N°5 Présentation

mardi 4 mai 1999
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Un certain type de colonisation de la Terre arrive à sa phase terminale ; toutes les populations du monde y sont concernées ; de nouvelles formes de vie voient le jour tandis que disparaissent toute inventivité humaine et toute option incompatibles avec l’Ordre planétaire. La cité contemporaine n’accouche plus des singularités humaines et géographiques ; elle contrôle l’application des normes d’homogénéité et d’uniformité générales.

Un certain type de colonisation de la Terre arrive à sa phase
terminale ; toutes les populations du monde y sont concernées ; de nouvelles formes de vie voient le jour tandis que disparaissent toute inventivité humaine et toute option incompatibles avec l’Ordre planétaire. La cité contemporaine n’accouche plus des singularités humaines et géographiques ; elle contrôle l’application des normes d’homogénéité et
d’uniformité générales.

Choisir sa vie, c’est désormais répondre à des questions extravagantes : dois-je m’imprégner d’une « pensée globale », mais limiter mes actions à mon terroir ? Une existence gratifiante consiste-t-elle à zapper, à circuler d’une « zone temporaire d’autonomie » à une autre, au hasard des
frontières mouvantes du capitalisme sauvage ?
Le nouvel espace planétaire invite à repenser les repères de notre
géographie. Le désastre de Sedan, en 1870, avait conduit les Français à attribuer leur défaite à la supériorité des cartes allemandes. L’excuse était mauvaise, mais l’image peut servir à comprendre que le profil
éventuel d’un destin apparaît toujours sur une mappemonde inédite. Encore faut-il disposer de mesures appropriées pour dessiner celle-ci.

Le présent numéro résulte des journées sur « L’écologie sociale et la cité. Élisée Reclus, Patrick Geddes. Les idées et l’action dans la cité 1899-1999 », organisées à Montpellier par le Collectif des journées libertaires (CJL) du 14 au 16 mai 1999 1, et les articles présentés dans les pages
thématiques proviennent des conférences données à cette occasion.
« Réfractions » propose à ses lecteurs de sortir Reclus de l’oubli, de redécouvrir cette œuvre monumentale, non pour l’embaumer dans un musée mais pour retrouver son action inspiratrice et enlever le maquillage des certitudes.2
Car, nous apprend Georges Roques dans un premier article, la géographie dite « nouvelle » n’est pas de première fraîcheur. Élisée Reclus, auquel elle se réfère, est pratiquement « oublié ». L’héritage intellectuel du grand géographe reste encore virtuel.

On peut ajouter que l’amnésie est l’idéologie virtuelle du monde contemporain.

L’inattention des géographes a eu des conséquences tragiques, comme le rappelle Philippe Pelletier : une géographie qui se prétend « humaine » plutôt que « sociale », - terme toujours insupportable aux bien-pensants -, une représentation apocalyptique de la mégapole, et surtout cet
organicisme qui associera l’école allemande de Geopolitik au national-socialisme. En outre, l’approche de Reclus consiste à prendre en compte les jeux du pouvoir et les inégalités socio-spatiales. On peut retenir de cette intervention la nécessité d’inclure la carte des classes sociales dans les manuels scolaires et les analyses journalistiques.

Paul Boino propose une relecture de l’urbanisation qui se situe au-delà de l’opposition ville-campagne et à la lumière de Reclus : il invite à redécouvrir les jeux du pouvoir dans la gestion de l’espace urbain.
Tom Steele révèle les sources de cette fraîcheur de Reclus. La géographie universitaire s’est faite contre lui : elle s’est créée un public de spécialistes, délaissant l’immense population qui, hors de l’université, est aussi en quête de savoir. Reclus, et son complice Patrick Geddes, l’urbaniste
écossais, surent être des éducateurs populaires.3
Enfin, après avoir ainsi posé quelques jalons pour une géographie sociale, il reste à observer des réalités plus immédiates : les environnements ruraux et urbains, l’habitat...

La réflexion anarchiste sur les cités-jardins, celle des situationnistes sur la ville, l’analyse de Murray Bookchin sur le municipalisme libertaire, les travaux de Colin Ward sur la circulation, le contrôle des eaux et la maison, les contributions de John P. Clark au biorégionalisme, les actions avec les squatters, les communautés alternatives, les recherches sur les énergies douces, le mouvement « Reclaim the Streets » (« Reconquérir la rue »), celui du théâtre de rue, bien d’autres expériences encore, invitent à établir des lignes de force pour nos actions sur l’environnement immédiat : ses rapports avec le capital, son interaction avec les collectivités humaines, leurs liens et leurs conflits réciproques. Il faudra bien un jour en faire le point.

En attendant, Philippe Garnier pose déjà le problème de l’architecture, dans sa signification la plus profonde, sous un angle psychanalytique.

Pour conclure, Georges Matéos propose, en liaison avec les journées de mai, sa lecture de l’écologie sociale à la lumière de l’économie et à travers les thèses novatrices que lui suggère René Passet. Bref, la position de Reclus ouvre un débat qui est loin d’être clos, d’autant plus que, d’un côté à l’autre de l’Atlantique, les mots n’ont pas les mêmes connotations ni parfois les mêmes significations. En quel sens peut-on dire qu’il est écologiste avant l’heure ? Où se situe dans l’écologie, l’organicisme, le holisme, les points de bifurcation qui permettent les dérives fascistes ? Sur quoi
se fonde une éthique qui récuse des sources de décision extérieures aux collectivités particulières ou même aux individus ? Le débat continue...

Ronald Creagh


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