Droit civique et action sociale aux États-Unis

Larry Portis :
dimanche 17 mai 2015
par  ps
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Le cas des IWW (Industrial Workers of the World)

Il est souvent fait allusion à la tendance procédurière des Américains du Nord, à leur prédisposition à faire des
procès pour défendre leurs intérêts, leurs droits ou simplement pour profiter financièrement d’une éventualité. Ce phénomène étonne en France où les citoyens et les citoyennes ne sont guère encouragés à remettre en question les institutions ou à s’immiscer dans les rouages d’un État qui exerce plus de contrôle sur la population qu’aux États-Unis. D’un point de vue strictement sociologique, la différence entre de telles cultures politiques est intéressante. Mais, au-delà, et en termes politiques, cette mentalité « légaliste » des Américains est fondamentale. Difficile de comprendre l’histoire des mouvements sociaux et politiques aux États-Unis sans prendre en compte la nature de cet État particulier et la « démocratie » qui en découle. L’expérience des IWW (Industrial Workers of the World), la plus importante organisation révolutionnaire dans l’histoire de ce pays, illustre les contradictions de cette situation.

La répression qui a écrasé les IWW au moment de l’entrée en lice des États-Unis dans la Première Guerre mondiale s’inscrit dans un contexte créé en partie par la tradition démocratique exploitée par les IWW. En effet, tous les États capitalistes comportent des contradictions dans lesquelles tout mouvement radical doit se mouvoir. En connaissant les possibilités et les limites présentées par ces contradictions, inhérentes aux lois et aux institutions politiques, il devient possible de combattre le capitalisme en tant que système. Déterminer la spécificité de telle ou telle situation permet de généraliser pour en comprendre d’autres.

La spécificité de l’État américain

État impérialiste dès sa création juridique en 1787 (adoption de la Constitution), les États-Unis ont une histoire sanglante dans laquelle les « minorités », les « dissidents », les marginaux et autres non-conformistes ont goûté amèrement l’intolérance d’une éthique rigide et bornée. Dès la constitution de cette république nord-américaine, les intérêts des élites du pays ont primé sur toute autre considération. Le premier président, George Washington, n’a-t-il pas conseillé d’« extirper » les Amérindiens qu’il ne considérait pas comme des êtres humains. Second exemple célèbre : l’esclavage.

L’esclavage a non seulement figuré dans la Constitution, mais des présidents esclavagistes (Washington, Jefferson, Madison, Monroe, Jackson, Tyler, Polk, etc.) ont été régulièrement élus jusqu’à la guerre civile en 1860 1.

Il y avait, et il y a encore, des sentiments, des actes, et même des institutions racistes et génocidaires aux États-Unis. Cela est une évidence incontournable. Cependant les défaillances de la démocratie américaine ont aussi touché, à un degré moindre, les habitants européens. En 1800, par exemple, la liberté d’expression de la presse fut provisoirement supprimée par une législation, les « Alien and Sedition Acts »,
et cela en totale contradiction avec la Constitution. Ce genre de mesure réapparaîtra ponctuellement durant toute l’histoire des États-Unis. Il existe deux antinomies dans l’évolution politique de ce pays : un souci de préserver les « libertés fondamentales » et une tendance à les bafouer dès que ces mêmes principes semblent menacés.

Comment expliquer cette contradiction ?

Fait essentiel, l’État nord-américain a des racines dans une évolution politique antérieure à celle de l’État français et a été formé dans des circonstances très différentes. Les principes juridiques en regard du pouvoir de l’État ont été structurés par l’émergence de l’État anglais qui est né de la fusion des institutions féodales normandes et des traditions autochtones anglo-saxonnes. Si l’envahisseur menait une politique centralisatrice, la résistance autochtone obligeait à faire des concessions bientôt transformées en traditions considérées inviolables. Très vite, la décentralisation féodale s’accompagna en Angleterre d’un principe de représentativité 2. Cela n’a pas empêché l’instabilité politique du féodalisme, due notamment aux guerres de dynasties qui ont décimé une grande partie de la noblesse anglaise et ont conduit, en 1485, au règne des Tudors et à leur contrôle sur l’ensemble du territoire anglais. L’insularité de l’Angleterre est peut-être un autre facteur important dans la formation des valeurs politiques britanniques.

Des facteurs, plus conjoncturaux, ont agi pour limiter le pouvoir centralisateur. Pendant le xvie siècle – considéré comme celui du pouvoir « absolutiste » du monarque (en l’occurrence Henri VIII puis Élisabeth Ière) –, les souverains sont devenus de plus en plus dépendants du parlement. Les dépenses du royaume-État étaient en constante augmentation, et les possesseurs de capitaux consultaient le parlement pour protéger leurs intérêts. Un consensus se mit en place pour gouverner. À partir de 1530, la réforme protestante a favorisé une collaboration encore plus étroite entre monarque et parlement, ce qui n’a pas jugulé la dissidence radicale des
« puritains » qui, progressivement, ont associé la réforme de l’église à celle de l’État. Cette combinaison de forces sociopolitiques a entraîné au XIIème siècle la Révolution anglaise.

À l’inverse de la Révolution française dont les innovations démocratiques sont rapidement passées à la trappe ou ont été détournées, la Révolution anglaise a poursuivi un processus d’accumulation de droits civiques. Par exemple, après la Révolution de 1640-1646, l’Habeas Corpus (interdiction de garder une personne en détention sans accusation conforme aux statuts en vigueur) fut ajouté à la loi civile. Dès lors, la « détention préventive » fut strictement proscrite. De nos jours, une des particularités du droit anglais est l’absence d’une Constitution proprement dite. Les lois anglaises forment une suite de statuts parfois quelque peu contradictoires qui dépendent des interprétations des tribunaux.

Quant aux États-Unis, la Constitution et les lois du futur État ont découlé, d’une part, de la création d’un système de représentation des classes propriétaires et de la nécessité de s’opposer à un pouvoir arbitraire héréditaire, d’autre part, du modèle communautaire puritain, axé sur l’autonomie locale et la méfiance envers tout État centralisé. Cela a produit un cocktail explosif qui n’a pas manqué de se répercuter en turbulences dans ces colonies peuplées de nombreux dissidents. La guerre de libération nationale – commencée vers la fin du xviiie siècle – a été anticipée par maintes révoltes dans toutes les régions. Ainsi, la Révolution américaine de 1775 à 1781 a été en quelque sorte une lutte finale, une combinaison de la tradition culturelle politique anglaise et des circonstances sociales et géopolitiques particulières de ce pays.

Relativement libres envers l’Angleterre et ses anciennes coutumes féodales, les élites des États-Unis ont joué sur la rationalité pour installer un nouveau
ystème de gouvernement, de législation et d’application des lois. Ces lois n’ont pas été le résultat d’un processus lent et évolutif comme en Angleterre, ou en France après la Révolution française. Au contraire, les institutions américaines ont vu le jour toutes faites. L’égalité devant la loi pour tous les citoyens (sauf pour les Indiens et les esclaves qui n’étaient pas concernés) a été le principe de base. Le droit de vote était accordé à tous (mais pas à toutes), ce qui a immédiatement fait des États-Unis l’État le plus démocratique et le plus éclairé du monde.

La Constitution des États-Unis, adoptée en 1787, est un document d’une clarté et d’une rationalité exceptionnelles, bien qu’il ait fallu attendre 1791 pour que soit ajouté son contenu le plus essentiel concernant les droits civiques, sous la forme de ses dix premiers amendements. Ensemble, ces amendements constituent la Charte des droits civiques (Bill of Rights) qui énumère les droits inaliénables de tout citoyen : liberté de parole, liberté de la presse, du port d’armes, de religion, droit à l’Habeas Corpus et droit de recours devant tout acte arbitraire de l’État.

Grâce à ces garanties, la Constitution gagnera la considération de tous les
partis politiques et de toutes les couches sociales. Tout au long du xixe siècle, et malgré ses tendances expansionnistes et hégémoniques qui s’ajoutèrent à une politique raciste brutale, le nouvel État a bénéficié d’une aura idyllique totalement intégrée dans l’imaginaire béat des nouveaux immigrés ou des candidats au Nouveau Monde. Une idéologie nationaliste s’est alors amorcée, partagée par la grande majorité des nouvelles populations : la raison d’état a désormais été inséparable des qualités de vie sociale et culturelle des États-Unis. Démocratie égalitaire, attachée au principe de justice, elle n’abandonnait pas pour autant une éthique conquérante, ce qui avait pour résultat une équation complexe et contradictoire. Déjà, pendant la première moitié du xixe siècle, les déboires de la conquête de l’Ouest, loin de compromettre cette vision de la démocratie américaine, ont renforcé l’image des États-Unis comme étant un pays exemplaire pour le reste du monde.

Aux origines de la contestation libertaire

La tradition dissidente, et même frondeuse, a cependant persisté et persiste encore aux États-Unis. Elle se retrouve à chaque étape de l’histoire du pays. Cependant, une des caractéristiques de cette dissidence radicale est qu’elle remet rarement en question la Constitution originelle. Les dysfonctionnements politiques ne sont généralement pas attribués aux institutions elles-mêmes, mais à une application malheureuse ou malveillante des lois. Ces lois bénéficient d’une certaine idéalisation aux dépens de la critique de la domination et de l’exploitation. Un exemple, le cas de Henry David Thoreau, considéré comme l’un des premiers théoriciens de l’anarchisme.
Thoreau s’est méfié de cette société fondée sur la cupidité et le cynisme. Comme les plus radicaux parmi les puritains d’antan, dont il peut être considéré comme un héritier, il a prôné des valeurs simples et une vie communautaire solidaire et proche de la nature. Son œuvre majeure, Walden (1854), est une synthèse des valeurs dissidentes et de la philosophie orientale, bilan de ses réflexions après dix mois vécus en forêt, coupé de l’humanité.

L’importance du témoignage de Thoreau, en dehors de la beauté et de la profondeur de ses textes, réside dans le fait qu’il exprime des sentiments typiquement américains. Plus précisément, il exprime les conceptions et les attitudes engendrées par les circonstances particulières, spécifiques au développement de ce pays. C’est une sensibilité qui réunit une approche pragmatique, voire non « intellectuelle » du savoir, une idéalisation de la nature résumée en une célébration bucolique, et la croyance en la possible transformation des êtres humains, de la société et des institutions. Dans cet optimisme à la recherche d’une innocence ou d’une certaine « purification » du monde, on peut voir les qualités nécessaires à tout mouvement social.

Thoreau est également célèbre pour son arrestation et son emprisonnement quand il refusa de payer ses impôts. Il protestait ainsi contre la guerre du Mexique (1846-1848). Après cette expérience, il écrivit Sur le devoir de désobéissance civile, manifeste contre cette guerre et contre l’esclavage, où il énonce clairement des principes qui, s’ils ne sont pas absolument révolutionnaires, sont résolument libertaires.

« Si une loi injuste vous oblige à être l’agent de cette injustice, écrit-il, moi, je dis, brisez cette loi. Faites de votre vie un frein sur la machine. […] Quant aux moyens fournis par l’État pour pallier le mal, je ne les reconnais pas. Ils sont trop lents et la vie est courte. Je ne suis pas venu dans ce monde pour le réformer, mais pour y vivre, fût-il bon ou mauvais. On ne peut pas tout faire, mais il faut faire quelque chose ; et puisqu’on ne peut pas tout faire, il n’est pas nécessaire de faire quelque chose de néfaste. »3
Écrit après deux décennies de luttes pour l’abolition de l’esclavage, Sur le devoir de désobéissance civile n’exprime pas véritablement un mépris des lois, mais plutôt le refus d’un État qui ne respecte pas les principes démocratiques sur lesquels la loi se base. Briser certaines lois s’avère donc le meilleur moyen de défendre les droits constitutionnels. Ainsi, Thoreau a fourni des arguments théoriques à des mouvements radicaux et même révolutionnaires, fussent-ils de gauche ou de droite, agissant aux États-Unis. Il ne remet pas en question la Constitution (surtout pas le Bill of Rights), mais plutôt la malveillance des dirigeants et des instances de l’État. Thoreau a approuvé la tentative d’insurrection menée par l’abolitionniste John Brown en 1859.
Cette volonté de défendre les droits en contestant la loi est devenue une coutume qui, aux États-Unis, dépasse l’orientation politique. « Faire la loi » a été valorisé dans l’Ouest du pays où l’autorité étatique avait du mal à s’imposer, mais l’idée avait ses adeptes et, encore aujourd’hui, dans toutes les régions. Des « vigilantes » agissant en posse comitatus pour maintenir l’ordre dans l’Ouest, aux patrons employant des « détectives » pour contrôler les travailleurs (et réprimer les syndicats), des « filibusters » – bandes organisées faisant des incursions en Amérique latine –, aux militants pour les droits civiques des Noirs dans les années 50 et 60, le respect pour la Constitution comme la volonté d’enfreindre la loi semblent constamment se côtoyer aux États-Unis. À l’heure actuelle, les mouvements « libertarians » d’extrême droite ainsi que des mouvements écologistes et pacifistes progressistes poursuivent cette même logique.
C’est dans ce contexte, spécifique aux États-Unis, qu’il faut comprendre l’expérience des IWW et leur approche de la lutte révolutionnaire. Comme l’a remarqué George Woodcock, les écrits de Thoreau, ainsi que ceux de William Morris ou de Jack London, par exemple, n’étaient pas aussi formateurs que représentatifs d’un état d’esprit.
« Je pense que, pour beaucoup d’entre nous, Thoreau et sa Désobéissance civile ont été perçus comme une confirmation plus que comme une découverte. Thoreau raffine et renforce nos propres perceptions. On arrive à des positions anarchistes, pacifistes ou wobbly (IWW) – souvent pas assez claires pour être qualifiées de croyances – grâce à l’effort pour donner forme au sens de la rébellion que nous éprouvons face à un monde dominé par l’État. […] Sur le devoir de désobéissance civile a réussi ce mélange, hors du commun, d’humanisme lucide et d’existentialisme rigoureux, avec une vision du monde tel qu’il est. C’est cela, à mes yeux, qui explique pourquoi ce petit livre a été trouvé si souvent dans les sacs des wobblies itinérants et dans les poches des insoumis en cavale. »4

Les luttes juridiques des IWW

La création des IWW en 1905 se situe à l’apogée de trois décennies d’industrialisation forcenée et de luttes politiques et syndicales intenses. Avec les IWW, l’État et la classe capitaliste sont, pour la première fois, confrontés à une organisation qui avait la possibilité de créer un véritable mouvement de masse capable d’ébranler les fondements de la société. La classe dirigeante a rapidement senti la menace que représentaient les IWW et a guetté l’occasion de les détruire avant que le mouvement ne gagne en importance et puisse affermir son action et ses principes sur des bases structurelles plus solides.5

Dès leur fondation, les IWW ont enduré d’incessantes persécutions. En février 1906, des syndicalistes très connus dont William « Big Bill » Haywood des IWW, Charles Moyer et George Pettibone de la Western Federation of Miners (très liés aux IWW), furent accusés du meurtre de l’ancien gouverneur de l’état d’Idaho. Haywood et ses camarades furent acquittés à l’étonnement général, après un an et demi d’emprisonnement. Cette affaire était de toute évidence un complot patronal, avec la complicité des autorités, mais les irrégularités étaient si nombreuses et les preuves si minces que la décision du jury pencha en faveur des accusés 6. Ce procès a toujours été considéré comme une attaque en règle contre le syndicalisme radical.

Si les IWW ont souvent été victimes de la corruption du système politique, ils ont appris que les libertés constitutionnelles pouvaient aussi être retournées contre l’oppresseur de manière à démasquer la corruption et ainsi attirer la sympathie de l’opinion publique vers les syndicalistes révolutionnaires. Les luttes pour la liberté de parole, garantie par le premier amendement à la Constitution, illustrent les contradictions du système politique des États-Unis, contradictions que les IWW ont soulignées et dénoncées au nom de la sauvegarde des libertés.

Entre 1909 et 1916, les IWW remportèrent près de trente victoires pour la liberté de parole, la plupart dans l’Ouest où les autorités locales se permettaient d’édicter certaines lois en totale contradiction avec les principes démocratiques de la Constitution. La tactique des wobblies consistait à remplir les prisons jusqu’à saturation, provoquant ainsi des difficultés administratives et financières. Particulièrement impressionnantes par la solidarité de classe qu’elles déclenchaient, les luttes pour la liberté de parole ont radicalisé l’opinion et véhiculé l’esprit démocratique des IWW qui s’attiraient ainsi la confiance des ouvriers, mais aussi la sympathie des classes moyennes.

Leur première contestation au sujet de la liberté de parole eut lieu à Toronto, au Canada, pendant l’été de 1906. L’année suivante, le même type d’atteinte aux libertés se répéta à Seattle, dans l’état de Washingon. Mais les IWW continuèrent à prendre la parole dans les rues, se faisant arrêter les uns après les autres jusqu’à la lassitude des autorités. Cette tactique se généralisera durant l’été de 1909. À Missoula, dans le Montana, la bourgeoisie locale, les agences pour l’emploi et les hommes d’affaires de la région firent pression sur les autorités et n’eurent guère de difficultés à les convaincre d’interdire toute manifestation et discours publics dans les rues. La plupart des wobblies et leurs nouvelles recrues se retrouvèrent bientôt sous les verrous. C’est alors qu’ils lancèrent un appel à tous les wobblies du pays, leur demandant de venir prendre la relève à Missoula. Très vite, les geôles furent submergées et les prisonniers confinés dans la cave de la caserne des pompiers.

Le mouvement s’amplifia encore. La petite ville universitaire du Montana était habitée par de nombreux intellectuels qui, choqués par le non-respect de la Constitution, se juchèrent aussi sur des caisses à savons (soap boxes) pour lire la Déclaration d’indépendance avant d’être également jetés en prison. Alarmés par les proportions inquiétantes de ce mouvement, les hommes d’affaires intervinrent pour rétablir le calme et supprimer l’arrêté. Cette victoire des IWW amena de nombreux adhérents au syndicat et fut le prélude à l’une des luttes majeures pour la liberté de parole qui se déroula à Spokane (Washington). Entre novembre 1909 et mars 1910, les membres des IWW ne cessèrent d’être incarcérés dans cette ville dont les autorités, finalement, capitulèrent.

Quand ils tentèrent d’organiser les ouvriers non qualifiés de l’industrie nord-américaine, le gouvernement fédéral ne jugea pas nécessaire d’intervenir directement dans les conflits entre les autorités locales et le syndicat. La répression des IWW incombait entièrement aux municipalités et aux états qui avaient formé leurs propres milices. Ainsi, la désobéissance civile – résistance non violente aux lois faites par les autorités locales – donna des IWW une image de défenseurs des droits consitutionnels dépassant les juridictions restreintes.

L’imminence de l’engagement des États-Unis dans la Première Guerre mondiale au début de 1917 changea cette situation : la répression n’allait plus être de la seule responsabilité des autorités locales. Au mois de juin 1917, le gouvernement fédéral et les autorités de l’état d’Arizona collaborèrent à leur manière pour régler un conflit du travail. Lors d’une rafle au petit matin, 1 167 mineurs en grève, dont beaucoup de wobblies, furent entassés dans des wagons à bestiaux sous bonne garde (trois d’entre eux furent assassinés) à destination d’un camp d’internement situé dans un autre état. Le gouvernement fédéral refusa de considérer les demandes d’enquête qui lui parvinrent à propos des violations de la loi.

Ces agressions étaient, depuis mars 1917, légitimées par les états qui avaient édicté une série de « lois contre le syndicalisme criminel ». Le 14 mars, par exemple, l’état d’Idaho adopta une résolution qui appliquait la peine de dix ans de prison à quiconque tenterait, « par la parole ou par l’écrit, de défendre ou d’enseigner le devoir, la nécessité ou la légitimité du crime, du sabotage, de la violence ou autres méthodes terroristes hors-la-loi, pour accomplir des réformes politiques et industrielles ».
Beaucoup d’autres états voteront des lois similaires. En juillet, le gouvernement fédéral s’en mêlait, prêt à soutenir les mesures prises à l’encontre du « syndicalisme criminel ».

Les IWW furent la cible principale de ce changement de politique et de perception des travailleurs immigrés. En fait, et cela depuis 1912, le gouvernement cherchait des moyens pour affaiblir les IWW en attaquant les travailleurs immigrés sympathisants du syndicat. L’idée répandue était qu’un immigré n’avait aucun droit, en parole ou en fait, de s’opposer aux institutions des États-Unis. Cela marque le renversement d’une conception par rapport au processus de l’immigration et du développement du pays 7. Auparavant, l’immigré était supposé se former en tant que citoyen et contribuer aussi au développement du pays. Dès lors, l’idée que l’octroi du droit de séjour aux États-Unis puisse engendrer des dissidents et des révolutionnaires était inconcevable. Si des immigrés s’adonnaient à la subversion, cela signifiait qu’ils avaient débarqué avec l’intention de nuire au pays de Cocagne et à ses institutions.

C’est donc bien avant l’entrée en Guerre que tout l’appareil juridique de l’État fédéral, et des différents états, s’est préparé pour l’écrasement des IWW. Un représentant du Texas fut très applaudi au Congrès lorsqu’il déclara en 1914 :

« J’exécuterais ces anarchistes si je le pouvais, et ensuite je les déporterais afin que notre sol ne soit pas souillé par leur présence, même après leur mort. »8

Le 5 février 1917, après cinq ans de débat au Congrès, une loi est adoptée qui permet au gouvernement de déporter tout étranger coupable d’avoir, après son entrée aux États-Unis, « prôné ou enseigné l’anarchie ou le renversement du gouvernement des États-Unis, ou de la loi dans toutes ses formes, ou l’assassinat des fonctionnaires d’état ».

La suite est bien connue : des lois d’exception furent votées par le Congrès après l’engagement des États-Unis dans la Première Guerre mondiale interdisant toute critique de la situation et de la conscription militaire. En quelques semaines, les IWW ainsi que certains socialistes, notamment Eugene Debs, furent accusés et emprisonnés sur la base des nouvelles lois.

À la fin de la guerre, de 1919 à 1921, ces lois d’exception ont permis la répression du renouveau du militantisme comme elles ont annoncé le maccarthysme des années 40 et 50, qui n’est qu’une résurgence du même phénomène. Pendant les années 60 et 70, d’autres mouvances dissidentes – le mouvement contre la guerre au Vietnam, les Black Panthers, etc. – seront confrontées à l’État sous la forme de lois et de méthodes en contradiction directe avec les garanties constitutionnelles. Quand le système dans son ensemble est remis en question, la répression de l’État reste la même quelle que soit la situation.

L’expérience des IWW illustre bien les contradictions confrontant un mouvement révolutionnaire qui lutte au sein d’une société dotée d’institutions « démocratiques », c’est-à-dire d’un système de gouvernement représentatif fondé sur le principe d’égalité devant la loi. Un tel mouvement peut se développer en exploitant les libertés garanties par le système tout en soulignant les contradictions existant entre les droits et l’interdiction de la mise en pratique de ces mêmes droits.

Une partie importante de la stratégie révolutionnaire est de montrer le décalage entre les lois et la justice sociale, donc de mettre ces lois à l’épreuve.

Ainsi, tester les libertés garanties par la Constitution est le meilleur moyen de prouver que ces droits constitutionnels ne sont qu’une couverture pour un système conçu pour défendre les privilèges des uns et maintenir l’exploitation des autres – la majorité.
Aux États-Unis, le simple fait d’afficher un respect pour la Constitution a souvent permis de remettre en question des lois et ainsi de faire avancer une cause ; dans le cas des IWW, la révolution sociale. À la différence des autres contextes nationaux, la Constitution des États-Unis se révèle comme un carcan qui structure la lutte en la limitant et, d’un autre côté, lui offrant des opportunités positives. À cet égard, il est étonnant de constater que le fétichisme des libertés côtoie des cas d’injustice notoires. La liste est longue des victimes passées : les martyrs de Haymarket, les IWW, Sacco et Vanzetti, les Rosenberg, les Panthères noires, les militants de l’AIM (Mouvement des Indiens américains), etc. Les cas de Leonard Pelletier et de Mumia Abu-Jamal sont actuellement les plus célèbres. Dans tous les cas, et ils sont nombreux, les droits constitutionnels ont été bafoués par des lois d’exception ou par une application des lois aux dépens des droits garantis par la Constitution des États-Unis.

Il est remarquable qu’aux États-Unis le mot « libertaire » puisse recouvrir des tendances très éloignées, voire opposées. En effet, dans ce pays où existe une forte prédisposition culturelle pour l’autonomie locale, la plupart des mouvements contestataires radicaux sont antiétatiques. Il serait d’ailleurs juste de dire que la plupart des libertaires américains sont de droite, dans le sens où ils contestent toute contrainte à leur liberté individuelle sans pour autant se soucier d’égalitarisme social. Il existe aux États-Unis des dizaines d’organisations d’extrême droite qui luttent contre le pouvoir de l’État. En 1995, l’attentat d’Oklahoma City contre le bâtiment administratif du gouvernement fédéral qui a tué des dizaines de fonctionnaires d’État, est l’une des actions les plus spectaculaires et meurtrières menée par la droite antiétatique depuis ces vingt dernières années.

Un autre constat s’impose : la répression des mouvements anti-étatiques de gauche est toujours plus féroce que la répression contre la droite. Lorsqu’un mouvement libertaire s’inspire d’égalitarisme et de justice sociale, et qu’il a quelque influence ou du moins qu’il obtient un écho dans l’opinion publique, sa répression est d’autant plus expéditive. De ce point de vue, le cas des wobblies montre les possibilités et les limites d’un tel mouvement. Ils ont fait preuve de pragmatisme en adaptant leurs tactiques aux réalités d’un terrain tant culturel que social. Et, par ailleurs, avec des lois d’exception en contradiction avec la Constitution, l’État a bloqué le mouvement. Faut-il voir là une victoire ou une défaite des wobblies ?

En tout cas, les IWW ont montré leur efficacité à utiliser les contradictions engendrées par les droits garantis par la Constitution. Dépassant largement le cadre syndical, les IWW luttaient pour une restructuration de la vie sociale liant liberté individuelle et égalité sociale. C’est en cela que leur expérience historique reste une partie de notre présent. Si les droits humains sont universels, ils dépendent aussi des volontés individuelles et collectives pour les mettre en pratique dans la vie quotidienne et politique.

Larry Portis

1. Grâce à une clause qui permettait aux
états esclavagistes de compter 60 pour cent
des esclaves afin de déterminer le nombre total des citoyens résidant dans un état et, ainsi, de fixer le nombre de députés (representatives)
à la chambre basse du Congrès (House of Representatives). L’esclavage a ainsi été incorporé dans la Constitution jusqu’à l’adoption, à la fin des années 1860, des 13e, 14e et 15e amendements. Ceux-ci s’ajoutèrent à la Constitution après la guerre de Sécession.
2. Le grand symbole à cet égard est la Magna Carta, protocole signé par le roi Jean en 1215. Celui-ci, dans l’obligation d’imposer aux nobles une participation au financement du royaume, s’engagea à consulter la noblesse avant de prendre des décisions la concernant. Quelques siècles plus tard, ce document servira d’argument pour se prévaloir d’une certaine représentativité au gouvernement.

3. Henry David Thoreau, On the Duty of Civil Disobedience, Chicago, Charles H. Kerr, 1989 [1849], p. 16.

4. George Woodcock, « Introduction » au texte de Henry David Thoreau, On the Duty of Civil Disobedience, Chicago, Charles H. Kerr, 1989, p. xi-xii.
5. Le bref résumé qui suit est en partie tiré de IWW et syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Éditions Spartacus, 1985.
6. Un ouvrage récent suggère, dans ses deux dernières pages, que Haywood, Moyer et Pettibone aient pu être coupables. Voir J. Anthony Lukas, Big Trouble, New York, Simon & Schuster, 1997.

7. Cette modification des attitudes et des lois concernant l’immigration et les immigrés a suivi l’assassinat du président William McKinley en 1901. En 1903, une loi fut promulguée interdisant l’entrée des États-Unis aux « anarchistes, ou à toute autre personne qui croient en la
possibilité ou encouragent le renversement du gouvernement des États-Unis, ou de tout autre gouvernement, ou des fonctionnaires ». William Preston Jr., Aliens and Dissenters : Federal Supression of Radicals, 1903-1933, New York, Harper & Row, 1966 [1963], p. 32.
8. Ibid., p. 83.