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André Bernard
Être anarchiste oblige !
dernière modification le 31 août 2011
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Il est quasiment assuré que ceux qui ont lu l’Esquisse d’une
morale sans obligation ni sanction
de Jean-Marie Guyau1 trouveront
mon titre paradoxal : une forme d’oxymore. Mais peut-être pas ; de fait, un anarchiste ne s’autorise pas à faire n’importe quoi ; tout n’est pas permis quand on se veut porteur de ces idées-là ! Si personne n’est obligé d’être anarchiste, pour le moins être anarchiste devrait obliger…Il y a alors des actes, des actions que l’on s’interdit de commettre. C’est ce que je pense. Chacun, à sa mesure, trouve ainsi plus ou moins bien
sa voie entre les embûches de la vie.

− Mais où se niche donc la source de cette « obligation » ?
− Dans la volonté de cohérence.
− Vous dites ?
− Oui, dans l’ajustage le plus harmonieux possible entre la pensée et les actes d’un individu donné. Être anarchiste et cohérent
peut ne pas être facile : il s’agit de tenir les rênes, pas d’aller à bride abattue ; ça oblige.

Mais, de temps en temps, il faut aussi savoir lâcher un peu la bride. De la souplesse dans la course ne nuit pas.

Cependant, en 1927, dans son introduction à l’Éthique2 de
Kropotkine, Marie Goldsmith écrit :
« Mais quel est l’élément qui, chez l’homme, est, à ses yeux
[ceux de Kropotkine] la base et la source principale de la morale ?
C’est son instinct social naturel avec tous ses dérivés supérieurs qui forment le contenu de toute morale : sympathie pour ses semblables, solidarité, entr’aide, sentiment de justice, générosité, abnégation. » Tout en précisant un peu plus haut, « en répudiant aussi bien les principes religieux que les entités métaphysiques, il est amené par là même à dénier à la morale toute origine supra-humaine » .

Cette détermination sociale, cette caractéristique innée, cette
« obligation », qui serait donc tout « intérieure » et irrationnelle, Kropotkine en cherchera la vérification autour de lui dans ses pérégrinations et dans ses lectures ; et développera sa
pensée dans un livre argumenté, scientifique même : l’Entraide3.

Plus tard, dans l’Éthique, après avoir dit son admiration pour l’oeuvre de Jean-Marie Guyau, Kropotkine mettra l’accent, dans un propos peut-être un peu vague et humaniste, sur « l’idée de la vie » comme base de l’éthique de ce même Guyau ; et sur la dépense physique − et mentale −, le trop-plein, comme une des manifestations de la vie :

« Vie, c’est fécondité, et réciproquement la fécondité, c’est la vie à
pleins bords, c’est la véritable existence. Il y a une certaine générosité
inséparable de l’existence, et sans laquelle on meurt, on se dessèche intérieurement. Il faut fleurir ; la moralité, le désintéressement, c’est
la fleur de la vie humaine. » (Esquisse, p. 181-182.)

Déclaration pourtant insuffisante, insatisfaisante, pour le savant
qu’est Kropotkine qui a besoin de l’approbation de la science. Et c’est
tout au long de l’Entraide qu’il posera les pierres de base d’une morale, pierres qui émailleront son discours de chercheur de faits incontournables ; travail qui débouchera sur une éthique libertaire, sur
une morale anarchiste ; aussi pouvons-nous penser qu’il a écrit ce
livre pour conforter son propre élan naturel et son comportement personnel généreux ; et l’enseignement de la nature et celui de l’Histoire ont-ils appuyé ses convictions. Plus tard, pour le lectorat militant, il écrira la brochure intitulée la Morale anarchiste4, publiée à maintes et maintes reprises.

Les exemples donnés par Kropotkine dans l’Entraide sont-ils trop anecdotiques pour nos scientifiques modernes, et maintenant inacceptables tant pour les spécialistes de la vie des animaux que pour l’historien ?

Nous laisserons d’autres en juger et à de plus compétents le soin de dire en quoi l’entraide se révèle une loi de la nature et un facteur de
l’évolution ; nous laisserons d’autres encore affiner une critique ou remettre en question une oeuvre que nous avons considérée jusqu’ici
comme pertinente et juste ; du moins, nous dirons qu’elle nous a
porté et que nous l’avons faite nôtre ; et que c’est sur cette base que
nous avons construit notre morale.

De toute façon, la connaissance du monde est impuissante, nous
semble-t-il, à fonder une morale ; la science ne peut qu’« éclairer » un
chemin choisi : car les faits observés ne sont pas toujours correctement interprétables et trop souvent contradictoires les uns par rapport aux autres pour servir nos convictions.

Au pire, si tout cela se révélait par trop controversé, nous choisirions pour autant et de façon délibérée notre chemin : nous ne
craignons pas, en effet, de marquer notre refus, de nous dresser contre une « réalité » extérieure à nous : nous, sujets pensants, sommes aussi le réel. Notre liberté suffira alors à déterminer notre marche ; nous déciderons du cap sans trop nous charger de bagages.

Et, pour avancer vers l’horizon qui nous attire − en nous référant
quand même aux données « scientifiques » −, nous retournerons à ce
qu’écrit Kropotkine quand il déclare d’emblée, dès l’introduction à l’Entraide, que cette dernière est à prendre en compte dans l’argumentation « en faveur de l’origine préhumaine des instincts moraux » (p. 15-16).

Pour Kropotkine, le sentiment moral ne peut pas s’expliquer si l’on
pense que c’est un privilège de la nature humaine et si l’on ne descend
pas jusqu’aux animaux, aux plantes et aux rochers pour le comprendre.

Un chercheur contemporain, Claude-Marcel Hladik, du Muséum
national d’histoire naturelle, confirme d’ailleurs cette assertion :
« L’éthique, incluant les notions du “bien” et du “mal”, semblerait
également provenir du plus profond des structures sociales des
groupes d’anthropoïdes5. »

Si Kropotkine s’appuie sur son observation de la nature pour justifier son propre comportement moral et social, il dit bien également
que l’égoïsme exerce ses ravages mais que la générosité tient tout autant de place. Lequel des deux plateaux de la balance l’emporte-t-il sur l’autre ? Entre ces deux « déterminations » sociales, la liberté individuelle aura encore à montrer son nez.

Dans l’Entraide, l’auteur s’inscrivait en quelque sorte en faux, pour le moins, par rapport aux écrits de Charles Darwin.

En décrivant l’évolution, en tentant de dire ce qu’il en est de la nature vivante − ce que l’on a appelé aussi le transformisme −, de l’évolution des espèces végétales, animales et aussi de l’être humain, Darwin, mais surtout ses disciples, mettait l’accent sur la loi de la jungle, sur la lutte pour la vie des uns contre les autres, sur la guerre permanente de tous contre tous, où seuls les plus forts et les plus rusés survivent, avec la compétition comme règle et l’élimination des moins aptes.

Cette vision dumonde convenait d’ailleurs très bien à la bourgeoisie de l’époque − et encore plus à l’ultralibéralisme de maintenant − qui voulait trouver là une justification théorique à l’individualisme exacerbé, à la compétition capitaliste, à la concurrence sauvage et à la domination.

Le travail de Kropotkine ne surgit pas ainsi de nulle part. S’il fut un
scientifique, un géographe, un observateur des espèces animales et des manières d’être des humains, il fut surtout un militant de l’anarchisme, un des plus importants de son époque (1842-1921).

Ce qui explique sans doute le silence dans lequel est maintenue son oeuvre, rarement citée dans les bibliographies scientifiques. D’autant que, plus on avance dans la lecture de l’Entraide, plus on quitte le terrain des plantes, des animaux, pour traiter des villes et des hommes, plus le discours de Kropotkine se fait « politique », et la notion d’entraide devient un plaidoyer pour la « justice sociale ». De quoi refroidir la déjà neutralité des scientifiques qui répugnent à s’avancer sur ce terrain.

Opposée à cette représentation où l’homme ne serait qu’un loup
pour l’homme, la démarche de Kropotkine ouvre un autre horizon où
la morale est première ; et cette préoccupation court tout au long du
livre ; ainsi, il y aurait « un instinct qui s’est peu à peu développé parmi
les animaux et les hommes au cours d’une évolution extrêmement lente, et qui a appris aux animaux comme aux hommes la force qu’ils pouvaient trouver dans la pratique de l’entraide et du soutien mutuel,
ainsi que les plaisirs que pouvait leur donner la vie sociale » (p. 17).

« C’est sur la conscience de la solidarité humaine − ne fût-elle même qu’à l’état d’instinct −, sur le sentiment inconscient de la force que donne à chacun la pratique de l’entraide, sur le sentiment de l’étroite dépendance du bonheur de chacun et du bonheur de tous, et sur un vague sens de justice et d’équité, qui amènent l’individu à considérer les droits de chaque autre individu comme égaux aux siens. Sur cette large base se développent les sentiments moraux supérieurs. » (P. 17.)

Mais, rajoute plus loin Kropotkine : « La nature est la variété
même, offrant toutes les nuances possibles de caractères, du plus bas
au plus élevé ; c’est pourquoi elle ne peut pas être dépeinte par des assertions trop générales. Encore moins peut-elle être jugée du point
de vue du moraliste, parce que les vues du moraliste sont elles-mêmes
un résultat, en grande partie inconscient, de l’observation de la nature. » (P. 54.)

« La vie en société serait complètement impossible sans un développement correspondant des sentiments sociaux, et particulièrement d’un certain sens de justice collective tendant à devenir une habitude. » (P. 74.)

L’Entraide est donc le fruit de son expérience de scientifique, voyageur en Sibérie orientale et en Mandchourie septentrionale où il
étudia sur le terrain les comportements de lutte des animaux pour
leur existence face aux rigueurs terribles du climat. Sans nier la lutte
entre les individus, il décrit une nature où la coopération, l’entraide,
entre animaux de la même espèce, est un facteur primordial de l’évolution, sinon le facteur essentiel de la
survie.

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