Le mythe de la finitude terrestre

Philippe Pelletier
mardi 26 avril 2011
par  *
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Quand le pilote de Magellan,
le na
vigateur basque Elkano
(en castillan : El Cano), revient en Europe avec quelques
compagnons en 1522,
il confirme que la
T
err
e
est bel et bien
ronde. Certes l’humanité, ne serait-ce que savante, le savait déjà, depuis
Ératosthène au moins (III
E
siècleav. l’ère chrétienne). Mais c’était de
façon virtuelle et mathématique.

Désormais,
la pr
euve en est
empiriquement faite. Un Nouveau Monde
(Mundus novus)
vient en
outre d’être découvert, trente ans auparavant, non pas par Christophe
Colomb qui jusqu’à sa mort s’est r
efusé à une telle h
ypothèse pour
inconcevabilité intellectuelle, mais par l’habile Amerigo Vespucci, cet
autre navigateur qui sut tirer la bonne interprétation des explorations
colombiennes (1503).

Les élites de l’Eur
ope, puis celles du monde sinisé
grâce au planisphère de Matteo Ricci (1602), prennent alors conscience
du bouclage terr
estr
e,
de sa finitude.
« 
Le monde est petit » déclare déjà
Colomb (Lettr
e
rarissime, 7 juillet 1503).

Le constat de cette finitude terrestre, véritable « révolution
cosmogr
aphique » selon l’heureuse expression de Frank Lestringant,
engendre une angoisse psychologique, quasi métaphysique, qui ira en
s’amplifiant. Une brusque rupture d’échelle change non seulement le
r
egar
d
sur le monde, mais le monde lui-même. L’humanité se découvre
connue — nonobstant les derniers espaces à explorer (Australie,
Antarctique...) — et finie.

Deux grands choix s’offrent à elle. Soit elle refuse cette réalité, en
s’enfonçant plus encore
dans la jungle ou la steppe,
en spéculant sur
des utopies plus ou moins autoritaires et imaginaires, ou bien en
repoussant le plus possible les conséquences de cette finitude : ce
qu’ont par exemple fait les élites sinisées,
ainsi persuadées de se mettre
à
l’abri de l’impérialisme occidental, en vain cependant. Soit l’humanité
cherche à l’assumer, de différentes façons, par la conquête qui intègre les limites ou les repousse — l’impérialisme occidental — ou par
l’émancipation, prônée par l’internationalisme socialiste ou bien par
le cosmopolitisme anarchiste (qui n’est pas identique au précédent).

C’est exactement ce que défend Élisée Reclus, et de façon innovante,
bien avant que l’on ne parle du « système-Monde », de la « Terre
vaisseau spatial » ou de « Gaïa », bien avant le slogan « penser global,
agir local », lorsqu’il conclut sa monumentale Nouvelle Géographie
Universelle en 1894 : « Que de découvertes et d’explorations se sont
succédé ajoutant à nos connaissances premières et nous forçant à
modifier notre exposition au monde ! [...] Par des connaissances
nouvelles, l’homme se transforme, pour ainsi dire renaissant chaque
jour. En même temps, le rapprochement entre les terres lointaines se
fait plus étroit. [...] Malgré les rancunes de la guerre, malgré l’hérédité
des haines, l’humanité se fait une. Que nos origines aient été multiples
ou non, cette unité grandit, elle devient une réalité vivante ».

Au fur et à mesure de la prise de connaissance de la finitude
terrestre, de la variété des civilisations mais aussi de la communauté de
l’humanité — cette dernièr
e
prise de conscience étant l’un des
meilleurs fruits des Lumièr
es, et non pas l’une de ses erreurs ou apories
— 
peuples et individus réclament ensemble un meilleur sort. Ils exigent
tout simplement l’égalité et la justice.

Face à cette prise de conscience commune, les élites qui règnent
grâce au principe du « diviser pour régner », s’efforcent de trouver une
par
ade.
Outr
e
l’emploi de la force, ils cherchent la réplique idéologique.

Le contre argument religieux (Dieu l’a voulu, le paradis n’est pas sur
terre, attendez, patientez, travaillez, suez...) ayant fait long feu, même
si d’insistantes flammèches per
dur
ent,
il leur faut un argument plus
solide, moins mystique, plus scientifique, pour que les riches gardent
leurs richesses, et refusent de les rendre à ceux qui les produisent.

La riposte malthusienne

Thomas Malthus est l’un des pr
emiers à trouver la riposte. Il postule
que la croissance démographique va plus vite que la croissance des
r
essources vivrières. Il stigmatise les pauvres qui font trop d’enfants —
ces « prolétaires » au sens littéral du terme, ceux qui n’ont de richesse
que leur « progéniture » capable de leur apporter des ressources. Il
condamne toutes les lois susceptibles d’aider les pauvr
es en question,
autrement dit les moyens concrets susceptibles de les faire vivre et
procréer.

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