Les Origines de l’Internationale antiautoritaire

Max Nettlau
vendredi 16 novembre 2012
par  *
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Max Nettlau (1865-1945), après des études de linguistique,
consacra toute sa vie à des recherches sur l’histoire
des idées et des militants anarchistes : une immense biographie
de Bakounine, des travaux sur l’Internationale en
Espagne et en Italie, une grande Histoire de l’anarchie restée
inachevée, des biographies d’Errico Malatesta, d’Elisée
Reclus, des publications d’inédits, sans compter ses collections d’imprimés et sa vaste correspondance, déposés à l’Institut
international d’histoire sociale d’Amsterdam. Soutenu
par des éditeurs, il a publié ses travaux et ses articles dans
plusieurs langues, mais il existe fort peu de publications en
français, hormis de mauvaises traductions mal éditées.
Le texte qui suit a été écrit directement en français, ce qui
peut expliquer certaines lourdeurs.

Depuis le Congrès de Bâle (septembre 1869)1,
la coexistence dans l’Internationale de différentes
conceptions, telles que celles des socialistes étatistes,
collectivistes, antiautoritaires et proudhoniens, et de
tactiques diverses (action politique, abstentionnisme,
syndicalisme, coopération, etc.) fut remplacée
par des agressions des partis autoritaires et
étatistes, dont les principaux centres étaient la fabrique de
Genève2, le parti socialiste allemand et le Conseil général de
Londres.

Le premier effort pour réunir les Fédérations, afin de faire
front aux agressions autoritaires, fut tenté après les décisions
arbitraires de la Conférence de Londres3, ce fut la « Circulaire
aux Fédérations ». répandue à la suite du Congrès jurassien
tenu à Sonvilier (novembre 1871).

Le Conseil général brûla ses vaisseaux en lançant la
fameuse « Circulaire privée », Les prétendues scissions dans
l’Internationale,
au mois de mai 1872. Désormais une rupture
avec les autoritaires, dont le chef reconnu était Karl Marx,
devenait inévitable. Mais sur les modalités de cette rupture et
sur la meilleure forme de relations internationales à choisir,
les opinions des militants antiautoritaires ou autonomistes
étaient divisées à un degré que l’on ne soupçonne pas toujours
au premier coup d’oeil et dont on ne peut se rendre compte
qu’en reconstruisant les faits à l’aide de vieux documents
intimes et de témoignages contemporains.

Il ne s’agit pas de faire ici œuvre d’érudition et de réunir
tout ce que James Guillaume a écrit dans son livre4 à ce que j’ai
noté de nos nombreuses conversations sur ce sujet, et d’y
joindre encore tous les matériaux concernant Bakounine, les
sections internationales en Italie avant, durant et après la
Conférence de Rimini (août 1872) et d’ajouter encore les documents
toujours inédits du Conseil général de Londres dont une
édition a été promise et même en partie préparée depuis tant
d’années ; mais une description précise des tendances principales
présente de l’intérêt encore aujourd’hui, puisque lamême
question se pose toujours.

Il y eut trois tendances que l’on peut appeler du nom de
leurs représentants principaux : la nuance Cafiero, la nuance
Bakounine et la nuance James Guillaume. À la rigueur, il n’y a
même que deux nuances : celle de Cafiero et celle de James
Guillaume ; Bakounine qui aurait préféré la solution Cafiero
se rangeant bientôt à l’opinion de James Guillaume, acceptée
aussi plus tard par les Italiens.

Cafiero et ses camarades voulaient avant tout l’affirmation,
la propagande et la réalisation des idées anarchistes par
l’action révolutionnaire et ne se souciaient guère de ceux qui
professaient des idées moins avancées. James Guillaume et les
Jurassiens voulaient la solidarité de toutes les Fédérations de
l’Internationale dans la lutte contre le capital et le patronat et
l’autonomie de chacune dans le choix des idées et de la tactique
à suivre. À Bakounine la propagande et l’action dans le sens
des idées anarchistes étaient chères avant tout, mais il se rallia
à la tactique de ne pas s’isoler du reste, ou plutôt du grand
nombre, des ouvriers, pourvu que la liberté de chacun soit
respectée. Il fit plus tard tout son possible pour convaincre les
Italiens de l‘utilité de cette tactique et il y réussit.

Dans une lettre inédite à Carlo Gambuzzi, qui d’après son
journal doit avoir été écrite le 16 juillet 1872, il dit :
« On a déjà reçu notre Bulletinmonstre* contenant nos premières
réponses à l’infâme circulaire**. Maintenant Londres [le Conseil général de l’AIT, ndE] vient de frapper un nouveau
grand coup. Il vient de désigner La Haye en Hollande pour
point de réunion du Congrès. Le but est évident, c’est d’empêcher
les délégués d’Italie. d’Espagne, dumidi de la France et du
Jura de venir en grand nombre... et d’obtenir par conséquent
une majorité marxiste, Allemands surtout, qui nous écraserait
si nous faisions la sottise d’y aller. Par conséquent le Conseil
Fédéral Jurassien a décidé d’envoyer au Conseil général une
protestation très modérée dans la forme, très ferme dans le
fond — et qui tâchera de faire comprendre
au Conseil général que, vu l’extrême importance
des questions qui vont se traiter à
ce Congrès, il était dans l’intérêt de l’Internationale
que le Conseil général désigne un
point central et notamment en Suisse où les
délégués de tous les pays pourraient se rendre
avec une égale facilité… En même
temps le C[omité] Féd[éral] Jur[assien] invitera les Fédérations
amies de l’Italie et de l’Espagne à se joindre à sa protestation
et à sa prière. — Si après cela Londres refuse, on invitera les
Italiens et les Espagnols à faire ce que feront les Jurassiens,
c’est-à-dire, à n’envoyer aucun délégué à ce congrès, mais d’en
envoyer au contraire à la conférence des sections dissidentes
et libres en Suisse, pour affirmer et pour maintenir leur indépendance
et pour organiser leur fédération intime—la fédération
des sections et fédérations autonomes dans l’Internationale.
Nous venons de recevoir des lettres d’Espagne et une du
Conseil régional (national) de l’Espagne — cette dernière une
lettre officielle — qui nous annonce que toutes les sections et
fédérations espagnoles se prononceront pour nous contre Londres
et marcheront solidairement avec nous contre ce dernier, exigeant
comme nous le faisons aussi aujourd’hui, l’abolition du
Conseil général. »...

Le Comité fédéral jurassien écrit en effet le 15 juillet au
Conseil général « contre le choix de La Haye » (v. Guillaume,
L’Internationale, III, pp. 301-2), mais quant aux dernières décisions
rapportées par Bakounine (celles concernant une conférence
indépendante en Suisse), Guillaume, après avoir lu, en
1905 environ, le passage cité ici, a noté sur mon manuscrit : « Je
n’ai pas souvenir que les Jurassiens eussent décidé cela. Ce doit
être une idée personnelle de Bakounine, ou si nous avons
pensé ainsi un instant, nous avons bien vite changé d’avis. »

La lettre de Bakounine fut écrite à Neuchâtel le 16 juillet,
avant son départ pour Genève. Il avait rencontré Guillaume le
13 , le 14 et le 15, et le 14 notamment il y avait eu des discussions
intimes et il avait noté : « projets arrêtés ». Le 15. il écrit à
V. Pezza et à Celso Cerretti, le 16 à Nabruzzi et à Cafiero. le 17
et le 18 àAlerini, en Espagne, ce quimontre qu’il communiqua
alors le résultat des discussions du 14 à ses camarades militants
en Italie et en Espagne, avec plus de détails probablement
que le 16 à Gambuzzi, qui était quelque peu à l’écart de la
grande lutte.

Donc si Guillaume a, bientôt après, rejeté cette tactique et
est arrivé à ne plus s’en souvenir, il a dû l’approuver ou ne pas
s’y opposer énergiquement au début.

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