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Le lesbianisme politique : la possibilité d’une émancipation anarchiste de la sexualité des femmes ?
Entretien avec Natacha Chetcuti
Article mis en ligne le 3 mai 2013
dernière modification le 13 mai 2014

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Réfractions  : Est-ce que tu peux expliquer en quoi consiste le lesbianisme politique ?

Natacha Chetcuti  : Le lesbianisme politique est un courant d’idées né dans les années 1980. Je vais me limiter ici à donner quelques indications sur son histoire dans les pays francophones (France, Canada, Belgique...). C’est un mouvement qui se situe
dans l’héritage du féminisme matérialiste, c’est-à-dire qu’il fait une critique de l’appropriation des femmes par les hommes dans les rapports sociaux de sexe. Sa base d’analyse reprend le matérialisme du marxisme.Mais il s’en sépare par la critique qu’il fait de l’hétérosexualité, en tant non pas que simple norme, mais comme régime politique. L’hétérosexualité désigne alors le système d’appropriation des femmes en tant que classe sociale de sexe par la classe de sexe des hommes. Le lesbianisme politique ne désigne pas seulement un « choix sexuel »,mais une grille d’analyse politique. Ce courant prend sa source dans deux articles fondateurs de Monique Wittig : « On ne naît pas femme » et « La pensée straight » parus initialement dans Questions féministes. Les divergences autour de ces deux articles sont à l’origine de la naissance du lesbianisme politique comme courant différencié du féminisme, y compris matérialiste.

Les années 1980-1984 sont marquées par la naissance de lieux comme les Archives lesbiennes ou l’existence du Front des lesbiennes radicales. On peut également citer la revue franco canadienne Amazones d’hier, lesbiennes d’aujourd’hui qui a existé
pendant près de vingt ans, jusqu’au début des années 2000.

Néanmoins, dans le contexte de la ré-émergence du mouvement gay, liée aux années Sida, des théories queer et d’une revendication d’une égalité des droits entre homos et hétéros, on ne peut que constater un affaiblissement significatif du lesbianisme politique
dans les années 2000 et 2010 par rapport à la période précédente.

Réfractions  : On peut dire que le lesbianisme politique propose une stratégie d’émancipation pour les femmes tant que les classes de sexe n’ont pas été abolies. C’est, me semble-t-il, ce qu’affirme Monique Wittig en disant que les lesbiennes ne sont pas des femmes en les comparant à des esclaves marrons qui se seraient échappées du système politique de la contrainte à l’hétérosexualité qui construit les catégories sociales de sexe. Or, justement, en quoi ce mouvement qu’a constitué le lesbianisme politique a-t-il mis en oeuvre des pratiques d’émancipation sexuelle des femmes ?

N. C. : Il s’est toujours agi d’un mouvement minoritaire – dans et hors du féminisme – de transformation sociale par les marges. En outre, même chez les plus politiques, la norme de la monogamie est restée très prégnante. La difficulté de penser une sexualité
comme « script récréatif »1 réside dans l’articulation implicite entre affects et sexualité. Le vécu de la sexualité hors du duo « officiel » implique bien souvent un désengagement affectif de l’une ou l’autre des partenaires en présence. C’est peut-être pour cela néanmoins que la notion de polyfidélité a connu dans les réseaux militants antiréformistes et anticapitalistes un succès dans les années 2000. Il s’agit, pour celles qui s’en réclament, d’entretenir une relation affective sexuelle avec deux, trois personnes…Il y a dans cette pratique des points qui peuvent rejoindre l’anarchisme dans la mesure où il s’agit de ne pas introduire de hiérarchie entre les partenaires et de remettre en question les relations de rivalité entre femmes. Cela est d’autant plus important comme posture politique, car cela s’oppose au schéma traditionnel dans lequel les femmes sont construites socialement comme rivales, contrairement aux hommes qui sont socialisés à se considérer comme des pairs.

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