L’autonomie au bout du conte… de fées

L’autonomie au bout du conte… de fées
mercredi 30 janvier 2008
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Peut-on philosopher avec un enfant le matin et lui raconter La
Belle au bois dormant le soir ? N’est-ce pas risquer de
compromettre une belle entreprise d’éveil et de clarification par
une infusion d’irréalité, d’illogisme et de fantaisie parfois cruelle ?

Deux constatations peuvent nous inciter à poser cette question.Tout
d’abord, les enfants sont inévitablement plongés dans un bain
d’histoires extraordinaires pleines de forces obscures, de monstres
affreux, de combats menés par des héros bardés de superpouvoirs. Le
merveilleux a fait un retour en force sur les écrans, grands et petits, dans
les livres et les bandes dessinées. Les procédés numériques donnent
une puissance et une agilité effrayante aux dragons, jamais encore les
châteaux n’ont été aussi impressionnants et inquiétants. Harry Potter fait
courir les foules, pas exclusivement enfantines et adolescentes, dans les
salles et les librairies, Le Seigneur des anneaux fascine par l’évocation d’un
âge où l’humanité n’avait pas encore supplanté les elfes, les nains et les
autres créatures de la « petite mythologie ».

Des inquiétudes peuvent à juste titre nous saisir. Si dans le genre il
y a des réussites, on se demande pourtant ce que produit dans une tête
d’enfant, sur le plan de l’imaginaire comme du goût esthétique,
l’incroyable et hétéroclite mélange que brassent une bonne quantité de
films d’animation ou de jeux vidéo.

D’un autre côté, dans des proportions certes bien moins massives,
on voit réapparaître depuis une vingtaine d’années des conteurs qui
dans les écoles, les bibliothèques et même les cliniques remettent en
paroles vives les vieux récits qui jadis circulaient de génération en
génération dans les veillées, et en inventent de nouveaux. Des
pédopsychiatres et des thérapeutes font appel à ces conteurs, quand ils
ne recourent pas personnellement à la lecture à vive voix ou au récit à
leur façon.


La valeur de l’imagination

Sur un plan plus général, qui nous a déjà
retenus dans cette revue, on a des raisons
de mettre en relation la prolifération du
merveilleux, comme celui du paranormal
qui envahit les séries du câble, avec le
« retour du religieux »1. Chacun, évidemment,
peut trouver son plaisir et son
évasion dans certaines de ces fictions,
mais la perméabilité à l’extraordinaire
risque d’embrouiller encore plus ceux qui
cherchent là un dépassement du quotidien
et une alimentation de l’imaginaire
que ne leur apportent plus des croyances
religieuses dont ils se sont détachés sans
trouver d’autres cadres de référence.

Cette irrigation par l’imaginaire, cette
relation au symbolique, indispensables à
la vie psychique, et complémentaires
d’une philosophie qui pose ses valeurs
sans recours à une transcendance ou
« révélation », j’en ai cherché quelques
accès dans un numéro précédent de
Réfractions2. Dans cette perspective, le
conte merveilleux propose une ouverture
éclairante sur le langage symbolique qui
structure de manière permanente et
générale les jeux, les créations et les effets
bénéfiques de l’imagination. Pour essayer
d’y voir plus clair, je suivrai une voie qui
n’est pas vraiment originale puisqu’elle
est jalonnée d’une longue série d’études
littéraires, psychologiques et anthropologiques,
mais qui reste néanmoins peu
coutumière des incursions libertaires. Il
s’agit tout simplement des fonctions
formatrices, équilibrantes et thérapeutiques
attribuées aux contes considérés
comme des facteurs d’autonomie et de
maturation pour l’enfant, de restauration
du lien social même pour l’adulte.

En 1976 Bruno Bettelheim a publié
Psychanalyse des contes de fées3, un essai
qui eut une grande répercussion et dont
il sera beaucoup question dans cet article.
Il s’adressait en priorité aux parents
cultivés, « modernes », qui considéraient
qu’il était nuisible à l’éducation des
enfants de leur fausser l’esprit par ces
histoires irrationnelles qui charrient en
plus horreurs et scènes violentes. En se
référant aux données de la psychanalyse,
il entreprenait d’analyser minutieusement
une suite de contes pour montrer
ce qu’ils révélaient des problèmes que
traverse l’enfant aux stades successifs de
sa croissance, et en quoi ils apportaient
aussi une aide et une mise en ordre dans
les conflits intérieurs qu’il doit affronter.
Il semble donc qu’on peut, sans risque
de confusion mentale, et dans un souci
d’équilibre, philosopher avec un enfant
et lui lire en prime des contes merveilleux
qui ne serviraient pas seulement à
l’endormir mais encore à l’éveiller.

Bettelheim soutient même que raconter
exclusivement des histoires réalistes aux
enfants, c’est les amener à vivre à l’écart
de leur vie intérieure. « Éloignés des
processus inconscients, ils sont incapables
de s’en servir pour enrichir leur vie
dans la réalité » (p. 93). Sa conviction
fondatrice, dans son entreprise pour
restaurer la valeur de l’imagination, c’est
que la fréquentation régulière du conte
guide l’enfant sur le chemin de son
indépendance et de son autonomie, par
l’intégration progressive des processus
inconscients de sa vie psychique dans sa
personnalité consciente. Pour trouver,
finalement, des raisons de vivre et un
sens à la vie.

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