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lundi 22 octobre 2012
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QUANT AUX SEXUALITÉS... ALORS QU’ON EN PARLE
tant, il faudrait croire qu’il n’y a rien à en
dire. Tout du moins rien de sérieux, rien de
déterminant (ou alors d’une manière stricte-
ment individuelle), rien de politique. La
porte des chambres à coucher, des backrooms, voire des donjons
(lesquels, quoique formellement distincts, recouvriraient une
même fonction), clôturerait un univers propre. Tout ce qui serait
vécu dans ce monde à part serait comme séparé des autres sphères
d’existence. Hors de ces espaces clos, on ne pourrait plus rien en
dire, sinon sur le mode de la confession, dans des contextes plus ou
moins institutionnalisés (confessionnal, cabinet...) ou sauvages
(entre ami-es).

Ce qui a trait au « domaine de la sexualité » serait de l’ordre du
privé. Et il serait non seulement déplacé, mais dangereux qu’il
pénètre l’espace public. Une épaisse ceinture de chasteté se charge
de protéger la politique ! La plupart des mouvements définis
comme tels s’en satisfont d’ailleurs. Ils se distinguent simplement
les uns des autres selon le degré de contrôle moral et médical qu’ils
préconisent, sur une échelle qui va de l’ordre moral et de la pathologisation (l’idée que l’homosexualité n’est pas une « anomalie mentale » a été acceptée à grand-peine et d’aucuns s’y opposent
encore) à l’éthique minimale d’un libéralisme absolu de mœurs.

Il arrive toutefois que l’ensemble des dispositifs filtrants, per-
mettant la distinction radicale entre public et privé, manquent à
leur fonction. La tonitruante affaire DSK en fut un récent exemple.
L’effondrement évident de la famille traditionnelle, depuis
la remise en cause (ou tout simplement avec l’impraticabilité) du
modèle officiel et dominant — biparental et hétérosexuel — jusqu’à
l’apparition de nouvelles formes d’organisation de la vie sexuelle,
affective et sociale en est un autre. L’économie capitaliste a d’ail-
leurs bien compris tout le profit qu’elle pourrait tirer de ces trans-
formations. La vente de sex toys, de vidéos pornos, de possibilités
de rencontres s’est largement massifiée au cours des quinze der-
nières années. Les sexualités dissidentes à l’hétéronormativité ne
font pas exception. La plupart du temps, elles constituent elles
aussi un marché, fût-il de niche. La 6 E édition de Fierté Montréal
adoptait l’été dernier un étonnant logo : un code-barre arc-en-ciel...

Mais les anarchistes ne constituent pas davantage un monde
à part, où les questions politiques engagées par les sexualités
seraient d’avance résolues et où les idées reçues n’auraient plus
court. En 1900, Emma Goldman [1]renonça ainsi à participer au
congrès international anarchiste de Paris après que toute discussion relative à la sexualité et au contrôle des naissances en eut été
exclue 1 . On ne saurait toutefois nier que, dans son ensemble, le
mouvement libertaire n’a cessé de combattre les tenants d’un ordre
moral mortifère. Mieux même : il a toujours été un vivier propice
aux expérimentations et aux théorisations novatrices liées aux
sexualités. Dès l’origine, William Godwin dénonçait en 1792 dans
l’Enquête sur la Justice politique le mariage comme étant un « mo-
nopole de la pire espèce », ce qui souleva l’indignation de ses
contemporains.

C’est d’abord de la continuité de cette tradition de réflexion et
d’expérimentation que ce numéro de Réfractions tente de rendre
compte, au travers d’un regard rétrospectif sur plus d’un siècle de
« sexualités en anarchie ». Les premières expériences communau-
taires du début du XXe siècle (qui furent des formes de propagande
par le fait aussi en matière sexuelle), la manière dont les féminismes
et ce que l’on a appelé la « révolution sexuelle » ont réagencé les
termes du débat sur les sexualités dans les années 1970, et enfin les
réflexions développées dans le milieu libertaire actuel sur ce que
signifie appréhender en anarchiste ses propres désirs, tout cela ma-
nifeste le fait que nulle part ailleurs, sans doute, les pratiques
sexuelles n’ont été envisagées ainsi comme porteuses d’enjeux
d’émancipation et, à ce titre, de politique.

La sexualité a certes pu être considérée comme un domaine
relevant d’un discours spécialisé. Depuis plusieurs décennies, c’est
à la psychanalyse qu’est reconnue la mission officielle de parler du
sexe. Certaines tentatives émancipatrices, visant la sexualité, se di-
rent même dans son vocabulaire. Ce numéro a attribué une place
à des expressions qui, à partir d’un engagement psychanalytique
et politique, manifestent l’impossibilité d’un discours spécialisé,
clos sur lui-même.

Mais précisément parce qu’il nous semblait peu pertinent de
proposer une collection de postures idéologiques sur la sexualité,
ce sont essentiellement d’autres voix qu’il nous importait ici de
donner à entendre. Des voix qui n’adoptent pas la posture du « dis-
cours sur la sexualité », mais qui sont l’expression de voies
sexuelles. Des voix désirantes qui disent leurs propres expériences
et leurs propres luttes. Des voix qui, si minoritaires soient-elles,
ne laissent pas de nous parler. Le lesbianisme n’est-il qu’une
option sexuelle où peut-il revêtir une dimension politique propre ?
Comment la pornographie peut-elle être un lieu de contestation
des représentations dominantes, d’expression d’autres désirs et
d’expérimentation ? Que peuvent nous inspirer les luttes des travailleuses du sexe ?

Deux textes en contexte concluent ce dossier. Ils s’inscrivent
dans le mouvement de mobilisation sociale initié, au Québec, par
la protestation étudiante contre l’augmentation drastique des frais
d’inscription universitaire. Ils donnent à voir comment les ques-
tions relatives à la sexualité s’inscrivent dans une dynamique de
contestation généralisée, mais aussi comment elles ne sont pas seulement des questions posées, mais, encore une fois, des expériences
vécues.

Tous les textes présentés dans ce numéro participent, malgré
leurs divergences théoriques, d’un même geste : ouvrir des possi-
bles. En aucun cas les débats où ces différentes perspectives se ren-
contrent ne sauraient aboutir à quelque point final que viendrait
poser on ne sait quelle théorie « anarchiste » de la sexualité. Il s’agit
encore moins de dire comment les anarchistes doivent baiser ! Les
multiples pratiques exposées ici ne sont que des exemples et pas
des (nouvelles) normes. Elles désignent des sites critiques d’où
peuvent surgir des politiques mutantes. Parce qu’il recouvre un
mouvement émancipateur qui se pense sur la totalité des choses, et
pas seulement dans l’action politique considérée d’une façon restrictive, l’anarchisme infuse les sexualités. Et ces dernières ne manquent pas de lui renvoyer la pareille.

Et si, pour finir, les sexualités étaient un prisme à travers lequel
les rapports entre spontanéité pratique et réflexion théorique, tels
qu’ils pourraient être conçus par les anarchistes, se donnaient à
voir ? Et s’il était aussi absurde de parler d’une conception anarchiste de la sexualité que d’une conception anarchiste de la société
ou de la communauté, parce, qu’il n’y aurait, malgré un horizon
révolutionnaire commun à construire, que des pratiques d’émancipation diverses à exprimer ?

La commission


[11. Emma Goldman,
L’Épopée d’une
anarchiste, Bruxelles,
Complexe, 2002,
pp. 123-124.


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