Le sens de l’action directe

Eduardo Colombo
vendredi 29 avril 2011
par  *
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« Une grève est une révolte ou une duperie »
Le Révolté, 1887

L’action directe s’enracine profondément dans le terreau de
l’aide mutuelle. L’entraide est la base de l’organisation ouvrière ;
c’est collectivement que les exploités peuvent se libérer et c’est en
unissant leurs efforts qu’ils arriveront à imposer aux puissants leurs
revendications : une société libre et juste, l’abolition du salariat, le nivelage
des rangs et des fortunes.

Entre la réalité de l’exploitation quotidienne et l’aspiration vers une
transformation radicale de la société, il y a un large espace pour l’organisation
et pour la lutte. Le siècle dernier,malgré révoltes et révolutions, a vu
s’installer dans sa dernière moitié, jusqu’à devenir hégémonique, un syndicalisme
réformiste de collaboration des classes réclamant l’arbitrage de
l’État et l’intervention de la représentation parlementaire toujours prête à
établir ou à déroger une loi. Un syndicalisme intégré au régime établi.

En oubliant l’action directe, le mouvement ouvrier d’aujourd’hui se
trouve entravé dans les fers du légalisme, impuissant après avoir laissé
entre les mains d’une bureaucratie de représentants syndicaux la direction
de la lutte, condamné à des grèves corporatives et à des manifestations
symboliques, offrant ainsi un piteux contrepoids à la classe dominante.Ce
syndicalisme écarte et même réprime le sens profond implicite dans la
revendication ou dans la révolte des exploités : la transformation radicale
de la société.

D’autres modalités de l’action sociale, économique et politique avaient
commencé à germer dès les premiers pas du prolétariat militant,modalités
qui mettaient en avant le fédéralisme et l’autonomie des organisations de
classe fondées sur la conscience que « l’émancipation des travailleurs doit
être l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes »1. Ainsi, l’action directe était devenue l’âme de la branche antiautoritaire
de la Première internationale
d’abord, pour s’incarner ensuite dans le
syndicalisme révolutionnaire et dans
l’anarchisme.

Encore et toujours reste ouverte une
voie aux exploités – écrivait Bakounine –
« c’est celle de (leur) émancipation par la
pratique. Quelle peut et doit être cette
pratique ? Il n’en est qu’une seule. C’est
celle de la lutte solidaire des ouvriers contre
les patrons ».

L’idée et la pratique de l’action directe
se sont forgées dans le conflit qui parcourt
subrepticement l’Internationale dès sa
fondation au meeting de St. Martin’s Hall
en septembre 1864 jusqu’à la Conférence
de Londres de septembre 1871.

Quand Karl Marx rédige les Statuts
provisoires (Provisional Rules) à la fin
octobre 1864, la question conflictuelle est
passée inaperçue mais elle était destinée à
s’amplifier jusqu’à produire la scission de
l’Internationale. Marx était plutôt satisfait
de son intervention en cet automne
londonien, et le 4 novembre il écrit une
longue lettre à Engels en lui racontant que
toutes ses propositions ont été acceptées
par le sous-comité chargé de rédiger les
statuts, mais qu’il s’est senti obligé
d’ajouter seulement quelques phrases sur
« droits » et « devoirs » et aussi sur « morale
et justice » à la demande des Français ; de
toute façon, affirme-t-il, elles sont placées
de telle manière qu’elles ne pourront nuire
au contenu du texte.

Cependant, le vrai moteur ouvrier qui a
fait démarrer l’Internationale se trouvait
dans les ateliers de Paris, et les compagnons
qui vont au meeting de St.Martin’s
Hall, Henri Tolain, ciseleur, Perrachon et
A. Limousin, ouvrier passementier, ont
déjà en tête leur projet d’association
internationale.

La plume de Marx fixera dans le
Préambule les grandes idées que Tolain avait
développées dans son discours.

On lit dans les considérants de ce
Préambule aux statuts provisoires5 :
Que l’assujettissement économique du
travailleur aux détenteurs des moyens de
travail, c’est-à-dire des sources de la vie, est
la cause première de sa servitude politique,
morale, matérielle (of servitude in all its
forms, of all social misery,mental degradation,
and political dependence) ;

Que l’émancipation économique des travailleurs
est conséquemment le grand but
auquel tout mouvement politique doit être
subordonné comme moyen (as a means).
Le texte original anglais fut traduit
rapidement en français à Paris « par un ami
sûr » (janvier 1865). Mais la phrase sur
l’action politique donnait lieu à différentes
interprétations : pour des militants ouvriers
anglais et surtout français et suisses, la
subordination de la politique à l’émancipation
économique signifiait, peut être
encore confusément, que l’organisation
ouvrière exerçait elle-même l’action
politique sans déléguer à un parti politique,
toujours perméable aux bourgeois, une
prise préalable du pouvoir. C’est cette
position sur la politique de l’Internationale
qui sera défendue par Bakounine dans les
pages de L’Égalité en 1869.

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