Algérie et guerres coloniales

jeudi 30 juin 2005
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- Sylvain Boulouque, les Anarchistes français
face aux guerres coloniales (1945-1962) - Préface de Benjamin Stora, ACL, 2003, 121 p., 11,50 euros

- Sylvain Pattieu, les Camarades des frères.
Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie - Préface de Mohammed Harbi, Syllepse, 2002, 292 p., 19,50 euros


Alors que les témoignages individuels sur les comportements libertaires face aux guerres coloniales, notamment la guerre d’Algérie (1954-1962), ne manquent pas, nous avons dû attendre les années récentes pour découvrir des travaux présentant un point de vue à la fois synthétique et critique. Avec un court décalage de parution, deux ouvrages étudient, de manière fort différente au demeurant, les actes de la solidarité libertaire face aux guerres coloniales.

Le livre - fort intéressant et réussi - de Sylvain Boulouque traite tous les courants libertaires face aux guerres d’Indochine et d’Algérie avec un souci d’équité. Dans un premier temps, l’auteur replace l’évolution des libertaires français depuis la Première Guerre mondiale jusqu’aux scissions des années 50, en mettant en avant l’héritage essentiel de la tradition libertaire que constituent, comme constantes idéologiques, la condamnation de toutes les formes de guerre et la critique du nationalisme en général.

Une seconde partie s’intéresse aux réactions des anarchistes face aux guerres coloniales : en Indochine comme en Algérie on dénonce une guerre impérialiste et colonialiste sans nécessairement se rallier aux mouvements nationaux. Au Vietnam on se méfie d’Ho Chi Minh, que l’on connaît depuis son séjour parisien comme stalinien et proche de Moscou. En Algérie, les choses sont plus compliquées avec la présence de deux courants anticolonialistes, l’un incarné par le MNA dont la figure emblématique est Messali Hadj et l’autre par le FNL. Depuis 1950, les communistes libertaires, qui vont devenir la FCL, et la CNT comptent six à huit groupes libertaires en Algérie et fondent le MLNA (Mouvement libertaire nord-africain). Des militants comme Martin, Doukhan, Mohamed Saïl et Idir Amazit écrivent pour le Libertaire. La FCL manifeste un soutien de plus en plus inconditionnel en faveur des messalistes et se montre neutre face à un FLN qui pourtant opprime les messalistes.

Pour leur part, les militants de la nouvelle FA, regroupés autour de Maurice Joyeux et les libertaires pacifistes influencés par les prises de position d’Albert Camus, développent une critique de plus en plus vive du nationalisme et de l’autoritarisme au sein du FLN. Ils soutiennent le passage en Suisse des insoumis français et algériens grâce au réseau d’André Bösiger et des Jeunes résistants, les tentatives pour une confédération franco-algérienne provisoire et l’appel d’Albert Camus pour une trêve civile à Alger en 1956, puis les campagnes de Louis Lecoin et de Gaston Leval pour le droit à l’objection de conscience. Ils publient les critiques sévères d’Albert Camus concernant le massacre de Mélouza en 1957, dont 300 messalistes furent les victimes, tuées par les forces du FLN et, quelques mois plus tard, les tueries des militants syndicalistes messalistes - une guerre au sein de la guerre anticoloniale qui ne fut pas sans rappeler les mauvais souvenirs de la répression stalinienne à l’encontre des forces libertaires pendant la guerre d’Espagne. Lorsque des menaces pèseront sur la démocratie, les libertaires de la FA et les anarcho-pacifistes se regrouperont dans des coalitions pour sa défense face aux risques d’un coup d’état fasciste, lors du 13 mai 1958 et du putsch des généraux en avril 1961. Ce qui valut à la librairie du Monde Libertaire à Paris d’être plastiquée par l’OAS le 17 mars 1962, l’acte le plus grave que durent subir les libertaires, outre quelques emprisonnements et suspensions de journaux.

Dans la troisième partie de son livre, Sylvain Boulouque analyse de façon critique et argumentée les positions idéologiques des différents courants libertaires : aux communistes-libertaires il oppose les illusions et l’idéalisme d’un soutien inconditionnel ; aux courants libertaires qui exprimaient une forte critique d’une guerre anticoloniale, du nouveau nationalisme, d’une révolution sans démocratie mais dotée d’un nouvel état et d’une armée, il reproche le « simplisme » d’une revendication et d’une vision utopique d’une société libertaire dont la perspective collait mal avec les possibilités de l’époque. D’où, sur ce dernier point, une certaine inefficacité des campagnes de solidarité menées par les libertaires, sauf lorsqu’il s’agit des relations avec les messalistes. Plus indépendant que le FLN, toujours plus proche des libertaires, Messali Hadj accorda d’ailleurs un entretien à Georges Fontenis pour le Libertaire et fut à la tête d’un groupe du processus Zimmerwald pour la paix à Niort, réanimé par Pierre Monatte et la revue la Révolution prolétarienne.
Il est dommage que la connaissance de cette relation très amicale et très proche de Messali Hadj avec la rédaction de la Révolution prolétarienne ait échappé à Sylvain Boulouque qui n’a, à ce sujet, pour seules et uniques sources que les articles publiés par les libertaires dans cette revue.

Quant au second livre, son auteur, Sylvain Pattieu, l’a tout simplement sous-titré « Trotskistes et libertaires dans la guerre d’Algérie », ce qui est curieux lorsque est passée sous silence la moindre référence au journal la Révolution prolétarienne qui fut un véritable lieu d’échanges et de réflexions entre trotskistes et libertaires. Au vu des liens directs que Messali Hadj entretenait avec ce journal et de l’importance du positionnement de ce dernier dans les débats sur l’Algérie, on ne peut que regretter cet oubli. Ce qui amène Sylvain Boulouque à énoncer, dans l’introduction de son propre livre (p. 8), ce commentaire critique : « Son étude porte principalement sur le mouvement trotskiste, dans sa frange pabliste. Si l’auteur expose les multiples liens qui unissent les héritiers du fondateur de l’Armée rouge aux militants algériens, messalistes et surtout frontistes, le mouvement libertaire disparaît quasiment de son livre avec la fin de la FCL. Ces apports ne restituent qu’une partie de la réalité du mouvement libertaire et de son histoire ». L’erreur de Pattieu est effectivement de pas utiliser l’ensemble des documents contenus dans les journaux des divers courants libertaires : d’où un point de vue partiel sinon partial sur le mouvement anticolonial, apprécié sous l’angle quasi unique du soutien aux vainqueurs, le FLN.

Même la responsabilité de ce dernier dans le massacre de Mélouza est mise en doute (p. 118). Les espérances des « pieds-rouges » trotskistes réunis autour de Pablo (Michel Raptis) sont en revanche bien mises en évidence, eux qui voulaient installer le siège de la IVe Internationale à Alger une fois l’indépendance acquise. Ironie de l’histoire, Pablo et les siens, proches de Ben Bella, seront arrêtés et expulsés de l’Algérie après le putsch de Boumedienne en 1965 : en voulant par trop s’identifier aux vainqueurs de l’histoire, les trotskistes ont été victimes de leurs illusions bolcheviques !

Sylvain Pattieu développe dans son livre un point de vue sartrien : ne comptent que les seules voix des soutiens inconditionnels et anticolonialistes. Ainsi ne présente-t-il que les activités de la FCL, des trotskistes lambertistes et pablistes.

Pour sa part, Sylvain Boulouque montre que l’on ne peut échapper à une réévaluation de l’héritage camusien pour comprendre l’opposition à la guerre d’Algérie. Même si les libertaires ont souvent utilisé, dans leurs analyses anticoloniales, le parallèle avec l’occupation nazie et la Résistance, la pensée camusienne établit une distinction décisive : si le colonialisme vise à l’exploitation des peuples colonisés, le nazisme aboutit lui à l’extermination d’une population ou d’une minorité dans des territoires occupés (notamment les juifs). Une distinction qui permit aux courants libertaires de soutenir sans réserve et sans condition la résistance au nazisme mais également d’affirmer la nécessité d’une solidarité conditionnelle et critique face aux guerres coloniales.

Lou Marin

(avec l’aide de B. Hennequin)