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mercredi 19 novembre 2014
par  ps
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POURQUOI AVONS-NOUS RESSENTI LE DÉSIR DE PRÉPARER UN numéro de Réfractions sur « la Nature Humaine » ? Peut-être parce que notre époque nous le sollicite à travers de multiples indices que la raison ne perçoit encore qu’obscurément. Peut être parce qu’il il y a des fissures qui bougent dans l’imaginaire collectif, et que l’ancien repoussoir de la « nature humaine », au service du pouvoir politique pendant des siècles, commence à être examiné de manière critique.

Le pape Innocent III, image de l’absolutisme de l’Église médiévale, proclama : « l’homme est de la saleté ; il est faible et instable, donc il doit être dirigé par de fortes autorités. » L’Occident chrétien avait déjà scellé la condition humaine. Corrompu par la désobéissance, souffrant « en ses membres toutes les révoltes de la concupiscence », il « devait être frappé d’un juste arrêt de mort. Coupable et puni, les êtres qui naissent de lui, il les engendre tributaires du péché et de la mort », écrit saint Augustin.

Au tournant du XVIIe siècle, quand les assises de la société reviennent entre les mains des humains, même si ce retour ne repose que sur un pacte fictif, « l’état de nature » est présenté comme un scénario violent où les hommes ne sont préoccupés que par leur propre survie, et où « chacun s’efforce de détruire ou de dominer l’autre »2. « Car, aussi longtemps que chacun conserve ce droit de faire tout ce qui lui plaît, les hommes sont dans l’état de guerre ». La solution pour vivre en paix consiste, alors, à ériger un pouvoir tellement grand et puissant qu’il puisse exiger la soumission de tous à une seule volonté.

Dans les premières années du siècle dernier, Freud conçut le mythe du Père de la horde primitive : un homme « violent, jaloux, gardant pour lui toutes les femelles et chassant ses fils à mesure qu’ils grandissent »4.Mais les fils se concertent, se révoltent, tuent le Père et le dévorent. De cet « acte mémorable et criminel » naissent la société et la civilisation quand les fils pris de culpabilité et de remords se soumettent à l’autorité du Père mort et acceptent à son égard une « obéissance rétrospective ».

La « nature humaine » se promène dans ce Théâtre du crime, de la concupiscence, de l’Autorité nécessaire et de la soumission volontaire. En coulisse, Rousseau avec son « bon sauvage » apparaît bien seul.

Imprégné de cette idéologie depuis la naissance, l’homme de la rue qui ne veut pas savoir ce qui ne le regarde pas, si, par hasard, il entend parler d’une société sans domination, sans État, se dit : « Ces anarchistes doivent croire que la nature de l’homme le porte à la gentillesse, au respect de l’autre et à la solidarité. »Autrement dit, il conclut que ces « terroristes angéliques », un peu naïfs un peu fous, doivent penser que les humains sont bons par nature pour pouvoir vivre sans tutelle, sans une autorité qui modère ces mauvais penchants. Et on entend toujours cette rengaine qui accuse les anarchistes de « rousseauisme ».

Dans ce contexte, dire que la volonté de contrer, voire d’éliminer, les propositions théoriques et pratiques de l’anarchisme accompagne toute son histoire, ne revient, bien sûr, qu’à affirmer une évidence incontestable.

Mais, n’attendons pas que l’offensive pour réfuter l’anarchisme se cantonne à débattre sérieusement, de manière critique, ses authentiques présupposés, d’habitude ce sont d’autres stratégies argumentatives qui ont été mises à contribution, le plus souvent, en le caricaturant, ou, alors, en l’interprétant tendancieusement et en déformant plus ou moins subtilement son discours.

La stratégie de la caricature ridicule se neutralise souvent d’elle même car son intentionnalité est manifeste et révèle une hostilité de principe. La déformation est bien plus dangereuse, d’autant qu’elle est souvent compatible avec l’apparence d’un débat de bonne foi car elle repose tout simplement, dans bien des cas, soit sur une large ignorance des idées anarchistes, soit sur une incompréhension de certains de ses contenus.

La question de la Nature Humaine est un exemple paradigmatique d’une critique de l’anarchisme basée sur l’interprétation tendancieuse, et elle illustre, de plus, un détournement qui a été couronné d’un certain succès, puisque bon nombre de personnes croient que l’anarchisme dit à ce propos ce qu’on le lui fait dire plutôt que ce qu’il en dit réellement.

Mettre à nu cette déformation exigeait de reprendre la problématique de la nature humaine à la lueur des divers traitements dont elle a fait l’objet dans la pensée anarchiste et cette exigence justifie en partie l’élaboration de notre dossier. Ce sont les conceptions de Proudhon, de Bakounine, ou de Kropotkine qui sont donc scrutées et analysées en profondeur et avec rigueur dans plusieurs des textes que nous avons réunis, non seulement pour rendre compte de leurs vues sur la question mais aussi pour en tirer des implications conceptuelles, telles que celle consistant à attribuer les réalités humaines et non humaines a une même nature, ou celles concernant l’équilibre instable entre raison et instinct dans la configuration de la condition humaine. Analyses en profondeur qui servent aussi à démonter certaines des lectures qui ont été faites de leurs œuvres comme par exemple celle que fait Carl Schmidt de Bakounine.

Par ailleurs, le passage de conditions naturelles, biologiques et sociales, d’une espèce des primates à l’idée de « nature humaine » soulève d’importantes interrogations qui débordent largement la prise en compte des textes classiques de l’anarchisme. C’est en effet le thème majeur de causes de la violence qui est directement soulevé, ou encore la subtile problématique des traits constitutifs de la « commune humanité » à travers les figures du civilisé, du barbare, et du sauvage, sans oublier une question aussi fondamentale pour l’anarchisme que celle de la liberté, dans ses rapports, notamment avec le biologique et le neuronal.

Difficile également d’aborder aujourd’hui la réflexion sur la nature humaine sans traiter, à partir des effets des techno-sciences et des considérations sur la modernité, les implications politiques de la séparation radicale entre l’homme et la nature, ainsi que la continuité de l’humain et des objets quasi-humains, qui surgit dans l’esprit de certains philosophes. Enfin, en adoptant un point de vue encore plus surplombant c’est la question même de la Nature qui se trouve ainsi soulevée au sein de la pensée du politique. Énumérer les problèmes importants sur lesquels ouvre la question de la nature humaine, et le rapport de ces problèmes avec la théorie et les pratiques anarchistes conduirait à élaborer une liste interminable. Ce ne sont que quelques chantiers de recherche que nous avons pu commencer à mettre en œuvre dans le dossier de ce numéro.

La Commission