Editorial

samedi 16 novembre 2013
par  *
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AU SEIN DU COLLECTIF DE RÉDACTION DE RÉFRACTIONS, QUI EST,
comme on le sait, composé d’individualités aux orientations
libertaires les plus diverses, nous avons rencontré des
conflits qui ont fait surgir l’idée de consacrer à ce phénomène, et au
traitement original dont il pourrait bénéficier chez les libertaires, un
numéro de notre revue. L’histoire même de Réfractions est traversée
de heurts, dont certains ont conduit au départ de membres du collectif
et qui chaque fois posent la question de savoir ce qui l’emporte,
du stimulant et du mortifère, du constructif et du destructeur.
Par ailleurs, nous savons, par les liens qui nous unissent avec
le milieu libertaire, que celui-ci est régulièrement traversé par des
différends plus ou moins profonds, notamment dans les organisations
qui le structurent, de sorte que nous en sommes arrivés à
nous dire que les questions que nous nous posions à ce propos
pouvaient être partagées plus largement.

Il est vrai que les conflits, ce n’est pas seulement ce qui traverse
un collectif, et il y aurait peut-être lieu de distinguer le conflit
externe (ce contre quoi les libertaires sont en conflit : le capitalisme,
l’État, le patriarcat, et plus généralement toutes les formes de domination)
du conflit interne (celui qui peut les diviser), et en tout cas
de se demander si, dans leurs théories et dans leurs pratiques, les singulière. Mais un conflit, c’est d’abord un phénomène, quelque
chose qui est de l’ordre de la rencontre et du heurt, sous-tendu par
un antagonisme, bien souvent fondé sur la domination et l’inégalité,
instituée ou non.

Ce qui a surgi d’emblée, c’est la difficulté qu’il y a à s’exprimer
sur un conflit, tout particulièrement lorsqu’on en a été (et plus
encore lorsqu’on en est) partie prenante. Ces difficultés, ces réticences,
ces retenues tiennent au moins à trois séries de raisons. En premier
lieu, tout conflit comporte une dimension affective et personnelle.
Habituellement, cette dimension sert à disqualifier un certain
type d’affrontements, ou au contraire à le valoriser (« Il n’y a là rien
de personnel ! »), mais peut-être un point de vue libertaire sur les
conflits consiste-t-il d’abord à souligner que chacun d’eux met aux
prises des personnes, avec leurs histoires et leurs affects et que, loin
d’en évacuer la dimension personnelle, une tentative de se confronter
positivement au conflit devrait intégrer cette perspective.

En second lieu, c’est peut-être l’une des caractéristiques de tout
conflit, et notamment de ceux qui sont internes, que les parties en
présence refusent de reconnaître qu’elles sont en conflit : ce qui s’exprime
d’abord, ce n’est pas cette reconnaissance, mais un ensemble
de griefs, d’accusations, éventuellement d’agressions contre l’autre
partie. Identifier le différend comme tel, pouvoir en parler, c’est
peut-être déjà se trouver sur la voie de sa résolution.

Mais précisément, en troisième lieu, c’est l’impossibilité d’un
point de vue impartial (impossibilité positive qui est peut-être
constitutive d’un point de vue anarchiste sur toute lutte) qui peut
expliquer les réticences à s’exprimer sur tel ou tel affrontement. Le
risque est que tout discours sur un conflit existant soit perçu
comme une manière de le poursuivre, voire de prendre le dessus
sur l’adversaire par des moyens sournois, en se parant du manteau
de l’objectivité, en adoptant la posture du chevalier blanc qui, se
trouvant au-dessus de la mêlée, peut juger de l’extérieur.

Ce n’est pas seulement en raison de ces difficultés que ce
numéro ne consiste pas en un catalogue des divisions, présentes ou
passées, en milieu libertaire. Bien plutôt, les différentes contributions
qui le composent tentent d’explorer, à partir de heurts réels
qui nous ont paru significatifs, plusieurs choses. Il s’agissait
d’abord de savoir s’il était possible de définir une position singulière
des anarchistes sur la question du conflit en général, et de
leurs conflits en particulier. Il existe, chez plusieurs auteurs de la tradition anarchiste, une véritable pensée de l’antagonisme, pensée
qui, sans toutefois être jamais exempte de tensions internes (encore
heureux !), a pour point commun le refus d’une instance transcendante
qui réglerait les litiges. Ce mode d’appréhension nous a semblé
mériter d’être confronté avec d’autres, qu’il s’agisse de courants
idéologiques ou d’autres cultures. Il s’agissait en outre de savoir
dans quelle mesure les anarchistes ont pu penser et pratiquer des
manières originales de résoudre ou de désamorcer des conflits,
depuis les jurys d’honneur jusqu’aux groupes affinitaires, en passant
par la pratique du consensus formel. Aucune de ces manières
ne constitue une recette pour en finir avec la conflictualité. Elles
sont bien plutôt l’indice que l’anarchisme se confronte véritablement
aux antagonismes, y compris dans ce qu’ils peuvent avoir
d’interminable ou d’insoluble.

Ce qui nous a semblé ressortir de cette confrontation, c’est que
toute vie collective est traversée de conflits, pour lesquels se pose la
question de leur caractère moteur ou paralysant. Qu’on le dise pour
les célébrer ou parce qu’il faut bien vivre avec, les conflits, c’est la
vie…

La commission de rédaction


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