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Anne Steiner
De l’émancipation des femmes dans les milieux individualistes à la Belle Époque
Article mis en ligne le 23 mai 2010
dernière modification le 23 mai 2011
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La femme : une mineure de la naissance à la mort

Dans les années qui précèdent la Première Guerre mondiale,
la femme subit encore dans tous les aspects de sa vie la
domination masculine et passe lorsqu’elle se marie du joug du
père au joug de l’époux. Elle ne peut sans son accord exercer une activité professionnelle, ouvrir un compte en banque, s’inscrire à un examen, obtenir un passeport. Si les époux se jurent fidélité, la femme seule est passible d’emprisonnement en cas d’adultère. Le mari, enfin, peut utiliser la contrainte pour obtenir de son épouse l’exercice du devoir conjugal. Moyennant quoi, il lui est fait obligation de pourvoir à ses besoins et à ceux de leurs enfants, ce que le code civil résume ainsi : « Le mari doit protection à sa femme, la femme obéissance à son mari. »

Les femmes sont cependant nombreuses à travailler dans le secteur artisanal, industriel, et dans le secteur tertiaire qui émerge alors. Mais leurs salaires, même à qualification égale, sont inférieurs à ceux des hommes et ne peuvent que difficilement leur permettre d’assurer leur subsistance. Quant à assurer celle de leurs enfants, mieux vaut ne pas y penser. Bien difficile dans ces conditions d’échapper au mariage : la condition de la femme célibataire est peu enviable, celle la fille mère souvent intenable. Aux difficultés économiques, s’ajoute l’opprobre social.

Depuis les lois Ferry, l’enseignement primaire est obligatoire pour les garçons comme pour les filles mais ces dernières, bien que massivement scolarisées, souffrent encore d’un déficit d’éducation. Elles sont beaucoup moins nombreuses que les garçons à pouvoir acquérir une qualification à travers l’apprentissage, ou à bénéficier d’un complément de formation générale dans le cadre des cours supérieurs ou complémentaires. Les lycées de jeunes filles, qu’une très faible minorité fréquente, ne préparent pas à l’examen du baccalauréat. Celles qui veulent acquérir ce grade doivent se
présenter en candidates libres. Rares sont alors les femmes qui s’aventurent sur les bancs de l’Université, d’autant plus que la
plupart des professions ouvertes aux diplômés du supérieur sont fermées aux femmes. A chaque étape de leur parcours, elles doivent livrer bataille.

Longtemps le mouvement ouvrier a été hostile au travail des femmes. Il s’agissait plutôt de revendiquer pour l’homme un salaire lui permettant de faire vivre dignement sa famille et d’épargner à la femme l’aliénation de la fabrique. On estimait que l’emploi des femmes ne servait qu’à faire pression sur le salaire des hommes sans prendre en considération que cet emploi était la garantie de leur indépendance financière. Pourtant le Congrès national ouvrier de Marseille en
1879 s’était prononcé pour l’accès des femmes aux droits civiques et sociaux et pour l’égalité de leurs salaires avec ceux des hommes. Aubertine Auclert, représentant la coopérative ouvrière de Belleville,
avait été applaudie lorsqu’elle avait déclaré à la tribune qu’il fallait cesser de regarder le mariage comme la source alimentaire de la femme, et qu’on devait considérer toute femme pouvant travailler
et ne travaillant pas comme une femme entretenue. Toutefois dans les années suivantes la question de l’émancipation des femmes continuait à être traitée comme une question secondaire qui ne pourrait être définitivement réglée qu’après la destruction du mode de production capitaliste.

Et trente ans après le Congrès de Marseille, la travailleuse, en dehors des secteurs professionnels spécifiquement féminins, était plus souvent perçue comme une concurrente à abattre que comme une camarade avec laquelle combattre. L’affaire suivante en fournit un
bon exemple : en avril 1913, Emma Couriau, qui travaille comme typote
depuis 17 ans, demande à s’inscrire à la chambre syndicale typographique lyonnaise. Non seulement on lui refuse son admission, mais on procède à la radiation de son mari, syndiqué depuis 19 ans, eu égard à une décision de janvier 1906 selon laquelle serait radié « tout syndiqué lyonnais marié à une femme typote, s’il continuait à lui laisser exercer son métier ». Botinelli, secrétaire de la section lyonnaise, est fier de déclarer que son organisation mène depuis trente ans la lutte contre la typote. « Oui, nous poursuivons l’éviction de la femme de l’atelier de typographie, mais nous le faisons sans haine et sans brusquerie. Ainsi, sans faire de bruit, nous avons
réussi (en 30 ans) à faire sortir plus de 100 femmes de l’atelier1. » Il va jusqu’à conseiller à Louis Couriau, qui invoque avec ironie l’impossibilité dans laquelle il se trouve d’obliger sa femme à cesser le
travail, de faire usage de l’autorité que la loi confère au mari sur sa femme. Celui-ci, pince-sans-rire, demande alors à ses camarades de section s’il doit la battre et avec quelle force, et tous bien sûr de se
récrier !

Le couple se tourne alors vers la Fédération féministe du Sud-Est qui alerte la Ligue des droits de l’homme et interpelle la presse ouvrière. L’affaire fait grand bruit et chacun est amené à prendre publiquement position. Pouget dans la Guerre sociale et Rosmer dans la Bataille syndicaliste condamnent l’attitude rétrograde des typos lyonnais et le Libertaire, qui se prononce du reste bien tardivement, déclare que « les femmes ont le droit de travailler partout ou elles peuvent exercer leurs facultés et lorsque les typos obtiennent que les typotes soient chassées des ateliers, ce n’est pas le bon droit qui triomphe mais le biceps »2.
Des débats opposant partisans et adversaires du travail des femmes se poursuivent dans la presse syndicaliste et révolutionnaire
jusqu’à la déclaration de guerre. Et il se trouve des adversaires des Couriau jusque dans les rangs des anarchistes.

Cette affaire illustre bien la spécificité de l’oppression subie par les femmes, oppression de nature juridique, politique et économique, formant un système ne pouvant être combattu que par une lutte portant simultanément sur tous ces aspects. Ce qu’avaient très bien compris les féministes les plus radicales de la Belle
Époque qui luttaient alors contre les dispositions iniques du code Napoléon, brûlé lors de certaines manifestations, et qui revendiquaient pour les femmes le droit de vote et l’accès à toutes les professions.
Ce qu’elles n’estimaient contradictoire ni avec la critique du parlementarisme, ni avec celle du salariat.

La lutte contre la société patriarcale incluait aussi pour elles la participation au combat pour la limitation volontaire des naissances et la maternité consciente. Et c’est essentiellement sur ce terrain que se fit la rencontre entre féministes et anarchistes individualistes. Mais le mépris que manifestaient ces derniers pour la démocratie représentative et leur refus du salariat les ont conduits à ignorer le noyau dur des revendications mises en avant par les féministes : l’accès des femmes à la citoyenneté active et à l’indépendance
économique par le travail salarié aux mêmes conditions que les hommes. Cette posture a été à l’origine d’un manque de compréhension à l’égard des féministes qui soutenaient qu’il ne saurait y avoir d’émancipation sexuelle sans émancipation économique et politique.

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