Abu Ghraïb : le spectacle de la torture

Traduit par Jean-Manuel Traimond.
mercredi 14 novembre 2007
par  *
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On sait que les enfants incapables de ressentir la douleur
physique se blessent tout le temps et qu’ils ont tendance à
mourir jeunes : il faut les surveiller de plus près que d’autres.
En d’autres termes, leur absence de douleur n’est pas une chance, mais
un malheur.

À l’inverse, l’adulte qui ne peut ressentir aucune douleur est en
général considéré comme une figure mythologique, un superman.
Dans les films et les romans d’aventure, les héros subissent des
opérations chirurgicales spéciales afin que leurs systèmes nerveux ne
puissent plus ressentir de douleur. Après quoi, les voilà en butte aux
pires défis et, parce qu’ils ne ressentent aucune douleur, il s’avère
impossible de les torturer. On présente l’absence de douleur comme un
avantage surhumain. Pourtant, mêmes dans de telles fictions, ces
personnes sans douleur souffrent. On les utilise par exemple comme
tueurs, ou au front, ou pour les tâches les plus difficiles ; et ensuite on
les jette. Lorsque les voilà capturés, l’ennemi crée de nouvelles techniques
pour découvrir leur point faible. C’est alors que l’on comprend
qu’ils ont perdu, en même temps que leur capacité à ressentir la
douleur, leur humanité. On peut avoir peur d’eux, on ne peut guère en
avoir pitié. Ce serait bien difficile ; leur absence de sensibilité, leur
déshumanisation les séparent des concepts de bien et de mal.

Le héros sans douleur est un hommerobot,
aussi étranger qu’un androïde ;
cette tragédie ne constituait-elle pas l’un
des thèmes principaux de Blade Runner ?
Cette caractéristique bizarre peut
même, dans certains contextes, devenir
un spectacle forain. L’histoire d’Edward
H. Gibson1 en donne une fascinante
illustration. Né à Prague, il fut atteint au
crâne à l’âge de sept ans par une pièce
de métal, qui pénétra profondément. Il
courut chez lui, à cinquante mètres de là,
où son père la lui enleva. Il ne sentit pas
grand-chose sur le coup, dit-il, hormis
une migraine qui dura plusieurs jours.
Cependant, sa vie désormais ne subit
plus les peines électrochimiques de la
chair. Il connut la douleur jusqu’à sept
ans, et plus jamais après.

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* Sureyya Evren est un écrivain turc. Il a publié quatre romans et trois anthologies de
nouvelles, en turc. Sa dernière anthologie a été publiée en septembre 2004. Il est l’un
des fondateurs du Collectif Anarchiste Karasin à Istanbul, qui est aussi une maison
d’édition. Evren a collaboré avec son ami Rahmi à une anthologie d’essais politiques,
et à un livre sur le mouvement anti-globalisation et sa théorie. Il a étudié les liens entre
l’anarchisme et la pensée post-structuraliste. Evren est à présent rédacteur du magazine
post-anarchiste Siyahi d’Istanbul, qui se concentre sur la littérature, l’art contemporain
et la théorie politique. Cet article est paru en anglais dans Anarchist Studies, 1/2005.


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