siècle, pour prévenir une invasion de l’ennemi héréditaire,
l’Allemand. On sait ce qu’il en est advenu. Ils n’ont même pas eu
l’occasion d’être testés. Ils étaient beaux, pourtant, imposants. Il en
subsiste de beaux restes : labyrinthes interminables et mystérieux ; au
fond de l’obscurité on se heurte parfois à un mur de terre ; des pièces
qui ressemblent à des cellules et qui peut-être en étaient, etc.

Ils étaient à l’époque en rase campagne, et on devait pouvoir les
contempler depuis la ville, en contrebas, ombres tutélaires et
protectrices, symboles d’un État tout puissant et omniprésent.
L’urbanisation a fait qu’ils se trouvent maintenant tout proches des
banlieues, parfois même enserrés en elles. Et le hasard, si l’on veut, fait
que certains sont proches des banlieues aisées et d’autres des banlieues
dites ouvrières. Les premiers ont généralement été rasés, ou
transformés en coquets jardins publics, avec terrains balisés pour le
jogging et charmants jeux d’enfants : trampolines ou terrains de foot.
Quelle que soit la manière dont il s’y prend, l’État veut ici montrer son
visage rassurant. Du côté des banlieues ouvrières, le projet est le même
mais, on ne sait pas pourquoi, ça traîne un peu.

Visitons l’un de ces forts. C’est au milieu d’une friche, ancien terrain
militaire peu à peu grignoté par les lotissements. Cerné d’un fossé, il
n’est accessible que par un pont dont ne subsiste que l’armature
complétée par des troncs et diverses planches, travail d’amateur. Aubout, une porte en métal, cadenassée ; on
comprend que l’accès en est strictement
interdit, ce qui attire évidemment la
curiosité. Territoire interdit, et donc à
visiter, il suffit de se faufiler, ce qui est
possible lorsque d’autres sont passés
avant et ont quelque peu bousculé
l’accès. On peut commencer la visite.
Une visite passionnante pour des
enfants : reste d’ossements supposés
provenir de combats moyenâgeux ;
graffitis ou tags, lieux de réunions de
quelque société secrète, etc. Cabanes
possibles. On peut s’égarer dans les
labyrinthes que forment ses couloirs.
Bien que le fort date de la fin du XIXe siècle
on peut lui supposer des origines bien
plus anciennes, remontant même,
pourquoi pas, à la préhistoire. Une visite
passionnante aussi pour des adolescents,
plantation de haschisch, débris de
plastiques qu’on peut supposer être des
restes de capotes usagées, tags
interprétés cette fois comme étant la
marque de combats entre bandes rivales.
Dans tous les cas, un soupçon d’angoisse
naît, surtout lorsqu’on s’égare dans les
souterrains ; on ne distingue plus que des
ombres incertaines, parfois quelque lapin
s’enfuit à notre approche, ou un oiseau
s’envole, la peur saisit alors, qui précède
la fuite.

Si on y réfléchit bien, ce territoire ne
recèle en réalité pas de danger majeur. Il
suffit de faire attention, ce dont les
enfants sont tout à fait capables, dès lors
qu’on ne leur propose pas des terrains
balisés avec leur fausse sécurité.
Objectivement, les jeux d’enfants qu’on
trouve dans les parcs organisés
présentent souvent plus de dangers,
masqués par leur apparence anodine. Les
« mauvaises rencontres » ? Elles sont rares
en plein jour, surtout lorsqu’on est en groupe. Le danger majeur ne serait-il pas
que ce terrain ouvre la porte à
l’imagination ? Il permet d’imaginer un
passé et donc un futur qui s’y
enracinerait : après avoir imaginé
l’histoire d’un lieu, il est possible d’en
imaginer la destination future, ce qu’on
pourrait y vivre. C’est un peu ce qui était
possible dans les terrains d’aventure qui,
naguère, dans les années soixante-dix,
furent initiés en particulier dans les pays
nordiques ou anglo-saxons : initiatives
gauchistes, bien sûr, voire anarchistes !
Peut-être le véritable territoire (ou en
tout cas un territoire différent), invisible
d’abord, se cache-t-il derrière le visible.

La campagne, autour

Allons un peu plus loin. Le jour, la
campagne environnante présente un
aspect des plus lisses et des plus neutres :
champs de maïs à perte de vue, ou de
salades bien propres. Quelques villas
coquettes et, sur des routes bien droites,
quelques dames se promènent avec des
chiens tout à fait civilisés.

La nuit, on ne reconnaît plus rien. Sur
les routes maintenant désertes on croise
parfois des ombres furtives qui les
traversent sans qu’on puisse distinguer
l’animal qui en est la cause, lièvre, chat
parti à l’aventure ou renard. On se trouve
parfois face à face avec une biche et ses
faons. Au loin des yeux brillent et
s’enfuient. Revenant plusieurs nuits au
même endroit, on peut distinguer des
blaireaux. Une autre nuit, un renard
s’arrête, poussé par la curiosité de
connaître ce qui venait là. Entre la crainte
et la curiosité, nos regards se croisent
quelques minutes. Nous avons, je crois,
communiqué, mais du côté humain, celui
qui a pu communiquer, ce n’est pas
l’homme civilisé, doué de langage et de
« raison », mais « l’animal que donc je
suis » 1.

À qui appartient donc ce territoire ? À
la civilisation, aux agriculteurs proba-
blement peu « bio », ou aux sauvages qui
l’occupent la nuit, alors même que ces
sauvages peuvent être des humains ? Et
d’ailleurs, avant même de nous deman-
der à qui il appartient, ne pourrions-nous
nous demander ce qu’il est, réellement, si
tant est qu’il existe un réellement. Ou
bien, si les deux coexistent, quels rapports
entretiennent-ils entre eux ?

P.S. :

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