Mille rencontres De la nudité au masque

Andréann C.
lundi 13 mai 2013
par  ps
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TU ME REGARDES ET JE ME PERMETS DE TREMBLER devant toi. C’est juste que tu ne le vois pas. C’est pas qu’il n’y a aucun signe sur ma peau comme une infime chair de poule, un sillon qui se creuse quelque part autour de mes paupières ou aux commissures de mes lèvres. Comme mes yeux cherchent les tiens quand on se parle, mais fuyant dès qu’ils se croisent. C’est juste que je ne sais plus faire autrement. Je ne sais plus comment être moins subtile, je suis complètement terrorisée à l’idée de faire vivre le désir autrement qu’en ces endroits-là.

Parce que quand je le fais, le lendemain je cherche à oublier. Oublier le désir qui m’enivre chaque fois que je bois par exemple, celui qui veut tout dévaster sur son passage, qui veut prendre tout l’espace, les regards, l’attention, la répartie. L’oublier parce que j’ai honte, je me sens reprendre mon rôle de femme, de celle qui épate la galerie, qui flatte son ego, qui cherche à attirer plutôt qu’à rencontrer.

Dans un cas comme dans l’autre, ou sur absolument toutes les variantes de mon corps agissant lorsqu’il désire, il y a tremblements. Certains peuvent faire décoller des plaques tectoniques et me projeter à des endroits fabuleux, alors que d’autres peuvent me clouer sur place, mon corps livré à lui-même, aux abois. Dans un cas comme dans l’autre, il y a nécessairement preuve que je suis vivante.

Pour un instant j’ai oublié mon nom
Ça m’a permis enfin d’écrire cette chanson1

Je voudrais voir les idées circuler constamment, être prises pendant un moment puis déplacées et aller vers d’autres qui les reprendront, les transformeront, en feront des cocktails molotov, des poèmes ou des bombes sexuelles.

Pour un instant, j’ai retourné mon miroir
Ça m’a permis enfin de mieux me voir

Les désirs, pareil, comme les idées. Je voudrais qu’ils débordent et se renouvellent constamment, renaissent sous d’autres formes et créent d’autres relations entre nous. Pourtant, je suis constamment sciée en deux par ceux qui surgissent dans ma tête, tellement parfois je les trouve banals.


DÉSIRER  : famille du lat. sidus, sideris « constellation », auquel se rasachent (1) sideralis « qui concerne les astres » (2) siderari, « subir l’action funeste d’un astre », « être frappé de paralysie » (3) considerare « examiner avec asention », sans doute à l’origine terme de la langue augurale ou marine (4) desiderare, formé sans doute sur considerare, à l’origine « cesser de voir », « constater l’absence de », d’où « chercher, désirer ».

Je remarque que certaines configurations ne nous aident pas. Si nous avons tous et toutes en nous un flic, un politicien, un financier, un pharmacologue, alors à tout moment, dès qu’on essaie de s’en débarrasser, ils se dressent en nous, au détour d’une belle ruelle que l’on croyait faite pour passer inaperçue. Surtout la nuit, quand les chats sont gris, dans ces moments où nous éprouvons un peu de ce que serait la liberté si on la vivait en entier.

Ainsi, on ne goûte jamais complètement la liberté, car subsiste toujours la terreur de la voir s’effondrer. Pourrait-on dire, à partir de là, que les désirs, emprisonnés dans ce contexte, se débattent et deviennent difficiles à partager ?

Les figures du capital et du patriarcat qui sommeillent en nous captent nos désirs et tentent toujours de les conformer à leur but : la reproduction du monde misérable dans lequel nous vivons. Personne n’y échappe. Dans ce contexte, c’est l’étymologie (4) qui est retenue par ces pouvoirs, à cause de sa capacité à nous faire ressentir le manque qu’eux-mêmes nous offrent de combler, avec leurs images prêtes-à-rêver. Nous cherchons plutôt à nous inspirer des origines (1), (2) et (3).

Je pense à un capteur de rêve, dont les fils obéissent à des lois qui ne sont pas raisonnables. Leur direction semble chaotique puisqu’elle n’est pas ordonnée, les fils ne sont pas parallèles ou coupés à angles droits, leur tissu n’est pas fait d’un matériau transformé vingt fois pour créer un type de nylon supralisse ou de tressage microserré. Et pourtant, le capteur attrape seulement les mauvais rêves et les premières lueurs du jour les détruisent.

Nous avons dans la tête des filtres carrés comme un financier, obtus comme un politicien, rétrécis comme un pharmacologue, en rangées bien droites, comme les flics. Ça crée des désirs qui se séparent dans ces corridors étroits et blancs. Des désirs propres comme la pornographie, même la plus hard, et je ne parle pas des fluides qui s’échangent ou de positions et d’effets dégradants,mais de leur fonction. Un désir propre qui nous maintient dans des rôles propres, des rôles acceptés par nosmaîtres, éculés, joués milles fois comme un Molière présenté à des petits-bourgeois qui se gargarisent en se frappant la panse et en rigolant très fort pendant que leurs femmes à côté rient avec leur main devant la bouche, prudes, alors que tout le monde sait que ces gens baisent, mais quand ils le font c’est avec la lumière fermée, le mari par-derrière ou ils se chient dessus en privé, et le problème n’est pas le fait que la femme soit à genou en levrette ou la merde elle-même, c’est autre chose que je cherche à saisir dans cese image. C’est ce qui se joue en dessous d’eux, les monstres cachés sous le lit qui les observent en se frottant les mains, c’est ce qu’on ne voit pas parce qu’ils recréent une image qu’on connaît trop bien. En fait, ce que l’image ne montre pas, c’est que bon sang les amants ne se touchent pas, ne se regardent pas dans les yeux, ne s’arrêtent pas en plein milieu de l’amour pour le constater, pour le consentir et vérifier le plaisir des gestes, trop peur, peur de l’intensité, d’admettre que le moment est un parmi d’autres et donc qu’il faut le marquer, d’une façon ou d’une autre, et puis coller nos corps ensemble après, accepter la fragilité de l’autre malgré la douleur de la séparation du lendemain. La reprise inévitable de la vie avec soi rencontrer.

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