Les brèches de l’Histoire

Daniel Colson
mardi 13 novembre 2012
par  *
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NOUS SOMMES NOMBREUX SANS DOUTE – PARMI LES PLUS
optimistes, et au regard de la dureté des temps –,
à avoir été touchés et réconfortés par le surgissement
presque simultané, tout au long de l’année 2011, de mouvements
à la fois très différents du point de vue de leurs enjeux,
de leurs conditions et de leurs implications,mais possédant de
nombreux points communs dans ce qui les constitue comme
dans les espoirs qu’ils ont provoqués : en Espagne avec le
« M15 », aux USA et les « Occupy » devant Wall Street puis un
peu partout dans le pays,mais aussi en Russie, en Israël, et bien
sûr de façon beaucoup plus tragique, en Syrie, en Egypte, en
Libye et dans un grand nombre d’autres pays arabes et
musulmans. Survenant après les grandes manifestations postélectorales
iraniennes et – pour certains d’entre-eux – avant
diverses formes de régimes démocratico-religieux, ces mouvements
de 2011 sont loin d’être nouveaux, dans leurs formes
tout du moins (rassemblements en grand nombre, occupations
de places emblématiques et centrales, etc..). Internet en moins
(mais ce qui change beaucoup de choses), on avait déjà assisté
à des mobilisations comparables au moment de l’effondrement
des régimes communistes il y a plus de vingt ans, en Allemagne,
en Tchécoslovaquie (avec la « révolution » dite de « velours »),
puis, plus récemment et de façon récurrente, en Ukraine ou
dans un certain nombre de pays d’Asie ; lorsque des foules en
écharpes ou en chemises rouges ou vertes (à la manière des
clubs sportifs ou des antiques courses de chevaux de Byzance)
se succèdent et s’affrontent sur la scène publique pour soutenir
physiquement tel ou tel dirigeant, telle ou telle famille, tel ou
tel parti, avec chacun la singularité de ses couleurs ; mais tout
aussi clientélistes, corrompus ou corruptibles les uns que les
autres.

Que la « multitude » veuille bien, de temps à autre, se mobiliser
spontanément, y compris pour des raisons politiques,
n’avait eu, jusqu’ici, aucune raison de susciter beaucoup d’enthousiasme
du côté des libertaires. Avec les évènements de
2011 c’est différent, et pas seulement en raison de leur nombre
ou du caractère dramatique de certains d’entre
eux. Quelques années après les mouvements
alter-mondialistes, et alors même que
les vieilles solutions syndicales et de gauche
propres à l’Europe occidentale manifestent
toujours plus leur épuisement, les évènements
de l’année dernière (à l’échelle de la
planète eux aussi) mettent au jour les linéaments et les potentialités
d’une nouvelle alternative, directement libertaire parce
qu’impliquant de façon immédiate la question du pouvoir et
de son exercice.Non plus la question de l’État et desmaffias ou
partis visant à le conquérir,mais l’affirmation d’une logique et
de modalités d’association et d’action collective dont la presse
et les médias n’ont pas manqué, à juste titre, de souligner le
caractère « anarchiste ».

C’est cette dimension et cette perception nouvelles des évènements
de 2011 que je voudrais examiner dans ce texte. Et ceci
à partir de deux questions complémentaires (ou réciproques) :
- 1 – En quoi l’anarchisme, comme expérience historique et
politique relativement circonscrite (dont Réfractions est une des
expressions contemporaines), peut-il (ou non) se reconnaître
dans des mouvements aussi différents ; différents dans ce
qui les distingue les uns des autres, mais aussi au regard de
l’anarchisme historique.
- 2 – En quoi ces mouvements peuvent-ils eux-même se
reconnaître (ou non) dans l’anarchisme, non seulement trouver
en lui leurs propres raisons d’être, au moment où ils ont
lieu, mais également les raisons d’un devenir possible particulier
 ; non plus le retour immédiat à « l’épaisseur triste d’une vie
privée axée sur rien sinon sur elle-même » ou encore « les
intrigues sans fin » des « innombrables cliques » de « l’arène
politique » dont parle Hannah Arendt1 ; mais au contraire la
démultiplication à l’infini de pratiques collectives libertaires,
où « privé » et « public », social et politique, interactions
immédiates et cosmopolitisme de l’ontologie anarchiste ne se
distingueraient plus, où la richesse et la puissance de la vie des
uns et des autres pourraient partout se déployer et se renforcer.

LA FIN DE DEUX ILLUSIONS

Paradoxalement, la possibilité pour les libertaires de se reconnaître
dans des évènements eux-mêmes capables de prendre
sens dans le projet anarchiste tient sans doute en partie à
l’effacement actuel de deux grandes illusions : l’illusion du
« peuple » pour laquelle ces évènements ne seraient que la
manifestation sporadique et imparfaite ; l’illusion du « sens de
l’histoire » prétendant à son tour transcender leur caractère
éphémère et inachevé. Deux illusions dont l’anarchisme était
déjà – dès son apparition – le contempteur le plus résolu (voir
encadrés 1 et 2),mais qu’il avait pumalgré tout sembler parfois
partager avec tous les autres courants de la modernité.

L’illusion du « peuple »

Cette première illusion (et sa durée) d’un « peuple » émancipateur
(par essence) et donc nécessairement « progressiste »,
peut être rapportée à deux raisons historiques :
- 1 – L’étroite intrication des luttes nationales et des luttes
sociales propres à l’Europe de la première moitié et du milieu
du XIXe siècle, une intrication dont les évènements de 1848
mais aussi la Commune de Paris sont une bonne illustration.
Et ceci avant que les potentialités émancipatrices des « nations
 » européennes ne se transforment très vite en leur
contraire : le « nationalisme » étatique et impérialiste, totalitaire
et borné, qui, pour l’Europe toujours, devait déboucher
sur les catastrophes (externes et internes) du colonialisme et de
la Première Guerre mondiale.
- 2 – Seconde raison du caractère durable des illusions sur le
peuple : le retour, un siècle plus tard, du « national » dans les
« luttes de libération » du même nom, qui, sous une couche de
peinture marxiste, devaient tout aussi rapidement se transformer
en un « nationalisme » non moins sordide et oppresseur
que celui des empires dont elles héritaient à leur tour, quitte
à sélectionner, homogénéiser et inventer les identités ethnicoreligieuses
nécessaires aux nouveaux États2.

Dès la fin des années 1880, et pour ce qui concerne la France
et l’Europe, la brève mais éclairante expérience du « boulangisme
 »3 dissipait l’illusion idéaliste d’un « peuple » naturellement
de gauche. Elle révélait aux yeux de tous sa capacité à
se transformer brusquement en son contraire : la cristallisation
et l’émergence d’un « peuple de droite » et d’extrême droite ; le
divorce entre le social et le national ; puis l’absorption du social
dans le national, à travers les différentes formes de fascisme et
de « national-socialisme » de l’entre-deux-guerres, jusqu’aux
« populismes » contemporains, ou encore – nouveaux venus
mais frères jumeaux du point de vue de la domination et des
identités totalitaires – l’émergence de différents types de fascisme
religieux, en particulier dans le cadre du monothéisme
(dont l’islam est actuellement l’exemple le plus visible).

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