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Jean-Pierre Duteuil
Une révolte grecque
Article mis en ligne le 6 novembre 2010
dernière modification le 6 décembre 2010

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L’heure des illégalismes

Les événements qui ont enflammé la Grèce en
décembre 2008 et janvier 2009, et qui continuent à marquer
profondément le pays, n’ont pas fini d’être analysés, interprétés,
disséqués, chacun utilisant et gonflant, souvent de bonne foi, certains
faits qui pourraient appuyer sa vision du monde et de la période, et
conforter ses orientations politiques. Et nous ne prétendons pas
échapper à ce phénomène bien naturel, tant l’objectivité est relative !
Quoi qu’il en soit, un démenti cinglant a été apporté au prêt-à-penser
démocratique selon lequel les projets révolutionnaires seraient révolus.
Si, aux quatre coins de la planète, au cœur des systèmes dits
« démocratiques » des dizaines de millions d’exploités s’ingénient à
prendre des voies illégales pour se faire entendre, se défendre et lutter,
c’est bien que les cadres institutionnels et économiques qui régissent
le monde sont tous impuissants et ont échoué à simplement améliorer
le sort des humains. Et si on va jusqu’à vouloir « changer la vie » quelle
autre solution que de remettre au goût du jour la notion de révolution ?

Laissons les gagne-petit du moindre mal s’enliser dans l’approfondissement
de la démocratie et osons affirmer que c’est le meilleur
que nous visons, comme beaucoup de nos camarades grecs nous
l’ont rappelé. Oh ! bien sûr, la révolution, là-bas non plus, n’est pas
pour demain ! Ne nous laissons pas prendre aux fantasmes quelque
peu esthétiques qui nourrissent un imaginaire insurrectionnaliste. Un
processus révolutionnaire n’est pas fait seulement de chaudes nuits
enflammées ni de déclarations tonitruantes. Il faut aussi que les salariés
échappent aux appareils bureaucratiques qui ne sont nullement
« traîtres » envers les « bons » travailleurs, mais qui, aussi, les
représentent. Et cela dépend avant tout d’eux-mêmes, de nous-mêmes,
de parvenir à briser nos propres chaînes. Il faut que des processus
d’auto-organisation se mettent en place dans les luttes et c’est ce qui,
en Grèce, a cruellement manqué. Mais ne boudons pas notre plaisir…
Ces deux mois furent un grand moment !

Un pays non pas archaïque mais en avance d’une modernisation

Dans un premier temps la tentation fut
très répandue d’expliquer ce que les uns
et les autres nommaient « émeutes », par
un anachronisme lié aux spécificités
d’une société plus ou moins arriérée,
n’ayant pas su prendre le tournant de la
« modernité », c’est-à-dire celui de la
mondialisation. Ce fut là l’interprétation
favorite des élites occidentales friandes
d’occasions permettant de faire la promotion
de leur modèle dit « démocratique ».
Porte-drapeau de cette tendance, le
journal officiel de l’intelligentsia française,
Le Monde, qui, dans son éditorial
du 10 décembre 2008, considérait que les
émeutes étaient dues aux « déséquilibres
d’une société passée en quelques années
des Balkans à l’Europe1 ». La Grèce est
« une société minée par le clientélisme, la
corruption et le favoritisme », ajoutait-il.
Bref, aux marges de notre belle Europe
démocratique, on trouvait une espèce de
république bananière « qui n’a pas
construit un Etat de droit moderne ».
Le filigrane de cette analyse, c’est que
« ce n’est pas comme ça chez nous » ; de
tels débordements ne risquent pas de s’y
produire, puisque la « modernité » a su s’y
imposer contre les pesanteurs « passéistes
 ». Si les archaïsmes et les supposés
blocages de la société grecque expliquaient,
et même parfois justifiaient, que
certaines parties de la population en
vinssent à sortir des rails de la légalité
pour se faire entendre, cela était impossible
en France où les rouages bien huilés
du système parlementaire, déjà ancien et
rodé, offraient, en toute légalité, des
espaces d’expression, estimaient sans nul
doute ces élites. Et si la moindre action
illégale était menée, ce ne pouvait être
que par une infime minorité et n’être que
l’expression du désordre puis,
finalement, du terrorisme.

Pourtant l’optimisme du Monde fut de
courte durée. Le 13, il se fait l’écho des
inquiétudes d’une partie de la classe
politique française qui, de Dray à Bayrou
en passant par l’UMP, se pose la
question : « La révolte des jeunes peutelle
s’exporter en France ? » « La France
n’est pas la Grèce, précise de nouveau Le
Monde… Mais… », ajoute-t-il. Ce qui se
voulait, dans un premier temps, lointain,
improbable, exotique, devient potentiellement
semblable. Finalement
certaines spécificités grecques comme le
chômage, les attaques contre les
prestations sociales ou les retraites, les
privatisations et la mort du service public
rappellent quelque chose à nos édiles et
à leurs chiens de garde de la presse !

Archaïque, la Grèce ? Pas tant que
cela, en effet, si on se place du point de
vue de l’offensive capitaliste pour mettre
en place un système qui fait de la
déréglementation des quelques plats de
lentilles chèrement acquis son objectif à
court terme. Cela fait bien longtemps
déjà que le processus de privatisation a
été instauré, en particulier par les
socialistes du PASOK, et que s’est opérée
une fantastique redistribution de la
richesse au profit des spéculateurs et des
détenteurs d’actions boursières.Tant et si
bien qu’actuellement les chiffres officiels
indiquent que les revenus des 20 % les
plus riches du pays sont six fois plus
élevés que ceux des 20 % les plus pauvres
(en comparaison le rapport est de un à
trois au Danemark, qui est pourtant très
loin d’être une société égalitaire).

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