Jaurès : de l’éducation, entre autorité et liberté

mardi 2 novembre 2010
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Cette contribution a pour objectif, à partir des textes « les
plus significatifs » [1] de Jean Jaurès sur l’éducation, de faire une
lecture libertaire et critique de la pensée de l’orateur socialiste
en matière d’éducation. Notre ambition est de dégager les convergences
et les divergences entre ses conceptions et celles de la pédagogie
libertaire de l’éducation largement partagées par les militants
syndicalistes révolutionnaires de la Première Internationale (AIT) et
des Bourses du travail, puis de la CGT après le congrès de Montpellier
de 1902.

Comme le souligne Gilles Candar dans son introduction intitulée
« Le “prof” Jaurès », le fondateur de l’Humanité, socialiste, professeur,
agrégé de philosophie, et journaliste fut toujours un esprit libre attaché
à la question de l’éducation des classes populaires. En ce sens, il fit de
nombreuses interventions sur la question scolaire tant à la Chambre
des députés que dans la presse. En effet, en tant que républicain fervent,
il a toujours manifesté une très grande confiance dans l’école comme
vecteur de progrès et, en cela, il s’inscrit dans une large tradition
socialiste, avec les anarchistes et les syndicalistes révolutionnaires, qui
attribue à l’éducation des vertus émancipatrices.

De l’hostilité

Avant d’engager un dialogue constructif avec les syndicalistes
révolutionnaires, Jean Jaurès fut un adversaire déterminé de ces
derniers, et plus particulièrement de l’une de ses composantes
essentielles, à savoir les anarchistes. Madeleine Rebérioux, dans sa
présentation des textes de Jaurès rassemblés sous le titre La classe
ouvrière, nous rappelle « la vigueur avec laquelle Jaurès intervient au
congrès de l’Internationale de Londres (août 1896) pour exclure du
socialisme les anarchistes » [2], bien qu’il porte selon elle « une grande
estime à l’anarchiste Pelloutier » [3] qui fut l’infatigable animateur et
secrétaire de la fédération des Bourses du travail. Jusqu’en 1905, Jaurès
ne cessera de batailler contre les antiparlementaristes et les tenants de
la grève générale révolutionnaire comme outil de transformation
sociale [4]. L’épisode le plus célèbre est celui qui l’oppose par voie de
presse à la CGT et, en l’espèce, probablement à Emile Pouget, en 1901.
Dans la Petite République des 29 août et 1er septembre 1901, Jaurès
rédige une « charge » [5] fortement argumentée contre la grève générale
à laquelle la CGT répondra en septembre 1901 dans la Voix du peuple.
Cette hostilité au syndicalisme révolutionnaire et à la pierre angulaire
de sa tactique révolutionnaire (la grève générale), révèle selon Miguel
Chueca que les socialistes politiques, et en premier lieu Jaurès,
craignent « la montée en puissance d’un “parti syndical”dynamique et
en voie d’unification » [6] hostile à la logique parlementariste et qui donne
priorité à la dimension économique de la lutte sociale. Pour illustrer
son propos, Miguel Chueca cite Georges Sorel qui définit bien la
concurrence entre les deux mouvements. Pour Sorel, « les syndicalistes
révolutionnaires veulent exalter l’individualité de la vie du producteur ;
ils vont donc contre les intérêts des politiciens qui voudraient diriger la
révolution de manière à transmettre le pouvoir à une nouvelle
minorité ; ils sapent les bases de l’État » [7].

Les propos de Jaurès dans son article de la Petite République : « Grève
générale et Révolution » sont en effet sans ambiguïté sur son peu de
conviction quant à l’efficacité de la grève générale et révèle son peu
d’estime pour ceux qui pensent qu’elle est l’arme absolue d’une classe
ouvrière autonome. Le rédacteur socialiste y déclare : « D’ailleurs, c’est
là surtout qu’est l’illusion d’un grand nombre de militants, il n’est pas
démontré du tout que la grève générale, même si elle prend un
caractère révolutionnaire, fasse capituler le système capitaliste » [8]. Jaurès
ajoute plus loin que « c’est une conception d’une naïveté extrême » et
qu’il « est absolument chimérique d’espérer que la tactique révolutionnaire
de la grève générale permettra à une minorité prolétarienne
hardie, consciente, agissante de brusquer les évènements » [9].

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[1Propos de G. Dreux et Christian Laval, p. 25 de l’anthologie qui sert de base à cet
article : Jaurès, J. (2005), De l’éducation (Anthologie), Paris, Syllepse, 306 p. Textes
rassemblés par Madeleine Rebérioux et Gilles Candar, eux-mêmes grands
connaisseurs de l’œuvre du député du Tarn.

[2Jaurès, J. (1976), la Classe ouvrière, textes présentés par M. Rebérioux, Paris, Maspero, p. 14.

[3Ibid., p. 14-15

[4Merci à Anthony Lorry du Cedias pour ses éclairages sur cette question.

[5Le terme est emprunté à Miguel Chueca.

[6Déposséder les possédants, la grève générale aux « temps héroïques » du syndicalisme révolutionnaire (1895-
1906), (2008), textes rassemblés par Miguel Chueca, Marseille, Agone p. 110.

[7Ibid., p. 110.

[8« Grève générale et Révolution » in Déposséder les possédants, op. cit., p. 120.

[9Ibid., p. 123 et p. 125


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