La crise ? Une soirée à Strasbourg

mardi 22 décembre 2009
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L e lundi 1er décembre 2007, le groupe de la Fédération
anarchiste de Strasbourg a accueilli dans une salle municipale
plus d’une soixantaine de personnes intéressées par une autre
façon de réfléchir la crise. Le groupe strasbourgeois avait demandé à
Alain Bihr [1] d’intervenir à ce sujet.

Excellent pédagogue, Alain commence par exposer les mécanismes
de cette crise qui a fait les beaux jours des médias. Pour lui tout s’est
passé en quatre temps. D’abord il y a eu la diffusion des prêts
immobiliers dits subprimes aux États-Unis qui a entraîné la titrisation
des prêts subprimes, c’est-à-dire la vente de la dette par petits bouts à
des investisseurs intéressés par le placement de leurs liquidités, avec le
projet de bons profits. L’augmentation brusque de l’obligation de
remboursement a pour conséquence la multiplication des cas
d’insolvabilité et l’éclatement de la bulle immobilière. Le grand nombre
de titres émis, donc le grand nombre d’acheteurs, a pour conséquence,
dès lors que les remboursements ne se font pas, la diffusion de la crise
à travers toute la finance mondiale. Commencée il y a un peu plus d’un
an et demi, cette crise a dépassé les limites purement financières. À
partir de là Alain Bihr nous a amenés à prendre en compte une autre
dimension qui nous concerne plus individuellement : la part de nos
salaires dans cette crise financière.

Le partage de la valeur ajoutée
Il est utile de rappeler ce qu’est la « valeur
ajoutée », ce terme si souvent utilisé,
particulièrement d’un point de vue fiscal
ou parfois, en termes politiques « révo-
lutionnaires », la baisse tendancielle du
taux de profit.

- La valeur ajoutée, c’est la valeur
nouvellement créée par le travail fourni
au cours d’une période de temps
déterminée (une heure, une journée, une
semaine, une année) qui produit une
modification du matériau de départ, qu’il
soit concret ou virtuel.
- Cette valeur ajoutée se partage entre
les salaires (salaires directs et salaires
indirects = prestations sociales) et la
plus-value (la partie de la valeur ajoutée
qui va se répartir entre les profits des
entreprises industrielles et commerciales,
les intérêts des banques, les dividendes
des actionnaires, les rentes des
propriétaires fonciers).

Ce partage est la pierre de touche du
capitalisme et sa contradiction fonda-
mentale. L’histoire nous montre qu’il ne
peut pas y avoir un équilibre idéal entre
les bénéficiaires de cette valeur.

Alain Bihr présente les trois périodes
qui se partagent les soixante dernières
années du point de vue de la répartition
de la plus-value. La première période
concerne ce que l’on appelle les « trente
glorieuses » qui commencent, selon les
pays, au début des années quarante et se
terminent entre la fin des années
soixante et le début des années soixante-
dix. Cette période se caractérise par un
compromis capital-travail. Les déséquilibres ont tendance à être corrigés par
l’intervention d’un État keynésien.
L’orateur appelle ce moment l’Âge d’or
du fordisme triomphant. Comme le
voulait le constructeur de voitures au
début du XXe siècle, le producteur doit
être correctement payé pour pouvoir
acheter ce qu’il produit.

On assiste alors à un ralentissement
économique dû à un arrêt ou une baisse
de la hausse de la productivité au travail,
à la saturation de la consommation, au
développement du travail improductif,
c’est la crise du fordisme. La part des
salaires dans la plus-value augmente de
façon sensible. Elle passe de son niveau
« normal » de 69-70 % jusqu’à 74 %. Ce
n’est plus rentable pour le capitalisme
sous sa forme entrepreuneriale ou
actionnariale. Il va alors chercher un
nouveau mode d’organisation. Et ce dès
la fin des années 70. Cela va être le règne
des Chicago boys, c’est ainsi que l’on va
appeler les disciples de Milton Friedman,
le pape de l’ultralibéralisme. On entre
dans la troisième période qu’Alain Bihr
appelle le règne des politiques libérales.

Leur objectif avoué est la libre circulation
des capitaux. Derrière cette volonté un
autre but se fait jour, celui de réduire la
résistance des forces ouvrières afin de
rendre une plus grande proportion à la
partie destinée au capital de la valeur
ajoutée. Il s’agit de faire payer aux travailleurs le manque à gagner des patrons
et actionnaires.

Pour « libérer » le travailleur des
conventions collectives, le patronat
utilisera autant le développement du
chômage que le travail précaire. La
préférence donnée au contrat de travail
individuel ainsi que la multiplication des
primes accompagneront, sous couvert
d’une mondialisation inévitable, la mise
en concurrence des prolétaires du monde
entier.

Le résultat de ces manœuvres est
satisfaisant, la part des salaires dans la
plus-value passant de 74 % à 64,9 %. Ce
mécanisme a été mis à l’œuvre dans le
monde entier : la baisse en Amérique
latine est autour de 13 %, en Asie autour
de 10 % et dans les zones développées
elle est de 9 %. Le problème pour le
capital, c’est qu’alors il se heurte à une
situation de surproduction de biens
matériels. La baisse mondiale des
revenus entraîne une sous-consommation. En même temps, la part de la
plus-value augmentant, il ne trouve plus
de quoi l’investir dans le capital
entrepreneurial. Il va donc y avoir une
augmentation importante de la
consommation d’objets de luxe jointe à
un gonflement de l’économie financière.
Ne pouvant plus seulement miser sur la
production ou les matières premières, les
financiers vont spéculer sur les dettes des
ménages à bout de souffle, qui vont
rapidement se révéler incapables de
rembourser. Cela va provoquer le krach
financier qui aura lieu au centre de
l’économie capitaliste que sont les États-
Unis et qui va s’étendre au monde entier,
mondialisation oblige. Les plans de
sauvetage vont se suivre les uns les autres
sans jamais convaincre.

Pour conclure Alain Bihr avance trois
hypothèses :
• les différents plans de sauvetage
sont voués à l’échec car ils ne touchent
pas à l’essentiel, c’est-à-dire au partage
de la valeur ajoutée.
• pour sortir de la crise, d’un point de
vue capitaliste, il faut créer de façon
massive des emplois dans tous les
secteurs, réduire les précaires, augmenter
les salaires, étendre les services publics et
le tout à l’échelle planétaire. C’est en fait
la relance de la demande pour faire face
à la crise de la surproduction
• les possédants refuseront cette
remise à plat du partage de la plus-value,
ce qui devrait entraîner d’importants
mouvements sociaux.

Le champ sera alors ouvert, en
fonction de l’engagement des révolu-
tionnaires, à une radicalisation des luttes
en vue d’imposer une autre manière de
produire.

Débat

La discussion qui a suivi l’exposé a duré
plus d’une heure. Bien des questions ont
été abordées. L’un des intervenants a
insisté sur le rôle important joué par
l’État dans l’acceptation de la situation
actuelle de partage de la plus-value,
jugée « normale et inévitable », ainsi que
sur la déviation sémantique qui fait
apparaître les cotisations sociales comme
des charges salariales. Une autre
question fut celle de la revendication face
à cette situation. Par exemple faire
campagne pour un Smig mondial. Le
problème serait alors de savoir à qui on
s’adresse. Pour Alain Bihr l’État n’est pas
une personne, c’est l’institution d’un
rapport social. Le mouvement ouvrier
international devrait-il s’engager dans la
revendication d’un salaire minimal
international, et quelles seraient les
chances d’y arriver ? Pour le conférencier
cela n’a pas de sens de le demander à
l’État. Il faudrait se demander si c’est un
objectif valable et crédible que d’aller
vers un rapport de force permettant
de réaliser un tel but. Instituer par
l’intermédiaire de l’État un rapport de
force, ce serait sous une certaine forme
l’entrée d’un keynésianisme à l’échelle
planétaire.

Un autre intervenant fait remarquer
qu’une solution social-démocrate serait
possible en théorie, mais le personnel en
place est celui-là même qui a amené la
situation actuelle. Il suffit de voir qui
entoure Obama. Rien ne prouve que ces
équipes soient capables de modifier quoi
que ce soit.

Le parallèle avec le capitalisme chinois
est fait. Il y a en Chine une classe de
capitalistes « purs ». La brutalité d’un
capitalisme débarrassé de ses oripeaux
libéraux (d’un point de vue politique)
laisse la place à la brutalité intrinsèque à
ce type d’organisation économique.

Revenant à la situation internationale
Alain fait remarquer qu’un retour à une
perspective néo-keynésienne est lourde-
ment hypothéqué, sinon impossible, et
ce pour un certain nombre de raisons.

• L’absence d’armatures institu-
tionnelles formées d’instances trans-
nationales.
• L’existence de fortes contradictions
entre les différents pôles du capitalisme.
Les États-Unis, eux-mêmes à l’origine de
la crise et dedans jusqu’au cou, n’ont plus
les moyens hégémoniques d’imposer
une organisation spécifique. En plus, la
montée en puissance des économies
émergentes empêche toute possibilité
d’imposer un système dont elles ne
seraient pas parties prenantes.
• Le compromis fordiste n’existe plus
car il s’agit du résultat d’un rapport de
force entre le capital et le mouvement
ouvrier, mais ce dernier est exsangue.
• La reprise d’une croissance de
reprise fordiste se heurte à l’hypothèse
environnementale ; rien ne dit qu’un
capitalisme vert soit possible.

Un autre intervenant s’est posé la
question de savoir si la paupérisation des
travailleurs réduisait leur capacité de
résistance, et comment faire face à cela ?

Alain reconnaît qu’il ne connaît pas la
recette, il ajoute même : « Je suis persuadé
que personne ne la connaît ». Il continue
en avançant que, ces dernières 35 années,
on n’a pas connu de franche catastrophe.
On en est arrivé aujourd’hui à un point
où la maturation de la crise va amener à
des accélérations vers des crises
catastrophiques [2]. On envisage aujourd’hui des choses inenvisageables
auparavant, comme la faillite de Général
Motors. La faillite financière des US est à l’ordre du jour des temps à venir. Il est
probable que le dollar s’effondre pour
pouvoir rembourser au moindre coup
leur déficit, comme l’avait fait
l’Allemagne dans les années 1920. Il va y
avoir une suite de « stop and go » qui va
entraîner une suite d’échecs. Au prochain
hoquet le monde risque d’entrer dans un
paysage inconnu2. Il ne s’agira plus de
savoir comment on pourra se sauver
individuellement. Seule la résistance
collective sera possible. « Je suis
convaincu qu’il y a une inventivité
incroyable chez les hommes, mais avant
d’être dans le trou on diffère. C’est quand
le sauve-qui-peut individuel devient
impossible que le sauve-qui-peut général
peut être trouvé. »
La question suivante portera sur la
force militaire impérialiste des USA. Pour
Alain Bihr les États-Unis n’ont plus les
moyens de leur politique militaire. Ils
sont obligés d’amener leurs alliés à
s’impliquer dans les actions militaires de
façon plus importante. Que deviendrait
une armée qui ne recevrait plus sa solde ?

Retour à la crise financière
américaine

Le deuxième choc risque d’arriver dès
lors que de plus en plus d’Américains
auront des problèmes de liquidités pour
les achats courants. C’est ce que l’on
appelle la crise du plastique, référence
aux cartes de crédit dont l’emploi est bien
plus répandu qu’en Europe. Il est dès lors
essentiel d’empêcher que les banques
locales ne soient poussées à la faillite
parce qu’un trop grand nombre de gens
ne pourront plus régler leurs dépenses à
crédit de nourriture. La montée continue
du chômage aux US fait apparaître cela
comme une possibilité de plus en plus
grande.

Pour terminer Alain revient sur cette
citation de Marx tirée des Grundrisse [3] :

Dès lors que le travail sous sa forme
immédiate a cessé d’être la grande source
de la richesse, le temps de travail cesse
nécessairement d’être sa mesure et, par
suite, la valeur d’échange d’être la mesure
de la valeur d’usage.

Ce qui a pour conséquence, selon lui,
que le capital n’arrive plus à faire rentrer
dans le rapport marchand sa capacité à
produire des richesses. Les magasins
regorgent de richesses, le pays a large-
ment de quoi nourrir et entretenir sa
population. Les banques vont faire
faillite, non pas parce que le pays est
pauvre mais parce qu’il est trop riche.

Cette crise débute au premier choc
pétrolier de 1973, jamais une crise n’a
duré si longtemps. Serait-ce la crise
finale ? Pas sous la forme d’un effon-
drement comme on en a rêvé, fantasmé,
mais sous la forme d’un épuisement.

Donc, et ce fut le mot de la fin, notre
rôle est d’expliquer que cette situation
catastrophique où la crise nous plonge,
et demain bien plus qu’aujourd’hui, est
lié à une surproduction de richesses.
Et que pour en sortir il suffit de changer
la forme sous laquelle on produit de la
richesse sociale. Les moyens de
construire une société émancipée sont à
portée de main.


[1Il est professeur de sociologie à l’Université de Besançon et auteur de nombreux
ouvrages-

[2Ce qui fait dire à Obama : « Si nous n’agissons
pas, la crise pourrait tourner à la catastrophe »
(lundi 9 janvier 2009, Washington).

[33. Principes d’une critique de l’économie politique
(1857-1858).


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