Editorial

lundi 7 mai 2012
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LES MOUVEMENTS D’OCCUPATIONS D’ESPACES PUBLICS QUI
se sont multipliés depuis l’année dernière dans diverses
villes d’Europe et des États-Unis ont certainement bénéficié de l’élan initié par les révoltes dans les pays arabes, et on
peut trouver entre les deux groupes d’événements des points
communs mais aussi de grandes différences. Parmi les points
communs, le plus manifeste est sans doute l’utilisation des réseaux de communication par Internet, qui ont facilité une mobilisation rapide et étendue. Dans les deux cas aussi, on a
constaté une auto-organisation et un refus de toute prise de
commandement par des associations ou des individus. Le caractère clairement libertaire des pratiques d’assemblée et de
décisions est très encourageant, même si les antécédents anarchistes sont complètement ignorés et non revendiqués explicitement. Du côté des différences, il faut souligner d’abord que
dans les pays arabes le but immédiat était le renversement
de dictatures, but éminemment rassembleur et concret ; à
l’opposé, les mouvements des « indignés » se caractérisent par
la multiplicité et l’indétermination des buts, l’unification se
faisant seulement par l’identification des ennemis communs :
les financiers, les grands possédants, les politiques qui sont à leurs ordres. En outre, dans les pays arabes, une bonne partie
des activités étaient paralysées par les grèves et les manifestations de masse, tandis que dans les pays occidentaux les activités, notamment économiques, se poursuivent normalement
en dépit des mobilisations, qui restent minoritaires. Dans les
deux cas, on peut cependant s’interroger sur les résultats : une
fois chassé le tyran, que va-t-on mettre à sa place, à quel point
le changement pourra-t-il se faire en profondeur ? Mais
la question est bien plus embarrassante ici : sur quoi peut
déboucher une mobilisation, aussi réussie soit-elle au plan organisationnel et pratique, si elle n’a pas d’objectif réalisable
à court terme ? Le fait de résister, de construire, de sentir
ensemble une force a des effets durables sur les personnes et
les relations humaines, même si le mouvement se dissout : cela
donne confiance dans le fait qu’une large mobilisation est
possible, et qu’elle peut atteindre des objectifs et faire vivre
d’autres expériences. Mais peut-on espérer en attendre plus,
dans le sens d’un réel changement de société ?

Dès lors s’ouvre une réflexion fondamentale sur l’inscription de ces mouvements dans la durée et sur le rapport entre la
discontinuité de leurs surgissements et la continuité du travail
militant en vue d’un changement radical. En Espagne, une des
manières de durer a été de décentraliser l’occupation vers les
quartiers des villes, où elle pouvait consister plus facilement
à se réapproprier des fonctionnements quotidiens. Le rôle
des anarchistes dans cette situation peut être (et c’est le cas
à Barcelone et à Madrid) d’inciter à une reprise en mains par
le bas de l’organisation de nos vies (logements, alimentation,
aménagement des espaces publics, etc.) et à une fédération
des unités locales. En Grèce, où l’effondrement économique
a provoqué un véritable problème de survie, on a vu se développer spontanément des réseaux de troc et de prêts sans intérêts, des occupations, y compris d’un hôpital, des potagers
collectifs tant ruraux qu’urbains. D’autre part, nous pouvons
considérer l’imprévisibilité des mobilisations comme un fait
positif, en comprenant qu’il ne sert à rien de chercher à les
susciter mais que nous devons continuer nos activités
constantes d’agitation et de propositions alternatives, qui de
temps en temps convergeront avec des surgissements spontanés imprévus.

Une de nos difficultés à intervenir dans ce type de mouvements très diversifiés réside dans le fait que, en tant qu’anarchistes, nous avons une proposition de société alternative, mais
qu’elle n’est pas actuellement audible, souhaitable ou crédible
pour la plupart des acteurs des mobilisations. Nous maintenons une mémoire des luttes passées, mais nous ne voyons pas
comment elle peut être utile et influencer les luttes éparses
et ponctuelles. Du point de vue théorique, il est nécessaire
d’admettre que le sens global des mouvements d’une époque
n’est donné qu’a posteriori, et qu’il ne peut donc servir de guide
des actions dans le présent. Nous pouvons nous demander
comment les idées révolutionnaires font leur chemin dans une
société, comment un nouvel imaginaire remplace l’ancien,
puisque cela s’est effectivement passé historiquement à plusieurs reprises, mais des siècles de réflexion à ce sujet n’ont pas
abouti à définir l’ensemble des facteurs convergents nécessaires
pour qu’une étincelle vienne mettre le feu aux poudres.

Que ce soit sous l’effet de la misère ou de la peur de la
misère, de l’insatisfaction politique ou de l’indignation morale,
le désir que les choses changent est puissant et largement
répandu, même si ce qui est désiré n’est encore que peu clairement exprimé et mis en chantier. Les anarchistes peuvent dès
lors agir à plusieurs niveaux : en tant que participants aux
mouvements, proposer et initier des prises d’autonomies
locales et chercher à les fédérer ; en tant qu’héritiers d’une
mémoire de luttes, proposer des services tels que biblio-
thèques, récits et analyses ; en tant que porteurs d’une des
utopies possibles, continuer à la jeter au vent sans trop se
préoccuper de qui voudra l’attraper au vol.

La commission


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