N°10 Présentation

lundi 10 octobre 2005
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Après "Au-delà de l’économie : quelles alternatives ? " (n° 9), nous
abordons un nouveau dossier d’actualité, et cette fois-ci encore dans un
secteur de la connaissance qui a été peu exploré dans son ensemble par
l’anarchisme contemporain : la sociologie de l’information et de la
communication. Ce qui est d’autant plus étonnant que les libertaires portent en général un œil critique sur la presse et les médias, et que
l’activité de publication a toujours occupé beaucoup d’entre nous.

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L’expansion de l’Internet a suscité rapidement le même attrait, et dans
une proportion encore accrue, puisque le développement de la microinformatique
et des réseaux permettait à des coûts plus réduits, et même
sur des initiatives solitaires, de diffuser idées et informations. La mouvance
libertaire s’est donc précipitée dans la « toile » avec enthousiasme,
convaincue d’y trouver un espace de liberté d’expression et de circulation
difficile à placer sous contrôle. Avec la satisfaction aussi de constater
l’efficacité du courrier électronique dans l’organisation et la coordination
d’interventions publiques et de manifestations.

Les internautes libertaires percevaient bien, par la force des choses,
l’envahissement progressif des réseaux par la publicité et le commerce,
mais ne s’interrogeaient guère sur l’outil même qu’ils utilisaient, sur les
structures intellectuelles qui le portaient, les valeurs et les croyances que
celles-ci véhiculaient, ni sur les attitudes mentales et les comportements
que l’usage de l’Internet pouvait générer et généraliser à plus ou moins
longue échéance.

Nous partions donc à l’aventure sans appui disponible sur un acquis
d’analyses anarchistes qui auraient pu nous orienter ou que nous aurions pu
mettre à l’épreuve. Cela nous entraîne sans doute à des errances, à des
contradictions - le respect des points de vue divergents est une des règles de
la revue - et aussi au recours quelque peu massif à des études menées hors
du champ intellectuel de l’anarchisme. Mais c’est une de nos tâches
d’examiner et d’assimiler les analyses développées sur des sujets pour
lesquels nous manquons de recherches spécifiques.
Nous ne nous embarquions cependant pas sans biscuits. Il existe
quelques textes fondateurs sur l’usage libertaire de l’Internet, dont la
mythique TAZ, ou « la mythologie du terrorisme sur le Net » que nous
publions en archives. Surtout, certains d’entre nous sont des internautes
expérimentés, soit qu’ils se servent d’Internet pour un usage professionnel,
soit qu’ils animent eux-mêmes - parfois en parallèle - des sites de
« ressources » libertaires. C’est le cas, dans la commission même chargée
de ce numéro, de Ronald Creagh et de Pierre Sommermeyer : ils exposent
leur témoignage sur leur parcours personnel dans la toile et les conclusions
qu’ils tirent d’une fréquentation suivie.

Ils viennent tempérer ainsi les considérations très critiques du texte,
des textes de Jean-Manuel Traimond qui ont donné son impulsion à ce
dossier.

Prenant le contre-pied des nombreux anarchistes qui ont vu avant tout dans l’Internet une libération, une possibilité sans limites de
s’exprimer et le moyen de sortir du ghetto, ces articles attirent l’attention
sur les risques d’aliénation que recèle l’Internet sous l’effet des logiques et
des valeurs du monde informatique qui l’a produit et mis au point. Ils
critiquent l’illusion d’un monde devenu transparent et rationnel dans son
fonctionnement par l’application de règles cohérentes, les espoirs quasi
religieux qui vibrent derrière une façade rigoureuse, le mépris du corps et
du contact physique qu’induit la sécurité du contrôle exercé sur une
machine, les désirs de maîtrise et de prestige qui se font jour sous
l’exaltation des échanges égalitaires, et pour finir une atomisation accrue
des individus dans l’euphorie de la communication incessante... à distance.

Certaines des questions que posent ces textes sont reprises d’un point
de vue plus particulièrement psychanalytique par Philippe Garnier, qui
s’interroge sur ce que deviennent le sujet et sa parole dans la
« communication » à travers la toile.
Il nous est apparu dès le début de notre « enquête » qu’une opposition
s’installait entre « usagers » et « analystes », entre ceux qui constataient
dans leur pratique l’ouverture et les moyens nouveaux que leur apportait
cet outil et ceux qui à partir de ses fondements théoriques et des usages qui
ont cours dans les « tribus » des accros projetaient sur l’avenir une image
d’engluement et de solitude multipliée. Nous ne tranchons pas, et nous ne
militons pas pour un consensus optimiste. Mais le fait est que des
synthèses se dégagent de l’ensemble, dans la mesure où nous avons
surtout à faire avec des utilisateurs « conscients et organisés » qui ne
séparent pas leur pratique de la perception qu’ils ont de la société qui les
entoure, des conflits qui la déchirent et des luttes qui s’y mènent.

C’est
aussi dans cette perspective que s’inscrivent les constats et les réflexions
d’Éric Turbine sur le débat politique dans les listes de discussion.
Pour garder néanmoins au débat sa radicalité et pour donner la parole
à un représentant déterminé et offensif des usagers, nous avons emprunté
un texte à un pionnier et professionnel de l’Internet, informaticien et
créateur d’une start up qui a fort bien réussi : Laurent Chemla, qui peut se
targuer d’avoir été en 1986 le premier Français inculpé pour avoir piraté un
ordinateur... à partir d’un Minitel. Dans ce début de chapitre d’un livre qui
est aussi en ligne sur le Web, il conteste avec virulence une bonne part des
critiques portées contre l’Internet et s’affirme partisan inconditionnel de la
liberté d’expression, hostile à toute forme de contrôle.

En ce qui concerne les pratiques, nous avons fait appel à des contributions
qui mettent en valeur des secteurs où se développent concrètement une
volonté d’autonomie, des usages de coopération et d’invention partagée,
qui répondent à la fois aux espoirs placés dans l’Internet naissant et à une
des images que nous pouvons nous faire d’une vie sociale équilibrée :
le réseau, par exemple des logiciels libres ou coopératifs dont nous parle
René Bastian et qu’abordent inévitablement d’autres analyses dans ce
dossier. En illustration, une brève information sur un site qui mise à fond
sur le principe coopératif, l’encyclopédique Wikipedia.

Le développement de ces secteurs « ouverts » constitue en lui-même
une résistance contre les multinationales qui cherchent à s’assurer
l’exclusivité de la technologie d’Internet. Un autre combat déjà bien
engagé, sur une autre forme d’accaparement, est « la guerre des brevets »
que décrit Christine Tréguier : une opération de mainmise sur le vivant, le
projet de transformer en marchandises les connaissances et les savoirfaire.
Cette offensive menace aussi les logiciels coopératifs. Elle s’inscrit
dans la confrontation Nord-Sud que retrouvent les questions de Victor
Mfika sur le développement de l’Internet en Afrique.
Logiciels libres, open source, GNU-GPL, voila des zones que certains
considèrent comme les avant-gardes d’une révolution sourde, insidieuse,
irrésistible. La démarche collective et non programmée de myriades
d’informaticiens plus ou moins qualifiés et d’utilisateurs plus ou moins
avertis pourra-t-elle mettre à bas l’un des fondements de la société dans
laquelle nous vivons : la propriété ? En permettant à tous l’utilisation
gratuite de créations de l’esprit, et en empêchant par le biais de la
protection des lois que ces créations ne soient vendues, un renversement
du possible semble se faire jour jusque dans les entrailles de l’État central.

Un vaste domaine resterait à jalonner : celui des interventions
spécifiquement libertaires sur les réseaux. Nous renvoyons au site
anarweb, un annuaire de la production mondiale anarchiste en ligne,
présenté par un de ses animateurs.
Précision utile : la réalisation de ce dossier a largement fait appel aux
ressources de la toile. C’est à travers elle que nous avons rencontré Christine
Tréguier, Éric Turbine, Laurent Chemla. Leurs textes, comme tous les autres
d’ailleurs, ont voyagé par l’Internet, et comme les membres de la
commission de coordination se partagent entre trois villes, projets de
sommaire, commentaires et retouches n’ont cessé de prendre le même
chemin. Non sans quelques joyeux mélanges entre versions anciennes et
nouvelles, textes revus et pas revus, qui sont un des aspects de l’instabilité
de l’Internet. Et pour donner une idée vivante des surprises et anxiétés qui
guettent un pratiquant même chevronné des listes de discussion, nous avons
placé en prologue une nouvelle écrite pour la circonstance par Élise Fugler.

En « transversale », nous publions une partie de l’enquête menée par
Valérie Minerve Marin sur la « normalisation » de Charlie Hebdo. Nous
n’avons pas de comptes à régler avec ce journal, mais cette recherche nous
intéresse entre autres parce qu’elle peut contribuer à combler le manque
signalé au départ : l’absence d’une réflexion critique dans le domaine de
l’information. C’est cette raison qui nous a décidés, et non pas l’ambition
de surfer sur les vagues lancées par Pierre Péan et Philippe Cohen autour
du Monde...

Il est vrai que, depuis, une nouvelle... « guerre des images » est venue
nous infliger une plus rude leçon sur les techniques de « l’information ».
Nous terminons par les habituelles notes de lectures, et même une
critique de film.

La commission


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