Un mouvement peut en cacher un autre

mardi 26 avril 2011
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Martial Lepic est le pseudonyme d’un collaborateur de la revue, concerné
particulièrement par les problématiques liées aux transports publics.

Réfractions : Le 16 juin 2010, le ministre du Travail annonce un report de l’âge légal de la retraite à soixante-deux ans en 2018 ; il déclare que le projet de loi sera déposé et discuté au Parlement à l’automne. La veille, une première manifestation a eu lieu, puis on recommence le 24 du même mois. Tu es employé à la direction de l’infrastructure de la SNCF, dans un emploi de cadre administratif, et membre du syndicat SUD-Rail. Peux-tu nous dire quel est l’état d’esprit de tes collègues et camarades à la veille des vacances ?

Sitta Neumayer : Pour comprendre quelle est la situation de la SNCF à ce moment-là, il faut faire un bref retour en arrière et prendre trois éléments en considération.

1. L’un des aspects du démembrement du système ferroviaire réside dans la séparation entre la gestion des infrastructures et les activités de transport (voyageurs ou marchandises) qui peuvent s’exercer dessus [1]. Dire aujourd’hui que je travaille à la branche infrastructure de la SNCF signifie concrètement que mon champ de vision quotidien de l’entreprise est désormais cloisonné, alors qu’à mon arrivée, en 1992, au sein d’une direction centrale et transverse, j’avais par mon travail la vision la plus large sur l’ensemble de l’entreprise. Ce sentiment de rétrécissement (aussi angoissant que la lumière qui disparaît petit à petit autour de l’être aimée dans l’Écume des jours de Boris Vian), je crois qu’une majorité de cheminots le ressent, dans la grande diversité des parcours possibles (sauf pour ceux qui ne réfléchissent pas au sens de ce qu’ils sont et font…). Pour filer la métaphore, on est tous un peu des petites souris qui grattent le carrelage de leurs mains, jusqu’au sang, pour que la lumière continue à s’y réverbérer. C’est à proprement parler mortel ! Ce serait long à décrire ici, mais il faut comprendre qu’être « cheminot » procède aussi du sentiment plus ou moins conscient d’appartenir à un même « corps ». Ce n’est pas pour rien qu’on parlait avant des « réseaux de chemins de fer » [2].

2. Dire ensuite que je bosse dans un service de direction signifie que je subis la pression croissante des discours idéologiques qui y sont construits pour justifier l’évolution. Mes collègues au fin fond d’un atelier de maintenance des voies ou du matériel, ou le conducteur dans sa cabine, ou que sais-je, subissent aussi cette pression idéologique, et ils en bavent autant. Je pense néanmoins que la prégnance de la matière physique (un moteur de loco, une file de rail à ausculter, un train qu’il faut tirer, bref tout l’aspect industriel de la SNCF) les rattache à une réalité concrète qui aide à résister un peu à la folie de l’intensification du travail. Dans un service de direction, cette folie est à la fois l’outil de la pression extérieure et la matière même de ce sur quoi on nous demande de « produire ». Dans mon travail, je suis contraint de faire mien ce système juridique suicidaire pour proposer les solutions contractuelles possibles à tel ou tel projet ; or le possible, c’est le sens de l’évolution : l’éclatement et l’externalisation. C’est psychologiquement pénible. Bref, quelles qu’en soient les modalités ici ou là, nous vivons tous l’intensification du travail qui amène inéluctablement ce qu’on appelle – improprement selon moi – la souffrance au travail.

3. Dire enfin que je suis dans un milieu de cadres permet de rappeler que mon univers immédiat n’est pas propice à l’action collective.

Il faut garder tout ce contexte à l’esprit pour saisir l’état du corps cheminot à cette veille de nouvelle bataille sur les retraites ; retraites qui ont été un des éléments structurant ce corps, car, jusqu’à 2007, c’était bien la même entité juridique SNCF qui gérait les actifs et les retraités (on mesure à sa disparition combien la SNCF, pourtant issue des entreprises capitalistes des grandes familles bourgeoises du XIXe, a été le creuset de valeurs et de structures antithétiques, revendiquées par le mouvement ouvrier : solidarité, mutuellisme, service public...). Or, par rapport aux retraites, il faut rappeler la dernière étape de 2007, où l’enjeu était l’alignement progressif des régimes spéciaux (dont la SNCF était emblématique) sur l’état des défaites de 1993 (régime général) et 2003 (fonctionnaires). On ne reviendra pas sur les raisons de cette énième bataille perdue et sur les stratégies syndicales qui s’y sont illustrées. Il demeure que, quelque part, je pense que cette défaite a été « libératrice », dans le sens de : ça y est, il ne reste plus rien de la spécificité SNCF ; on a fini de perdre parce qu’on est arrivé au bout de ce qu’il y avait à perdre. Maintenant, qu’on nous foute la paix !

Dès lors, quand le gouvernement, à peine trois ans après, revient avec un nouveau tombereau de saloperies à déverser sur ce deuil, l’attitude est partagée. D’un côté, nous sommes las. D’un autre côté, le gouvernement n’a plus l’argument de la division entre les groupes sociaux pour faire passer sa supercherie d’ « équité ». Le projet du gouvernement nous rassemble tous, au-delà de la SNCF, et il apparaît évident qu’il s’agit d’un projet de classe pour assurer toujours plus la prédation des dominants sur le reste du corps social. Car les défaites de 2003 et de 2007 auront malgré tout permis de diffuser des argumentaires sur les régimes des retraites qui ont montré au plus grand nombre que la faillite du système était un leurre construit de toutes pièces. Les discours syndicaux insistent sur cette partie du sentiment cheminot à ce moment-là. Quelque part, le deuil de notre spécificité nous a ouvert à la possibilité d’une dignité nouvelle, agrégative, et avec un enjeu social structurant : le travail, le temps du travail, les conditions du travail (le gouvernement lui-même a fait un lien morbide entre le temps et la pénibilité). J’ai vécu cette période dans cette ambivalence.

Réfractions : Je crois que nous avons compris à quel point l’atmosphère de ton entreprise était détestable. Peux-tu nous dire quels sont les espoirs de ton organisation quand elle appelle avec d’autres à ces deux manifestations juste avant les vacances ?

Sitta Neumayer : Sur la stratégie syndicale globale, il est clair que l’on a beaucoup de mal à trouver le moyen de dépasser l’unité qui étouffe. Avec une CGT-cheminots encore à 40 % et les suivants (SUD, Unsa et CFDT) entre 15 % et 10 %, la manœuvre grossière de dire que toute décision d’un syndicat qui ne serait pas exactement le compromis de l’interfédérale fait le jeu de la division (même si c’est pour aller au-delà et non en deçà du plus petit commun dénominateur) fait encore mouche. Si les gros imposent la grève carrée [3], couvrir les agents qui voudraient faire plus en posant des préavis reconductibles provoque immédiatement l’isolement. Quand, en plus, cette stratégie est développée au niveau interprofessionnel par les deux gros négociateurs et bénéficiaires de la loi sur la représentativité syndicale (CGT et CFDT), c’est très difficile de trouver le trou de souris pour proposer autre chose sans se faire marginaliser dans les interfédérales.

Cela étant, depuis le mouvement de 2007 à la SNCF, tout le monde a pu observer que les sections de base acceptaient de moins en moins ces stratégies perdantes, et la conviction qu’il fallait proposer autre chose était forte, tous syndicats confondus ou presque. Dans cette optique, les grèves carrées avant les vacances ont malgré tout le mérite de vérifier l’état d’adhésion des salariés à la résistance et à la lutte. Et la volonté était bien là puisque les journées d’action ont été très suivies et que de nombreux cortèges scandaient « Grève générale ! », y compris sous les banderoles des organisations pro-grève carrée. D’autant que, face à un gouvernement qui a toujours affiché son refus de discuter et sa détermination à faire passer cette loi de classe par tous moyens, il était évident qu’une stratégie visant un compromis était inepte dès le début (contrairement à 2003 avec le rôle pivot de la signature par la CFDT, ou 2007 où gouvernement et SNCF ont fait le coup des tables rondes et de certains aménagements pour permettre à la CGT de sauver la face).

Reste que ces journées d’action carrées avaient été initiées en mars et qu’il fallait passer à autre chose.

Réfractions : Donc le test avant les vacances de l’été 2010 se révèle positif quant à la volonté à la fois de l’appareil syndical et des sections de base d’en découdre. L’antipathie pour le pouvoir va croître durant les vacances avec le durcissement du discours sécuritaire présidentiel français. Au moment où les manifestations redémarrent, un désir d’élargir les raisons du mécontentement à des « questions de société » existe-t-il parmi tes collègues et camarades syndicaux ?

Sitta Neumayer : Là encore, c’est ambivalent. Certains éléments de contexte ont poussé vers l’expression d’un ras-le-bol du système politico-économico-social. L’affaire Woerth-Bettencourt notamment, qui frappe par la vision de mondes opposés. D’un côté, celui de la confusion des élites économiques, politiques et sociales ; un monde où l’on se « dépanne » les uns les autres d’un milliard ou deux (!), d’un emploi fictif par-ci par-là, d’une contribution aux bonnes œuvres électorales et où tout n’est que lutte pour le pouvoir (à l’intérieur de la famille comme à l’extérieur, dans la société). De l’autre, celui de l’insécurité sociale permanente, plus ou moins vraie économiquement selon les positions (un retraité miséreux, un précaire, un ouvrier/employé du privé, un fonctionnaire, un cadre supérieur, ne sont pas dans la même urgence sociale), mais vraie psychologiquement pour tous (le fonctionnaire ou le cadre ne sont plus à l’abri de rien). Cette affaire Woerth-Bettencourt, en elle-même anecdotique, a pris durant l’été une valeur de symbole, que l’on a retrouvée fréquemment dans le matériel de propagande et de manif’ à l’automne. Or c’est bien un système de domination qui était visé.

Il y a ensuite la variété des manifestants (salariés du public et du privé, retraités, sans-papiers, précaires, formations politiques et collectifs sociaux, et pas seulement les syndicats ; plus tard viendront même les lycéens) qui amenait, de fait, à reposer la question du travail lui-même. J’ai été frappé par toutes ces expressions, pour des métiers très divers, que le recul de l’âge légal de la retraite allait prolonger une souffrance physiquement insupportable. Cette expression m’a semblé aussi importante que celle sur le financement des retraites (et la conscience que cette contre-réforme est d’abord un hold-up des puissants sur les travailleurs). On était bien là dans la remise en question de l’intensification du travail, pour ses effets et pour le sens même du travail comme aliénation ou émancipation [4].

Enfin, à la SNCF par exemple, les préavis unitaires pour les premières journées carrées puis pour une « reconductible » faisaient tous le lien entre les revendications sur les retraites, sur l’emploi, sur l’apprentissage (qui est un sujet récurrent à la SNCF car il participe de ce « corps » dont je parlais tout à l’heure) et les questions autour du fret.

Mais, parallèlement, on a l’effet mécanique du cadre syndical institutionnalisé (les « partenaires sociaux »), qui n’est pas enclin à construire un mouvement qui remette en question les principes mêmes de la société. C’est vrai des confédérations qui sont complètement intégrées à ce fonctionnement institutionnel (pour les deux principales, elles se sont compromises jusque dans la loi sur la représentativité syndicale) et qui se retrouvent pourtant mises à l’écart par le gouvernement dont le choix de passage en force est l’affirmation de sa toute-puissance. Ces confédérations veulent simplement obliger le gouvernement à les réintégrer dans le processus de réforme en respectant les règles du spectacle de la négociation. Du coup, elles ont réduit l’enjeu au projet de loi et aux données macroéconomiques censées le justifier ou non (démographie, chômage, nature et origine des financements, etc.). Le rapport concret au travail, comme valeur et outil d’une construction sociale, est alors escamoté, car il dépasse de trop le champ syndical institutionnel. Mais les structures récentes, construites en réaction aux syndicats institutionnels (l’Union syndicale Solidaires en général et SUD-Rail en particulier, qui a quinze ans à peine) ne sont pas à l’abri de toute critique non plus sur ce point.

Réfractions : Les premières manifestations après les vacances ont lieu le 7 septembre. Le nombre de manifestants a doublé depuis juin. Après elles, qui ont réuni entre 1,2 et 2,7 millions de manifestants et plus de 200 cortèges, après celles du 23 septembre qui ont été plus nombreuses encore (232 cortèges, 1 million de personnes selon la police et plus de 3 millions selon la CGT), le 2 octobre le record a été au moins égalé en France : selon la police, les cortèges ont réuni 899 000 personnes, 2 900 000 selon la CFDT et 3 millions selon la CGT. Le mardi 12 octobre, tout le monde s’attend à ce que la jeunesse étudiante et lycéenne rejoigne le mouvement. Est-ce aussi le cas pour vous et que vous inspirent ces jeunes qui pensent déjà à la retraite ?

Sitta Neumayer : De manière assez notable, j’ai l’impression que ce sont plus les lycéens que les étudiants qui ont rejoint le mouvement. J’ai moi-même un fils qui entrait en seconde à la rentrée de 2010 et qui aura fait ses premières expériences d’organisation collective (blocus du lycée, manifestations, tentatives d’actions conjointes des salariés...). Or, à les voir, c’était l’illustration de ce que nous disions tout à l’heure sur le fait que ce mouvement a dépassé la seule question technique du financement des retraites.

À quinze ans, il est clair que la retraite est quelque chose d’abstrait. Encore que, déjà sur ce terrain, l’argument de l’espérance de vie croissante qui impliquerait nécessairement de travailler plus longtemps induisait logiquement que toute personne en vie devait se sentir concernée, quel que soit l’âge. Le gouvernement ne pouvait pas user de cet argument (malhonnête par ailleurs) et prétendre en même temps que ne sont légitimes à avoir un discours et une action sur cette contre-réforme que les salariés à cinq ans du taquet. Et puis les jeunes ne sont pas une catégorie autonome coupée du reste de la société. Ils ont des parents, des grands-parents, qu’ils voient se débattre plus ou moins bien dans leur environnement ; ils vivent dans un quelque part dont ils sont capables de voir les réalisations et les destructions. Bref, ils sont en plein dans la société, comme tout le monde, et ils apprennent à la penser par eux-mêmes.

Mais, au-delà de cette rhétorique, les lycéens et les étudiants font l’expérience quotidienne concrète de la réduction des moyens, et plus encore des ambitions, du système éducatif : un tri des enfants selon leur plus ou moins grande capacité à se conformer à des « compétences » (parmi lesquelles l’obéissance), un objectif utilitariste de « donner du travail » alors que c’est précisément ce que le système détruit. Les lycéens et les étudiants le ressentent, même si la formalisation de leurs discours se cherche en attrapant au vol des images dans les discours qu’ils entendent ; ce qui est normal. Sans compter qu’il faut nuancer cette perception en partie construite par des médias sous influence. Or ce travail détruit par les dominants, c’est non seulement la notion économique d’emploi, qui permet de « perdre sa vie à la gagner », mais aussi et surtout – on y revient – la notion sociale de travail comme une activité humaine qui peut être ou devenir collectivement émancipatrice. C’est donc le mensonge du discours dominant sur les valeurs censées être portées qui ne peut plus passer, y compris auprès des jeunes.

Et puis il y a aussi l’aspect exaltant et festif de la lutte. J’ai assisté à des blocages de lycées, où 40 « gamins » se retrouvent à 6 heures du matin avec une apparence d’éparpillement, mais en fait une énergie et une efficacité remarquables. On n’était pas loin de l’anarchie !

Réfractions : Nous avons assisté à une montée en puissance des manifestations nourries tant par le mécontentement ambiant que par l’impression que le pouvoir est autiste. Par son succès, la manif du samedi 2 octobre donne l’impression que « le peuple » est dans la rue, c’est-à-dire plus que les manifestants habituels. C’est à partir de ce moment-là que des blocages ponctuels vont être envisagés, organisés, créant une grande espérance dans la tête des « révolutionnaires ». Peux-tu nous dire quel est votre état d’esprit à ce moment-là, où j’ai l’impression que les choses peuvent basculer. On sait aujourd’hui qu’elles ne le firent pas…

Sitta Neumayer : Effectivement, le passage à l’action (et non plus seulement à la grève, qui au premier abord peut paraître une « non-action ») était un signe fort, et peut-être plus encore pour les cheminots.

Traditionnellement, les transports étaient le secteur sur lequel on comptait pour gêner la production et asseoir le rapport de force d’un mouvement. Dans cette logique, et plus encore depuis 1995, on attendait que les cheminots s’y mettent (cf. 2003 où l’une des actions de sabotage du mouvement aura été de retenir l’intervention des cheminots et de laisser s’épuiser les fonctionnaires, notamment ceux de l’Éducation nationale). De même, quand les routiers s’en mêlent, la tension monte tout de suite d’un cran. Un des aspects des logiques répressives des mouvements sociaux a d’ailleurs consisté depuis dix ans à sanctionner toujours plus sévèrement les blocages des transports (occupations des voies de chemin de fer de plus en plus réprimées, lois pour tenir les routiers à la gorge avec la sanction du retrait du permis en cas d’utilisation des camions pour des blocages, envoi immédiat de l’armée par Sarkozy ministre de l’Intérieur pour empêcher tout début de bouchon en 2002-2003, de mémoire, etc.).

Or, cette fois-ci, c’est le secteur du pétrole qui a pris le relais, d’un coup et de manière magistrale : grève quasi à 100 % de toutes les raffineries (permettant d’arrêter carrément les usines) et blocage concomitant des dépôts. À bien des égards, ce fut symbolique. Le choix du pétrole comme enjeu du rapport de force, tout d’abord, qui nous fait faire immédiatement le lien, au travers de notre dépendance au pétrole, avec la critique des décroissants (et parmi la multiplicité des discours s’en réclamant, je retiens l’approche libertaire qui lie décroissance et révolution sociale). Ensuite, il est remarquable que ce passage à l’action ait été le fait de schémas classiques du mouvement ouvrier. C’est une « bonne vieille » fédération CGT qui était majoritairement à la manœuvre, et elle a utilisé une « bonne vieille » grève avec occupation et piquets de grève. Au moment où le mouvement social s’interroge sur ses modes d’action, on a là un anachronisme rafraîchissant. Enfin, plus particulièrement pour les cheminots, ce passage de témoin entre le secteur des transports et celui des produits pétroliers est venu appuyer, à mes yeux, ce que je disais du deuil de la spécificité des cheminots. Nous n’avons plus de régime « spécial » et nous n’avons plus ce rôle propre de bloquer l’économie pour asseoir le rapport de force d’un mouvement. Ce n’est plus aux autres de venir dans les assemblées générales de cheminots pour sentir le pouls et tenter des jonctions, c’est à nous d’aller dans les AG des autres pour exercer notre solidarité sur leur terrain.

Bien sûr, ces remarques sont à nuancer. Les cheminots ont développé aussi leurs actions traditionnelles sur leur outil de travail propre et, dans les bastions militants de la SNCF (la région de Marseille, notamment), les blocages de l’activité ferroviaire ont été nombreux et efficaces. Peut-être est-ce mon prisme des militants SUD-Rail, et plus généralement Solidaires, qui sont souvent en parallèle dans des collectifs privilégiant l’action directe (anti-OGM, RESF, soutiens aux sans-papiers), mais j’ai le sentiment confus d’une tendance des cheminots à l’action vers l’extérieur, avec d’autres secteurs, sur leurs terrains. Une espèce de curiosité et d’excitation à éprouver le pied d’égalité avec les autres salariés.

En tout cas, pour revenir plus au centre de ta question, ce passage à l’action a sans doute été ressenti collectivement aussi comme un moyen d’émanciper le mouvement des bureaucraties syndicales. Il est autrement plus difficile de commander à des syndicats impliqués physiquement dans la maîtrise d’un territoire (l’usine, le carrefour, etc.) que de canaliser des manifestants dans une marche sur un parcours hyperbalisé.

Cela étant, comme ta question invite à le penser, je crois que nous avons été nombreux à avoir l’impression d’être au bord de quelque chose sans pour autant voir comment ce quelque chose pourrait vraiment advenir. Il y a certes eu un énorme travail des médias intégrés à l’ordre établi pour masquer constamment des bouts du tableau et ne jamais donner à voir l’ampleur des actions. Mais, même dans le milieu militant habitué à passer outre au miroir tronqué des médias des dominants, on ne trouvait pas l’énergie de la dernière poussée qui aurait pu faire basculer. Peut-être a-t-il manqué quelque chose de spectaculairement symbolique. Dans l’Invention de Paris, Éric Hazan fait des développements sur la barricade dans la ville et le fait que, peut-être, Mai 68 a tiré une partie de son énergie singulière de la réactualisation de cette représentation de la barricade. Objectivement, tenir la rue Gay-Lussac ne représente rien en termes de territoire ou de confrontation aux institutions de pouvoir ; mais, symboliquement, c’est l’image même de l’insurrection. L’Histoire ne repasse pas les plats et les symboliques évoluent. Des barricades à Paris ou ailleurs, en 2010, n’auraient pas le même effet. Mais je veux dire qu’il a manqué peut-être un catalyseur de cet ordre.

Réfractions : Nous arrivons au bout de notre entretien. Le dernier signe que quelque chose s’est passé cet automne 2010 s’incarne dans le refus de la direction de la CGT d’aller boire et manger avec le président de la République. La classe politique est soulagée. Le débat peut sembler se passer sur le seul plan politique en direction de la prochaine élection présidentielle. Au fond, la question des retraites n’était-elle pas l’arbre qui cachait la forêt ? Peux-tu de ton observatoire impliqué avancer quelques thèmes qui pourraient remettre les mêmes dans la rue ? J’aimerais revenir sur la fin de ta dernière intervention. En effet, la question qui se pose, c’est de savoir à la fois ce qui a empêché la bascule et ce qui pourrait la permettre. Je pense quant à moi qu’il est un peu court d’en rendre responsable l’appareil syndical ou l’absence de ce que tu appelles la symbolique, même si cela est, je le reconnais, particulièrement séduisant. .

Sitta Neumayer : Je te répondais sur le moment du passage des grèves/manifestations aux actions de blocages/occupations. Ce moment ressortit de l’action directe et du spectaculaire. Il engage donc à mon sens plus spécifiquement le rapport de la base des syndicats aux bureaucraties confédérales, d’une part, et la symbolique, d’autre part. Mais il est clair qu’on ne peut réduire l’analyse à ces deux éléments.

Il est remarquable, notamment, que l’on a en face de nous un État de plus en plus totalitaire au sens où il est partout, politiquement, physiquement et psychologiquement. Sa présence centrale dans la question des retraites est d’ailleurs le résultat d’une nationalisation de fait de la Sécu, qui à l’origine était une construction paritaire dans laquelle le monde ouvrier avait placé un peu de sa tradition propre du mutuellisme extraétatique. Totalitaire aussi au sens où il s’est donné des moyens d’intervention toujours plus puissants, qu’il utilise très vite très fort. Cela agit psychologiquement en bouchant l’horizon collectif : quand on imagine le développement d’un mouvement social, on a de plus en plus de mal à penser un flottement du pouvoir. On n’arrive qu’à penser la répression qui, de fait, arrive vite.

Parallèlement, la conjonction d’une société toujours plus technologique, de la marchandisation de tous les aspects de la vie et de la délocalisation des productions industrielles nous rend plus dépendants, collectivement et individuellement, des rouages du système. Sa déconstruction apparaît plus complexe. D’autant que, de l’autre côté de l’espoir (pour faire un clin d’œil au film de Malraux), il semble aujourd’hui manquer une vision d’ensemble qui structurerait la construction d’une socialisation nouvelle et émancipatrice. Je pense qu’une majorité de gens a un sentiment de paralysie, à ne pas pouvoir détruire, à ne pas savoir déconstruire, à ne pas voir quoi construire.
En revanche, cette nouvelle défaite pourrait être plus féconde, car cette discussion que nous avons sur le but mais plus encore sur les moyens d’action pertinents, on la voit qui se tient au même moment dans de nombreux espaces militants (syndicats, collectifs, organisations politiques, etc.). Il sortira bien quelque chose de ces réflexions…

Quant à savoir quels thèmes pourraient remettre les personnes dans la rue, c’est la question à 1 000 francs ! Avec les retraites, on avait quelque chose de très englobant. On touchait au socle même de ce qui restait de la solidarité obtenue par les luttes du XXe siècle (le programme du Conseil national de la Résistance pour figer un moment historique précis). On ouvrait nécessairement sur le rapport au travail lui-même : ce qu’il est et devrait être, son sens individuel et social, etc. Et cela dans la conscience qu’il s’agit d’une guerre sociale des dominants sur la masse de la population.
Le prochain objectif du gouvernement, pour prélever encore plus de la richesse produite au profit des détenteurs du capital, ce sont les deux autres caisses de la Sécu : l’assurance-maladie et les allocations familiales. La première, liée à l’organisation générale du système de santé publique (hôpitaux au premier chef), est déjà fortement mise à mal, le but étant une privatisation au profit des assureurs. Quant aux allocations familiales, notre tyran actuel n’a-t-il pas réaffirmé en janvier 2011 en Guadeloupe que «  l’assistance n’est pas l’avenir  ». Certes, il s’agissait d’une critique – très hypocrite ! – du modèle politico-économique de « l’outre-mer ». Mais la formulation en principe moral prépare le terrain à une mise à mal, aussi, de ce troisième pan de la Sécu.

Les contre-réformes à venir sur ces thèmes seront-elles aussi frontales et violentes que sur le régime des retraites pour fédérer un nouveau mouvement social ? J’avoue ne pas savoir me forger un avis. D’autant plus que la question des moyens d’action pertinents (aujourd’hui au moins aussi importante que celle des buts) nous invite à nous défaire de la séquence classique : projet du gouvernement > réaction syndicale et/ou associative > manifestations/grèves (avec ou sans blocages/occupations).

Ce qui m’interpelle, en revanche, c’est la réapparition du travail dans une problématique sociale qui était jusque-là axée sur l’emploi (tant côté gouvernement que côté syndicats). Avec les retraites, ce sont vraiment les conditions du travail, donc son contenu, donc son sens, qui ont pointé dans les expressions des manifestants, au-delà du discours macroéconomique dans lequel on parle d’emplois, de salaires, de redistributions comme des masses agrégatives et abstraites. L’intensification du travail dans tous les domaines d’activité et la casse accélérée, sous différentes formes, des services publics feront-elles du travail le sujet fédérateur (y compris pour ceux qui n’ont pas d’emploi, et souvent pas de travail non plus) ? Quelle situation concrète de conflit peut motiver une expression collective fédératrice ? J’ai du mal à voir comment tout cela pourrait advenir. Mais il y a sans doute quelque chose à proposer en ce sens.

À moins qu’un mouvement ne naisse de la pression générale du pouvoir (policière avec la loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure ou « Loppsi », économique avec les réformes fiscales antiredistributives, idéologique avec une liberté d’expression toujours plus remise en question, etc.), et/ou, pour une fois, d’un embrasement général (Grèce, Tunisie, demain l’Algérie, l’Italie ou l’Angleterre, etc.)…

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[1. Cette séparation a été pensée à la fin des années 1980 (la directive européenne qui a donné le « top » départ de l’évolution date de 1991). Elle a trouvé une première application structurante avec la création de RFF (Réseau ferré de France) en 1997, à qui l’infrastructure a été remise en pleine propriété (alors qu’avant la SNCF gérait le domaine public de l’État). Pour faire passer la pilule, on a dit que RFF confiait à la SNCF la gestion déléguée de l’infrastructure. Ainsi a-t-on pu maintenir l’illusion d’une SNCF restée unique. Quant à RFF, il s’est créé sur des considérations exclusivement financières : gérer la dette du système en faisant payer des péages aux utilisateurs de l’infrastructure (dont au premier chef la SNCF) et trouver des financements publics ou privés pour entretenir et développer le réseau. Aujourd’hui, c’est au démembrement des différentes missions de l’Infrastructure que nous assistons. La gestion des circulations a été isolée dans une structure indépendante au sein de la SNCF : une réalité juridique intenable dont on voit qu’elle ne fait que préparer l’externalisation ! L’ingénierie est progressivement vidée de ses forces vives au profit d’une filiale créée au début des années 2000, initialement à 100 % SNCF, mais qui aujourd’hui va fusionner avec la filiale de la RATP et des investisseurs privés dans une entité qui échappera au contrôle de la SNCF. Enfin, des dispositifs légaux variés et complexes banalisent les autres missions concourant à la maintenance de l’infrastructure pour les rendre petit à petit concurrentielles.

[2. C’était, physiquement, le réseau des voies interconnectées par définition même du transport ferroviaire. Mais c’était aussi le réseau de ces agents qui y trouvaient un motif propre à leur solidarité. Une solidarité entre nous, mais aussi au service des autres – les usagers – même s’il y aurait beaucoup à dire sur les raisons pour lesquelles on a laissé les usagers et les salariés se tourner le dos. Tout cela dans le cadre d’une obsession : la sécurité du système. Voir le film Cheminots, de Luc Joulé et Sébastien Jousse, sorti en novembre 2010, remarquable d’intelligence sur ce rapport au corps.

[3. Grève de vingt-quatre heures non reconductible.

[4. Sur les rapports entre travail et émancipation, voir l’article de Philippe Davezies (médecin, enseignant-chercheur en médecine et santé au travail à l’université Lyon-I, et praticien hospitalier), « L’émancipation vis-à-vis du travail, dans le travail, par le travail ? », in revue Travailler, n°6, 2009.