« Nous ne sommes plus dans le patriarcat, même si… »

mercredi 19 mai 2010
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Geneviève Fraisse est philosophe, féministe, directrice de recherche au
CNRS et depuis plus de trente ans ses travaux portent sur l’histoire de la pensée de l’égalité des sexes et la construction des instruments de pensée féministe.
Pour préparer cet entretien, je lui ai fait parvenir les questions présentées ci-dessous et sur lesquelles nous souhaitions, à Réfractions, connaître son point de vue. L’entretien ne s’est pas déroulé d’une façon formelle, Geneviève Fraisse et moi avons échangé autour des problèmes soulevés par ces questions, pas nécessairement dans l’ordre où elles sont présentées.

– Certains courants du féminisme actuel prônent la déconstruction du genre – voire du sexe – comme la voie royale pour l’abolition du patriarcat. Alors que dans les années 1970 le mouvement féministe s’attaquait à la hiérarchie et à la domination masculine, aujourd’hui ces courants mettent l’accent sur les transformations corporelles et sur le jeu des identités sexuelles.
Quelle serait ta position à ce sujet ?

– Dans La Raison des femmes (1992, p. 200) tu écris :
« Le passage d’une histoire individuelle du féminisme à une histoire collective au début du XIXe siècle ne signifie pas simplement un ‘progrès’ historique, moment où seraient analysées, puis dépassées les insuffisances des stratégies individuelles ou des comportements
d’exception. » Est-ce qu’actuellement, du moins en France, on ne serait pas en train de revenir à ces stratégies individuelles, voire identitaires ?

– À propos du patriarcat, tu soutiens qu’en Occident la domination masculine ne prend plus la forme du patriarcat mais qu’il faudrait plutôt parler de la « société démocratique des frères ».
Peux-tu nous en dire plus ?

– À l’heure actuelle, dans certains courants féministes l’égalité n’est pensable que dans l’indifférenciation des sexes. La différence n’est pensée que comme nécessairement hiérarchique. Sachant la valeur que tu accordes à l’égalité comme principe, comment entends-tu cela ?

G. Fraisse : J’ai été rétive au mot genre il y a vingt ans déjà, dans un long processus d’étonnement ; en même temps j’ai toujours été intriguée par le fait qu’il fallait restituer la logique, la compréhension. Je pense d’abord que cela s’insère dans un problème très large, global : la question de l’identité est partout, pas seulement chez les féministes. C’est-à-dire que l’affirmation du sujet individuel prime politiquement sur des propositions collectives. On retrouve cela avec la polémique autour de la jeune fille portant un foulard sur les listes du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA) : l’important, c’est son affirmation individuelle et ce n’est en rien ce qu’elle peut représenter à travers cela. Toutes ces questions ont une spécificité liée à la question femme, sexe, genre. Mais je pense aussi qu’elles touchent à un ensemble. J’ai eu plusieurs polémiques quand j’ai sorti le Consentement, tout particulièrement avec mes camarades d’extrême gauche qui ne comprenaient pas pourquoi je posais la question comme cela. Pour eux le consentement est clivé : ou bien on est soumis ou bien on est libre. Moi qui essayais d’articuler les deux, j’avais affaire à des sourds. Ils veulent bien parler du consentement comme soumission, ils veulent bien parler du consentement comme liberté, mais ils ne voient pas que cela s’articule, même si ça grince un peu. On a bien affaire à un problème philosophique général, qui n’est en rien particulier au féminisme.

À propos de la phrase dans La Raison des femmes  : le progrès, ça n’existe pas, il s’agit plutôt de ruptures. C’est pour ça que je l’ai mis entre guillemets. Je pense que la fin du XXe siècle a été un moment de rupture : on est arrivé à l’acquisition de la quasi totalité des droits civils, comme l’égalité parentale par exemple, qui parachèvent la citoyenneté.

L’égalité à l’intérieur de la famille ne date que de la fin du XXe siècle. Il y a un saut à ce moment, de la même façon qu’il y a eu un saut il y a deux siècles, parce que la plupart des droits sont acquis après deux siècles de combat féministe (mixité de l’enseignement, égalité dans la famille, etc.). Un certain nombre de lois sont données aux femmes à la fin du XXe siècle, et quelque chose bascule du côté de ce que j’appelle la controverse. Nous sommes suffisamment nombreuses pour être en désaccord. C’est ce que je disais au moment de la parité : ce n’est plus seulement une femme d’exception qui va faire le printemps féministe, comme Simone de Beauvoir dans les années 1970 ; ça, c’est fini. L’avantage du débat sur la parité est qu’on pouvait voir dans la même page du journal des textes de femmes ayant des avis contradictoires. Comme on est des êtres historiques, on peut être en désaccord.

Dans la controverse, quand on parle du foulard ou de la prostitution, on peut être en désaccord, on peut ne pas être d’accord sur la définition de la liberté, on est féministe mais on peut définir la liberté d’une façon ou d’une autre. C’est cela que je défends. Face à l’individu, nous pouvons être dans la controverse, et être en désaccord sur la liberté ou sur l’égalité, sur les fins et sur les moyens.

—Liberté qui n’en est pas une sans l’égalité.

G.F. Il y en a qui ne prennent qu’un seul principe, soit la liberté, soit l’égalité. Je prends les deux : il faut garder les deux concepts et non pas privilégier l’un des deux. La liberté du corps, par exemple maternelle ou prostitutionnelle. Je n’ai pas de problème avec les mères porteuses, je pense que cela a toujours existé, qu’il y a toujours eu des mères qui ne font que porter l’enfant et d’autres qui les élèvent.

Pour reprendre la question contemporaine de la jeune femme qui se présente sur les listes du NPA [Nouveau Parti anticapitaliste], pour moi le problème n’est pas tellement qu’elle porte le foulard ou qu’elle soit de la religion de l’Islam. Le problème, c’est qu’aucune religion ne pense l’égalité homme-femme ; les religions sont contradictoires avec l’égalité entre hommes et femmes. Les féministes chrétiennes par exemple sont amenées à faire des aménagements aux deux extrêmes, du côté de la liberté de la contraception et de l’avortement comme du côté de la parité, parce qu’aucune religion ne veut de prélat féminin – il y a bien quelques femmes rabbins, c’est toujours conquis de haute lutte, mais ne parlons pas des religions chrétiennes ou musulmanes. Quand on défend cette jeune femme, on ne le fait qu’au nom de la liberté, il y en a qui vont dire que c’est au nom de l’égalité, mais justement moi je mets les deux en même temps. Des gens d’extrême gauche, qui sont nos amis, vont dire :
« puisqu’elle consent, elle est libre » ; d’autres vont dire : « chacun doit
être égal à chacun ». Ce raisonnement n’est pas sans rencontrer un
certain nombre d’obstacles. Il suffit de remplacer cette femme avec un
foulard par quelqu’un d’autre qui leur plairait moins, un imam par
exemple : est-ce que cela aurait le même effet d’énoncé d’égalité ? Je
propose qu’on essaie de vérifier si c’est pareil quels que soient les
individus.

— Est-ce que tu peux développer les raisons de tes réticences à la notion de genre ?

G.F. Le genre est une hypothèse conceptuelle intéressante. En langue américaine le mot « sexe » est biologique uniquement, contrairement à la langue française dans laquelle le mot
« sexe » est polyphonique. Le mot genre est venu comme une hypothèse conceptuelle possible. Nous avons besoin de concepts.
En revanche je pense qu’il peut aussi être un obstacle pour la pensée. On le voit dans les lieux académiques, où c’était déjà perceptible il y a vingt-vingt-cinq ans. Le mot genre veut dire social, culturel par rapport à biologique ; il rabat sur l’opposition nature/culture. Or je pense que cette opposition est un schéma heuristique épuisé. Donc, si on garde le mot genre par rapport à sexe, si c’est pour garder culture par rapport à nature, je dis non.

Le deuxième problème avec le mot genre, c’est qu’il fonctionne comme un universel, un neutre, qui va faire cache-sexe, effacer la contradiction au profit d’un neutre. On va dire : on travaille sur le genre, alors qu’en fait on travaille sur la question d’un rapport de force, des rapports sociaux de sexe, comme continuent à dire certains. Au moins, quand on dit rapports sociaux de sexe, on entend quelque chose qui est conflictuel, l’image marxiste d’un rapport de contradiction, de conflit.

La troisième raison pour laquelle je continue à garder le mot sexe est que ce mot n’est justement pas manipulable facilement, on ne peut pas désamorcer ce qu’il y a dans le mot sexe : la sexualité, l’excès, l’inégalité… C’est un mot qui porte beaucoup de pistes possibles de travail, voilà pourquoi je veux le garder. Je ne me sers pas du chemin nature/culture puisque ce qui compte pour moi, c’est l’historicité, précisément cette échappée hors de l’opposition nature/culture. Qu’est-ce qui fait histoire ? En énonçant le naturel par rapport au culturel, que le sexe précède le genre ou que le genre précède le sexe, c’est le même chemin heuristique nature/culture. Moi, ce qui m’intéresse, c’est ce qui va faire histoire. Comment cela va basculer vers l’histoire.

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