Délibération et liberté politique dans les organisations anarchistes

Simon Luck, Irène Pereira
lundi 2 mai 2011
par  *
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Au
sein de l’extrême gauche,
le courant anarchiste est sans
conteste un de ceux où la question des modalités de débat et
de
prise de décision a été la plus importante.

La réflexion sur
ce thème y a été très précoce,
et fortement ancrée dans des expériences
sociales concrètes. On trouve déjà chez Proudhon une conception de
la délibération théorisée à travers l’expression de « raison publique ». La
raison publique, telle qu’il la définit, consiste en une raison collective
construite dans la confrontation de points de vue opposés lors d’une
discussion
1
.
Aujourd’hui comme jadis,
le fonctionnement des collectifs
anarchistes est fortement marqué par un souci de garantir des prises de
décisions respectant un équilibre entre des positions potentiellement
antagonistes.
Les conceptualisations,
nées au
XIXe
siècle,
de philosophes
anarchistes rencontrent encore aujourd’hui l’individualisme et la
revendication d’autonomie d’une frange de la galaxie militante pour
laquelle liberté et égalité supposent une redéfinition de la démocratie
et un bouleversement radical du système économique et social. C’est
donc un mélange d’aspirations concrètes et d’idées philosophiques qui
nourrit les pratiques délibératives des anarchistes actuels.

C’est sur ces pratiques que nous allons revenir dans cet article en
tentant de confronter idéaux et réalité. Dans les développements qui
suivent, nous présenterons en premier lieu les principes juridiques
coutumiers ou écrits qui guident le fonctionnement des deux
principales organisations anarchistes françaises, Alternative libertaire et
la Fédération anarchiste

. Puis dans un second temps, nous nous
attacherons à décrire et analyser le fonctionnement observable des 102
délibérations dans ces organisations. Nous souhaitons ainsi faire apparaître
comment les idéaux délibératifs anarchistes, qui peuvent être conçus comme
des instruments d’expérimentation, font l’objet d’une traduction juridique et
pratique. Comment et dans quelle mesure les anarchistes parviennent-ils à
mettre en place leurs exigences délibératives ?

La délibération, un principe central des organisations libertaires

Les organisations dans lesquelles les militants anarchistes évoluent aujour-
d’hui reprennent à leur compte la revendication d’autonomie posée jadis par
Proudhon. Elles se veulent indépendantes de toute institution politique, et
instrument d’émancipation aux mains des dominés. Par ailleurs, le souci qui
guidait Proudhon de concevoir un mode d’organisation collective égalitaire et
rationnel est encore aujourd’hui partagé par les anarchistes organisés. Le
principe d’égalité entre les militants commande en effet de recourir à des
formes de prise de décision inclusives et délibératives. Il s’agit d’un principe de
fonctionnement en affinité profonde avec les aspirations libertaires au respect
de l’autonomie individuelle et de l’égale dignité de chacun.
Ces aspirations
induisent une volonté de dépassement de la démocr
atie représentative, perçue
comme nécessairement négatrice de l’autonomie des individus et organisant
une dictature
de
la
majorité sur les minorités.
De façon constante depuis les débuts du mouvement, les collectifs
anarchistes ont mis en avant le principe du mandat impératif et de la
révocabilité des délégués à tous moments.
Ils ont par ailleurs cherché à
valoriser la prise de décision dans des assemblées générales souveraines

.
Dans le prolongement de ces principes organisationnels fondamentaux, les
militants actuels tentent généralement de mettre
en place des modes de
fonctionnement basés sur la délibération, entendue comme un mode alternatif
de prise de décision collective compatible avec les idéaux libertaires. Dans
cette première
partie, nous allons voir en particulier comment la délibération
est institutionnalisée dans la FA et AL.

À
la Fédération anarchiste (F
A),
la contestation de la démocratie « bourgeoise »
est un élément central. Il se conjugue avec une histoire mouvementée,
ayant abouti sur un compromis organisationnel spécifique, pour justifier le
rejet du vote et du principe majoritaire. Ainsi, dans cette organisation, la
délibération est intimement liée à la notion de consensus et d’unanimité.
Lorsqu’elle a été fondée en 1945, puis refondée en 1954, la FA s’est construite
sur le principe de la « synthèse »
organisationnelle. Ce principe, opposé à celui
de « plateforme », qui suppose une unité idéologique des membres et leur
responsabilité collective (c’est-à-dire l’obéissance aux directives de
l’organisation et le fait que les actes individuels soient réputés engager la
responsabilité de l’organisation dans son ensemble), matérialise une volonté
de faire cohabiter dans une même structure différentes traditions idéologiques
libertaires, en reconnaissant leur spécificité et leur légitimité

. Avec ce principe,
l’organisation gagne en diversité et en respect des différentes tendances
militantes ce qu’elle perd en cohérence et en lisibilité. En 1945, le choix de la
synthèse naît du souci de rassembler les différents militants anarchistes dans
une même structure, après la période de la Seconde Guerre mondiale qui a
provoqué l’effondrement du mouvement. Mais ce choix ne tarde pas à être
contesté, et des militants favorables à une unité et une discipline plus grande
au sein de l’organisation entreprennent de la remodeler selon leur vision. Ils
parviennent à s’emparer définitivement de la FA en 1953, la transformant en
Fédération communiste libertaire (FCL) après en avoir exclu les tendances les
moins compatibles avec la ligne communiste posée comme nouvelle
référence

. En 1954, les exclus de l’ancienne organisation fondent alors une
nouvelle Fédération anarchiste. En réaction au raidissement idéologique des
cadres de la FCL, la nouvelle FA affirme un modèle organisationnel
résolument « synthésiste », ouvert à la diversité et respectueux de l’autonomie
des groupes fédérés autant que des militants en tant qu’individus.
Ceciimplique concrètement un mode de fonctionnement qui laisse la possibilité à
chaque militant d’avoir une influence sur l’organisation et, si nécessaire, de
s’opposer
,
même seul,
à une décision collective.
Le principe d’unanimité, qui
fait de chacun le gardien de la diversité de l’organisation, est devenu le trait
central qui fonde la spécificité de la FA. Il résulte clairement d’une volonté de
garantir une large autonomie aux différentes tendances qui composent
l’organisation, ainsi que d’un souci d’éviter la prise de pouvoir par l’une d’entre
elles.
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