La liberté, l’anarchisme et Spinoza

Daniel Colson
lundi 2 mai 2011
par  *
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À propos de la réédition d’un livre de Jean Préposiet

Jean Préposiet, ancien professeur de philosophie à l’université
de Besançon (que beaucoup d’entre nous ont pu rencontrer
dans des débats sur l’anarchisme) est mort en mai 2009.
L’université a décidé de rééditer l’ouvrage tiré de sa thèse, Spinoza et la
liberté des hommes, Gallimard, 1967. Cette publication (en cours) n’est
pas seulement un hommage rendu à l’universitaire. En revenant à son
oeuvre majeure d’avant 1968, elle met en évidence un parcours
intellectuel dont la seconde étape marquante (et apparemment très
différente) devait être la parution, vingt-cinq ans plus tard, de son
Histoire de l’anarchisme1. Contrairement à ce que pourraient laisser
penser les critères les plus académiques, ces deux livres apparemment
si dissemblables (Spinoza ! l’anarchisme !) entretiennent une étroite
relation. Et il s’agit bien, avec ce retour aux sources philosophiques de
la pensée de Jean Préposiet, de boucler une trajectoire dont la
cohérence ne lui est pas particulière, qui de Foucault à Deleuze, pour
ne citer que les plus connus, embrasse un grand nombre d’autres
auteurs de la seconde moitié du XXe siècle, en contribuant ainsi à mieux
percevoir les implications philosophiques de l’anarchisme.

En effet, et comme le disent les mots, la liberté (spinoziste ou non),
est bien au coeur du projet « libertaire ». Mais on oublie parfois que ce
concept (ou cette raison d’être) est intimement lié à une autre idée-force
tout aussi importante : le concept d’anarchie, tel qu’il devait être d’abord
affirmé par Proudhon et ne plus cesser, un peu partout dans le monde,
de servir d’idée directrice à des milliers d’hommes et de femmes.
L’anarchie, une notion déterminante (si on peut dire) et qui change
tout, en particulier dans la façon dont les « libertaires » conçoivent la Écrit au cours des années soixante2, le
livre de Préposiet sur Spinoza et la liberté
des hommes n’est pas seulement un livre
précurseur, avant que Spinoza ne sorte
des lieux communs qui l’avaient
longtemps rendu méconnaissable3. Il est
un des rares, parmi les nombreux
ouvrages qui ont suivi, à faire de la liberté
une question centrale4 ; et, plus précisément
encore, à essayer de tenir compte
de l’étonnante définition qu’en donne
Spinoza dès les premières pages de
l’Éthique. Une définition qu’il n’est pas inutile d’examiner un instant ; même si
c’est au risque de décourager les lecteurs
les mieux intentionnés, qui hésitaient
déjà à se lancer dans la lecture d’un
article sur Spinoza et dont les craintes ne
manquent pas de se vérifier aussitôt. À
ces lecteurs cependant je demande
encore un tout petit peu de patience, non
pour qu’ils deviennent des spécialistes de
Spinoza, je ne le suis pas plus qu’eux,
mais pour examiner en quoi ce philosophe
du XVIIe siècle éclaire et conforte ce
que les anarchistes entendent lorsqu’ils
parlent (si souvent) de liberté, en quoi
cette liberté des « libertaires » diffère
radicalement de la liberté des « libéraux »
par exemple (et avec elle des mensonges
de la modernité) ; en quoi elle propose
une perception et un rapport au monde
tout aussi radicalement différents.
Voici donc la définition de Spinoza, au
plus près de ce qu’il dit — en latin ! -, et
pour laquelle je signalerais donc la forme
latine des mots les plus importants5.
Cette définition est composée de deux
phrases ou de deux énoncés.

Premier énoncé :
« On dit qu’une chose (res) est libre
quand elle existe par la seule nécessité de
sa nature (suae naturae necessitate), et
quand c’est par soi seule (a se sola) qu’elle
est déterminée à agir (agendum). »
Dans cette première phrase, la plus
souvent commentée, on retrouve l’originalité
de Spinoza quant à l’idée de
liberté, mais aussi, me semble-t-il, l’évidence
de ses liens avec sa signification
anarchiste. et ceci sur trois points
principaux.

• Le refus des pièges et des illusions
du « libre arbitre », cette faculté transcendante,
divine et mensongère inlassablement
dénoncée par Bakounine et qui
constitue un des fondements des
dominations modernes, là où, sauf à se
retrouver dans un hôpital psychiatrique,
liberté. chacun est tenu pour responsable de son
sort, des contrats qu’il signe, des rôles
qu’on lui fait jouer, des fonctions qu’il
remplit, des places qui lui sont assignées
et qu’il occupe (au nom de Dieu, de la
raison économique ou des injonctions de
la loi et de l’État).

• Second point de rencontre, l’autre
visage paradoxal du premier : la nécessité
comme condition de la liberté ; la
nécessité propre à la nature matérielle de
chacun – le fait d’être né par exemple ; de
posséder deux bras et deux jambes (en
général) ; plutôt comme fille, de taille
moyenne, et manifestant des affinités
évidentes avec le grec ancien et la flûte
traversière ; la nécessité comme unique
(sola) source d’une liberté et d’un bonheur
chaque fois singuliers (« être ce que
l’on est, ce pour quoi on est fait » comme
on dit ; « faire ce que l’on aime », manger
des carottes pour certains, désirer les
hommes ou les femmes pour beaucoup,
penser lentement ou rapidement pour
d’autres, etc.).

• Troisième et dernier point de rencontre
entre l’anarchisme et la liberté
spinoziste, sans doute le plus important. Il
s’agit du « par soi seule » (a se sola) de la
définition ; un « par soi seul » qui justement,
et sous des formes multiples, sert
de leitmotiv et de mot d’ordre à une
multitude de textes et de discours anarchistes,
chaque fois tout du moins qu’ils
répètent ou qu’ils expriment des mouvements
effectifs de révolte, de lutte et
d’auto-organisation (voir plus loin) ; un
« par soi seul » au fondement de l’action
directe par exemple et plus généralement
de toute la pensée libertaire dont Spinoza
contribue ainsi de son côté à établir
l’importance par sa propre manière de
concevoir la liberté et le monde.
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