Du nécessaire à l’indispensable ou de l’indignation à l’insurrection

Bernard Hennequin
samedi 27 octobre 2012
par  *
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L’ANNÉE 2011 AURA VU LE VOCABULAIRE POLITIQUE S’ENRICHIR

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d’un mot nouveau, l’indignation. Impossible d’y échapper
en ouvrant les journaux, impossible de faire la
sourde oreille à tout ce tintamarre médiatique... à tel point que
l’on pourrait décerner à l’année écoulée le brevet de l’indignation
tous azimuts ou à tout lemoins le record du Guiness pour
le nombre d’occurrences citées !

Pour autant, à bien y regarder de près, les choses sont trompeuses,
car l’année 2011 aura été, bien davantage que celle de
l’indignation, celle de l’insurrection : les exemples abondent, à
commencer bien entendu par les révolutions (réussies ou avortées)
du printemps arabe.

Il est tout aussi clair que l’indignation est restée — avec
des fortunes diverses — une notion cantonnée dans la vieille
Europe ou aux États-Unis alors que les peuples du sud, la rue
arabe en particulier, n’ont pas hésité—et souvent en en payant
le prix fort, en Syrie notamment — à s’insurger pour dégager
certains de leurs dirigeants.

L’indignation serait-elle l’apanage des pays riches, l’insurrection
celui des pays pauvres ?

Malgré les apparences, cela n’est pas aussi simple et il ne
faudrait pas faire de la dichotomie indignation/insurrection
une seule affaire de sémantique (du grec semantikos, qui signifie).

Afin de mieux comprendre ce qui différencie les deux mots,
il nous a semblé utile de regarder de plus près leur définition,
leurs champs lexicaux. Rappelons qu’un « champ lexical » est
l’ensemble des mots qui se rapportent à une même réalité. Les
mots qui forment un champ lexical peuvent avoir comme
points communs d’être synonymes ou d’appartenir à la même
famille, au même domaine, à la même notion. Souvent plusieurs
champs lexicaux s’associent dans un même texte. Parfois
ils s’entrecroisent sans appartenir au même niveau de
signification du texte.

Le « hasard » ayant voulu que deux ouvrages, l’un paru en
2007 et le second en 2010, collent au plus près de ces thématiques
jusqu’à en reprendre les mots dans leurs intitulés, leur
examen critique nous permettra d’affiner notre petite étude.

DE L’INDIGNATION...

Dans son édition de 1986, le dictionnaire de l’Académie française
donne de l’indignation la définition suivante :

origine remontant au XIIe siècle. Emprunté au latin indignatio, de
même sens. Sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris,
qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse,
un spectacle ou un propos révoltant.

À l’appui de cette définition un certain nombre d’exemples sont
cités :

On ne saurait voir cela sans indignation. Frémir d’indignation.
Exprimer, laisser éclater son indignation. N’être plus maître de
son indignation. Provoquer l’indignation publique, l’indignation
générale.

En ce qui concerne le champ lexical de ce terme, on trouvera
les éléments suivants : révolter, scandaliser, exaspérer,
outrer, choquer, offenser (pour les verbes) ; écoeurement,
exaspération, colère, révolte (pour les synonymes) ; admiration,
émerveillement, ravissement (pour les antonymes) ; indigné,
outré, scandalisé, saisi, soulevé, rempli d’(pour les
adjectifs).

Au XVIIe siècle, le philosophe Descartes comparait l’indignation
à une passion, dont il disait qu’elle est « une espèce de
haine ou d’aversion qu’on a naturellement contre ceux qui font
mal et qu’elle est souvent accompagnée d’admiration ».
Né en 1941, Jean-François Mattéi, professeur de philosophie, a
beaucoup travaillé sur le concept d’indignation, dont il estime
qu’il est à la racine du jugement moral que nous portons sur les
personnes et les événements. Dans son ouvrage éponyme1, il
présente le sentiment d’indignation comme la preuve de l’existence
de la justice. Se référant à Platon, et notamment à la division
tripartite de l’âme établie par ce dernier (tête/raison,
coeur/affection-colère, ventre/désir multiforme), Mattéi voit
dans l’indignation l’un des deux commencements de la philosophie,
l’autre étant l’étonnement :

Il est deux manières de s’éveiller à la vie et de s’ouvrir au monde ;
par l’étonnement devant les choses qui nous adviennent, certes,
sur le fond d’indifférence quotidienne, dans cette nuit où tous les
chats sont gris.Mais aussi par l’indignation devant les actions des
hommes, sur le fond de la soumission aux faits. Le premier éveil,
celui de la vérité de l’être, donne prise à ce qui portera plus tard le
nomd’ontologie ; il ouvre tout grand le chemin de la liberté. Le second
éveil, celui de la dignité du bien, donnera naissance à ce que
Lévinas entend par le terme « d’éthique » ; il explore
les voies plus étroites de la justice.2

Se rapportant à la vie intérieure propre à
chaque individu, l’indignation peut présenter
de multiples facettes : elle peut être parfaitement
authentique au regard d’un événement
singulier, une souffrance concrète ou une action
immédiate, mais elle peut être également
empreinte de vengeance :

On ne saurait vivre dans une indignation permanente
qui, refusant systématiquement tout ce
qui advient, mettrait finalement le temps luimême
au banc des accusés. Ce sont les intermittences
du coeur qui donnent son prix à
l’intermittence des indignations.3

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