L’anarchisme pragmatique de Paul Goodman

vendredi 22 août 2008
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Dans les années soixante, Paul Goodman était une des
personnalités les plus connues et les plus influentes auprès
des milieux intellectuels critiques et de la jeunesse
contestataire engagée dans le mouvement de la contre-culture aux
États-Unis. Romancier, poète et psychothérapeute, il devait sa
réputation essentiellement à ses analyses et critiques du système
scolaire, de l’urbanisme et de la technologie, mais aussi à son
engagement contre la guerre du Vietnam. Ses prises de position, qui
s’exprimaient à travers une grande variété de livres, d’articles et de
conférences, étaient centrées sur une philosophie anarchiste qui
préconisait l’action non-violente, l’insertion d’un individu autonome
dans des communautés ouvertes et créatrices, la participation à des
initiatives pouvant transformer dans le présent les hommes et leur vie
sociale.

Goodman, pourtant, est peu connu en France, même dans la
mouvance libertaire qui pourtant n’ignore pas tout de l’anarchisme
américain : des textes de Murray Bookchin, de dix ans son cadet, ou
d’autres plus jeunes, comme Hakim Bey ou même John Zerzan, qui
sont loin d’avoir atteint la même notoriété, circulent et sont discutés.
Qu’est-ce qui a pu faire barrage ? Sans doute le refus de l’idée d’une
révolution violente, et les propositions de formes d’action et de
coopération considérées alors comme trop réformistes.

Ce qui m’amène maintenant à Goodman, c’est la réédition de deux
ouvrages de Bernard Vincent, professeur à l’université d’Orléans, qui lui
sont consacrés1. Ils sont désormais réunis en un seul volume. Le
premier, Paul Goodman et la reconquête du présent, a été publié d’abord au Seuil en 1976. Il n’a pas eu d’écho en
milieu libertaire, mais on peut penser
aussi que les attachés de presse
n’envisagent pas spontanément qu’il y a
des relais à trouver par là… Le second,
Pour un bon usage du monde : une réponse
conviviale à la crise de l’école, de la ville et de
la foi (essai sur le naturalisme libertaire de
Paul Goodman), est paru chez Desclée – à
ne pas confondre avec Desclée de
Brouwer – mais n’a jamais été diffusé.
Dans un avertissement au lecteur,
l’auteur attribue cette censure « au
radicalisme dérangeant des idées de
Goodman, mais surtout à la nature peu
orthodoxe pour un éditeur catholique
épris de tradition, des idées goodmaniennes
en matière de religion et
de foi ». N’aggravons pas le cas de
Goodman : né dans une famille juive, il
était incroyant mais utilisait généreusement
un vocabulaire et des références
d’origine religieuse.

Avant ces deux livres, Bernard Vincent
avait soutenu une thèse sur Paul
Goodman, « critique de la société
technologique et théoricien de l’utopie »
(Lille) et tenté de faire connaître ses idées
dans deux articles de la revue Esprit qui
sont intégrés dans le présent ouvrage.

Une voix inimitable

Ce qu’il note d’emblée, c’est que
Goodman était un écrivain inclassable,
sans attache avec un clan, donc
perturbant pour l’ordre établi des idées
toutes faites. Son oeuvre passe sans cesse
d’un registre à l’autre, poésie, nouvelle,
roman, théâtre, critique littéraire,
psychologie, sociologie. Son écriture est
inégale, « existentielle et pressée »,
irrégulière comme on l’a dit pour
Proudhon. Il laisse derrière lui une
« oeuvre hirsute ». Immergée dans
l’expérience concrète, sa pensée reste,
malgré une vaste culture, une « pensée à
l’état sauvage ». Mais on reconnaît
toujours la voix de Goodman, « un ton et
un timbre inimitables, une sonorité
directe et véridique ». C’est cette voix
aussi que retient l’essayiste et romancière
américaine Susan Sontag dans un livre
qui parle également de Benjamin,
Canetti, Barthes et Cioran2. Une voix
authentique et convaincante, écrit-elle,
qui imprègne d’intensité et de sens tout
ce dont elle parle, avec un mélange de
sûreté et de maladresse, de vivacité
langagière et de laisser-aller.
Paul Goodman (1911-1972) avait fait
des études de littérature et de philosophie
à Chicago. Nommé assistant à
l’Université de Chicago en 1931, il est
licencié en 1941 pour avoir défendu,
après être tombé amoureux d’un
étudiant, le droit de vivre son homosexualité.
Il maintiendra cette position
tout au long de sa vie ; elle contribuera à
son influence auprès de la jeunesse
radicale des années soixante. Elle lui sera
reprochée comme un paradoxe quand il
sera marié et père. Son pacifisme aussi
lui vaudra de l’influence, et pas mal
d’inimitiés.

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