Le temps saccadé des révoltes

Tomás Ibañez
samedi 27 octobre 2012
par  *
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PARIS EN 1968 ; BERLIN ET LA PLACE TIENANMEN EN 1989 ;
Seattle en 1999 ;Athènes en 2008 ; la place Tahrir en 2011,
puis cette même année les places d’Espagne et ensuite
Wall Street…Périodiquement, sans qu’aucune régularité dans
la fréquence d’apparition ne soit perceptible ni que nous puissions
saisir une quelconque règle de succession temporelle,
l’horizon social se zèbre d’éclairs que nul n’avait prévus l’instant
précédent. Brusquement, ici, un peu plus loin, ou aux
antipodes, la morne et grise soumission quotidienne se brise
et se transforme en vent de révolte. Nous assistons alors à
des explosions populaires, imprévisibles et soudaines, qui
réchauffent nos coeurs et qui parviennent parfois à ébranler, ou
même à fissurer, le socle des institutions dominantes.

Le fait même que nous soyons tout à fait surpris à chaque
nouvelle explosion sociale devrait nous interpeller, et il se
trouve que ces surprises ne sont pas près d’en finir, comme
le suggère le fait que nul d’entre nous n’oserait aventurer
avec quelque précision où et quand surgira le prochain épisode
qui fera date dans l’histoire des révoltes. Quelle que soit
notre perspicacité politique, cet épisode nous surprendra à
nouveau et nous confrontera au mystère de cette alternance de désespérante atonie sociale et des brèves périodes d’enivrante
effervescence. Un mystère qui trouve pourtant des éléments
de réponse dans les métaphores auxquelles nous avons
recours pour nous représenter les éruptions sociales. Celle qui
vient le plus souvent à l’esprit prend la forme d’un volcan qui
ne projette que par intermittence le magma incandescent qui
pourtant ne cesse de brûler sous lui de façon permanente.
D’autres métaphores des insurrections sociales renvoient aux
tremblements de terre qui secouent brusquement un sol jusque
là inerte, ou aux imparables tsunamis qui déferlent tout à coup
sur les côtes. Il s’agit ici encore de phénomènes épisodiques et
largement imprévisibles, du moins avec exactitude, mais qui
sont pourtant rattachés à un mouvement continu, celui du lent
déplacement des plaques géologiques.

Il y a dans toutes ces métaphores qui évoquent les révoltes
populaires l’idée d’une continuité de fond, sourde et secrète,
qui se trouve à la source de manifestations quant à elles épisodiques,
assourdissantes et spectaculaires. La discontinuité ne
serait finalement qu’une apparence, comme celle qui accompagne
le cours du Guadiana. En effet, nous avons en Espagne
un fleuve appelé el Guadiana qui au long de son parcours disparaît
parfois sous terre pour ressurgir de nouveau quelques
kilomètres plus loin. Lorsqu’il échappe à notre vue, c’est bien
sûr le même fleuve qui continue de couler de manière invisible,
et si nous ressentons une surprise quand il
réapparait elle n’est due qu’à notre ignorance
ou à notre oubli du parcours souterrain.

Les métaphores les plus usuelles suggèrent
donc que les explosions sociales sont la
brusque manifestation d’un feu qui couve en
permanence dans les plis les plus profonds de l’histoire, et
qu’elles représentent la résurgence épisodique, voire cyclique,
de ce feu que certains d’entre nous aimons imaginer sous les
traits d’une aspiration collective à la liberté et d’une résistance
souterraine à la domination.

La métaphore du volcan ne saurait être plus suggestive
à ce propos. En effet, tant si elles sont éloignées que si elles
sont proches dans le temps, les diverses éruptions d’un volcan
proviennent bien d’un même substrat qui les alimente, et qui
leur donne un caractère commun même si par ailleurs elles
irrégulière et apparemment capricieuse entre de longues phases peuvent différer sur nombre de points. Il en irait demême avec
les éruptions sociales : par-delà leur diversité elles auraient
toutes un socle commun, et seraient nourries par une même
dimension de la condition humaine, à savoir la révolte millénaire
contre l’oppression, l’humiliation ou l’injustice. En tant que
tous les mouvements de révolte impliquent simultanément une
opposition aux conditions régnantes et une exigence de changement,
ils adoptent unemême forme et semblent partager une
même origine qui reçoit souvent le nom de mécontentement
populaire.

L’idée qui est sans doute la plus largement répandue est que
les énergies sociales nécessaires pour faire surgir de puissants
mouvements de révolte sociale se trouvent à l’état latent dans le
corps social, et qu’elles se libèrent brusquement quand la volonté
de changement, stimulée par une aggravation des conditions de
vie ou par l’activisme militant, parvient à créer des situations
d’affrontement direct. Le défi auquel se trouvent confrontés les
militants est alors de parvenir à ce que ces mouvements cristallisent,
de réussir à stabiliser leurs potentialités, à les consolider,
à les ancrer dans l’espace et dans le temps pour en faire des tremplins
qui permettent au prochain saut d’aller plus loin.

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