Interrogations ou le passage de témoin

mardi 2 novembre 2010
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Le premier numéro de la revue trimestrielle Interrogations paraît en décembre 1974 ; le dernier, dix-sept numéros plus tard, en septembre 1979. L’administration est confiée à Georges Yvernel et la rédaction à Louis Mercier Vega, tous deux à Paris.

À partir du numéro 9, la maquette de couverture change, tandis que l’administration et la rédaction sont assurées par une équipe italienne, « suivant une règle de rotation destinée à éviter toute bureaucratisation » [1]. Très explicite de son projet, le sous-titre en est « revue internationale de recherche anarchiste ». Elle paraît sur environ cent vingt pages pour chaque livraison, et en quatre langues – anglais, espagnol, français et italien. Chaque article, publié dans sa langue d’origine, est suivi d’un résumé dans les trois autres langues utilisées. La revue ne publie pas de dossier thématique, même si ses préoccupations principales reviennent régulièrement au fil des numéros. Elle n’a pas non plus de chroniques et de notes de lecture, se contentant de reproduire citations ou textes bruts sans commentaire ou de mentionner les titres des livres à lire. Elle est aussi dépourvue de tout logo, de toute illustration ou iconographie, avec une mise en page stricte, lui donnant un aspect de sérieux, sinon d’austérité. Les articles généralement assez longs, au nombre de quatre à six par numéro, sont souvent suivis de textes documentaires bruts, reproduits sans présentation ni appareil critique.

Mais une revue, au-delà de son économie générale et de sa texture, c’est souvent l’œuvre d’une individualité – ou plutôt d’un groupe réuni autour de cet individu. [2] Interrogations n’échappe pas à la règle. Sa fondation et ses premières années d’existence reviennent à Louis Mercier Vega. [3] Mais son projet est un peu particulier pour un fondateur de revue, car il s’agit essentiellement pour lui d’assurer la relève, de transmettre le flambeau à une nouvelle génération alors qu’il a sans doute déjà décidé de mettre fin à ses jours « parce qu’il ne voulait pas attendre que le déclin physique de l’âge, l’incapacité de comprendre et d’agir décident pour lui du terme de son activité anarchiste » [4]. Après son suicide, le 20 novembre 1977, la revue insiste sur son rôle : « C’est à son initiative, à sa volonté que notre revue doit d’exister. [...] il en a été rédacteur pendant deux années et il a apporté un appui irremplaçable à la première étape de gestion italienne. » Répondant à un jeune militant de la CNT, Mercier avait défini l’objectif de la revue :
« Interrogations est une revue plus modeste qui répond à une grande ambition : étudier et analyser les problèmes de la société d’aujourd’hui suivant des critères libertaires ; aller plus loin parce que nous sommes au-delà de la simple réédition de nos classiques. Avoir et transmettre une information en marge des agences de propagande ou du conformisme. Suivre et exploiter les expériences à caractère anarchiste dans le monde. Abandonner le terrain facile des certitudes et semer l’inquiétude puisque nous considérons les militants comme des adultes et que, de plus, nous respectons nos lecteurs. »5

Le titre est également choisi par Mercier. Une remarque de l’Increvable Anarchisme permet de comprendre son origine et d’éclairer l’esprit de recherche dans lequel la revue travaillera presque cinq années durant :
« Qu’il soit venu au mouvement par réflexion, par tempérament ou par tâtonnement expérimental, la complexité de l’action et de la pensée anarchiste conduit alors le militant à suivre un long apprentissage. Il lui faut apprendre à vivre et à agir au milieu d’une forêt de points d’interrogation... »6

Contrairement à la génération précédente venue à l’anarchisme dans une période où tous les espoirs semblaient permis, Mercier, né Charles Cortvrint à Bruxelles le 6 mai 1914, a commencé son apprentissage dès l’adolescence dans un contexte de défaites du mouvement anarchiste international. Est-il vraiment besoin de souligner que cela explique sans doute en grande partie sa vision souvent tragique – sinon désespérée – de l’histoire, son aversion pour les certitudes ressassées et les images pieuses, son refus des « espérances creuses » et de la niaiserie militante qui l’accompagne. En ce début des années 30, il se forme au contact d’exilés de tous les pays, de « militants libertaires qui poursuivent le combat dans des conditions difficiles, sinon tragiques, et avec un esprit internationaliste exceptionnel ».7 Ce sont des femmes et des hommes comme Giovanna Berneri, Pio Turroni, Mario Mantovani, Nicolas Lazarévitch, Ida Mett, Ernestan, Jean De Boë, Francisco Ascaso, Buenaventura Durruti qu’il côtoie dans les groupes anarchistes de Bruxelles, notamment au Comité international de défense anarchiste (CIDA) qui a son local dans l’arrière-boutique
du bouquiniste Hem Day. Il assiste
ainsi à un meeting du CIDA en faveur de Francesco Ghezzi, un anarchiste italien victime de toutes les répressions et emprisonné dans les geôles de Staline, où prennent la parole Hem Day, Ernestan et Nicolas Lazarévitch, démontrant dès l’origine son souci de l’internationalisme. Pour tous ceux qui s’intéressent à Mercier, la suite est plus connue.8 En France, il milite dans la tendance communiste libertaire de l’Union anarchiste sous le nom de Charles Ridel, puis fonde, en août 1936, le groupe international de la colonne Durruti qui combat sur le front d’Aragon. À son retour en France, il participe aux cercles syndicalistes Lutte de classe et crée la revue Révision. Dès la déclaration de guerre, il refuse de se laisser embrigader et part clandestinement pour l’Amérique latine. Avec la certitude que la situation est désespérée, il fait preuve d’« une volonté constante de tenir »9 et de renouer, dans les pires conditions, les fils ténus entre les groupes infimes de militants internationalistes dispersés de par le monde qui tentent vainement de retrouver l’esprit de Zimmerwald : l’équipe de l’Adunata dei Refrattari de New York, celle de War Commentary de Londres autour de Marie-Louise Berneri et de Vernon Richards, et les noyaux de militants – souvent réfugiés européens – de Socialisme et liberté en Amérique latine (Chili, Mexique et Uruguay). Tous refusent les pièges tendus par les propagandes antagonistes : « défendre la liberté relative contre l’absence de liberté, défendre l’absolutisme stalinien contre la ploutocratie capitaliste ». Leur véritable travail, « c’est de ne rien confondre, de
ne rien simplifier, de distinguer les divers types de régimes sans jamais perdre notre personnalité de militant libertaire ». 10 Résumant son état d’esprit
dans cette période particulièrement difficile – mais aussi, sans doute, sa vie durant – Mercier écrit :
« Il y aurait même un amer orgueil de la lucidité désespérée, dans un monde qui court à sa perte en chantant d’absurdes refrains. Minoritaires au troisième ou quatrième degré, se refusant même à être dupes de leur propre mouvement, cherchant désespérément comme une goulée d’air pur, la chaleur de la vie quotidienne entre copains, et la clairvoyance. Solidaire, mais pas dans le mensonge ou la duperie. »11

De Buenos Aires, il passe au Chili où il acquiert sa nouvelle identité de Louis Mercier en octobre 1940 ; puis s’engage pour la durée de la guerre dans les Forces françaises libres l’année suivante et rejoint Radio Levant au Liban. Il revient en France en décembre 1945 et travaille comme journaliste au Dauphiné libéré à Grenoble ; participe au Congrès pour la liberté de la culture à Paris, d’abord à la revue Preuves, puis à l’Institut latino-américain de relations internationales. Convaincu depuis toujours de la nécessité d’établir des relations permanentes de travail entre les éléments libertaires
et syndicalistes révolutionnaires de différents pays, le choix difficile, risqué –
et controversé – de travailler pour le Congrès s’explique sans doute en partie par les possibilités matérielles que cela pouvait lui offrir.12 Il crée en 1958 avec l’anarchosyndicaliste allemand Helmut Rüdiger, devenu suédois d’adoption, et responsable du secteur international de la Sveriges Arbetares Centralorganisation (SAC), la Commission internationale de liaison ouvrière (CILO) qui s’efforce plusieurs années durant de « publier des travaux sur les problèmes des sociétés modernes et de diffuser une information responsable entre militants.13 Au début des années 60, les deux hommes sont régulièrement en contact afin de maintenir un réseau de relations internationales indépendant – en vue notamment d’impulser des campagnes de solidarité avec des militants persécutés dans le Cuba de Castro ou dans l’Espagne franquiste –, de faire circuler une information valable et d’aider de jeunes militants anticolonialistes qui refusent le tiers-mondisme prosoviétique ou prochinois de la nouvelle gauche de l’époque.14 Ces activités illustrent bien ce que Mercier écrit d’une Internationale anarchiste :
« S’il s’agit d’un permanent échange d’expériences, de contacts fréquents entre militants, de participation commune à des campagnes de solidarité, la réponse est oui. Si l’on pense à une organisation structurée, avec bureaux, commissions spécialisées et bulletins de liaison, la réponse est négative. »15

La revue Interrogations tente durant cinq ans de répondre à un ambitieux programme de travail publié en exergue de son premier numéro. Ce texte non signé où l’on reconnaît les préoccupations constantes de Mercier, intitulé « Pourquoi cette revue ? », définit des objectifs de travail ambitieux autour de quatre grands thèmes, non sans avoir au préalable caractérisé sans concession l’état et les faiblesses chroniques du mouvement libertaire.16 D’emblée, il reconnaît sans détour que « le mouvement anarchiste se montre inférieur à ses possibilités » après avoir perdu la puissance qu’il avait connue dans de nombreux pays, aussi bien comme force sociale que comme « courants d’idées » ou comme « foyers de recherches et d’initiatives ». Cependant ses principaux thèmes « refleurissent et hantent ce qui reste d’inquiet, de lucide dans le socialisme » après l’expérience des totalitarismes et celle de « la marche aveugle d’une économie mue par la soif de puissance ». Il existe donc un décalage flagrant « entre l’actualité des avertissements anarchistes et la faiblesse du mouvement » qui s’explique « en grande partie par la mue des sociétés industrielles ». Il est donc impossible qu’il puisse « se contenter de répéter ce qui fut vrai hier. Il doit inventer ce qui correspond à sa mission d’aujourd’hui ». Au prix d’« un douloureux effort de lucidité », la tâche de la revue sera de tenter de remédier à cet écart ; et, d’abord, de vérifier et de prolonger les « thèses
anarchistes sur le rôle de l’État et sur la formation d’une classe dirigeante nouvelle ». En parallèle, des études doivent être menées sur les mutations de la société, « la diversification des classes salariées, l’évolution des pouvoirs d’argent et de fonction ». Elle devra également pallier « l’absence de matériel d’information propre sur les grands centres [...] de la vie internationale ». Et elle précise :
« Ce qui nous manque, c’est un réseau de correspondants, objectifs et dépassionnés quant à l’observation, attentifs aux faits et aux phénomènes plus qu’aux mots, et capables de suivre ce qui nous apparaît comme questions essentielles, à savoir les mécanismes d’exploitation et de pouvoir, ainsi que les manifestations de résistance. »17

Toujours sur le plan international, elle insiste aussi sur « le besoin impérieux de connaître les formes et les moyens d’intervention des jeux impérialistes, les divers aspects des luttes pour la suprématie, qui conditionnent en partie les politiques nationales, économiques ou partisanes » afin d’arracher le mouvement aux interprétations simplistes et de « suivre les manifestations des impératifs géopolitiques ». Enfin, le dernier point porte sur « la connaissance et la mise en valeur des forces et organisations, expériences et tentatives qui, de par le monde, s’opposent à la marche vers la centralisation mobilisatrice, vers la réduction des êtres humains à l’état de matière première [...], refusent la course folle vers la puissance et le pouvoir ».

Parmi la soixantaine d’auteurs de plus de quatre-vingt-dix articles publiés par la revue sur environ deux mille pages, Mercier est l’auteur – sous ce nom ou sous le pseudonyme de Santiago Parane – de six articles, auquel s’ajoute un entretien en espagnol avec Josep Alemany. Les Italiens sont également prolifiques : Roberto Ambrosoli , Nico Berti, Amedeo Bertolo, Luciano Lanza. Juste avant le passage de témoin à l’équipe italienne, un éditorial précise en effet que l’apport de cette dernière est « sans doute le plus pensé et le plus groupé par rapport aux thèmes qui sont notre raison d’être »18 Pedro Barcia écrit sur l’Argentine, Kan Eguchi sur le Japon, et Ignacio Iglesias – ancien militant du POUM et compagnon de Mercier au Congrès – sur l’histoire de la Révolution espagnole. Certains articles sont signés de pseudonymes, comme par exemple les articles sur l’Allemagne de Heinz Zimmermann – en fait Gustave Stern (le Gérard Sandoz du Nouvel Observateur) passé aussi par Preuves et le Congrès. Quelques textes viennent directement d’opposants d’URSS comme le samizdat de M. S. Agoursky, « Parallèle entre les systèmes occidentaux et soviétiques » ou celui de Youri F. Orlov, « Un socialisme non totalitaire est-il possible ? » La revue publie également des articles sur la situation dans les pays de l’Est, comme une « chronique de Pologne », une analyse d’Edmond Trifon sur « Faits divers et socialisme » ou encore la lettre ouverte au secrétaire du PC tchèque – « Le conformisme par la peur » – d’un manœuvre dans une brasserie dénommé... Vaclav Havel.

La répartition linguistique donne plus d’une trentaine de textes en français, plus de vingt-cinq en italien, dix-huit en espagnol et quatorze en anglais. Les auteurs sont, pour la plupart, issus du mouvement anarchiste, mais, tout comme Mercier, ils viennent de ses marges les plus inquiètes et les moins orthodoxes. Ainsi les Italiens proviennent des Gruppi Anarchici Federati, plusieurs Espagnols de la revue Frente libertario, les collaborateurs francophones du CIRA de Genève ou de la revue syndicaliste la Révolution prolétarienne. S’y ajoutent des chercheurs ou des universitaires proches du mouvement anarchiste comme l’historien américain Paul Avrich ou, plus nombreux, dont la problématique peut rejoindre, sur tel ou tel point, l’orientation de la revue. Elle attache en effet une grande importance à la collaboration d’intellectuels ou de militants qui ne se revendiquent pas comme anarchistes déclarés mais partagent ses inquiétudes et sa volonté de lucidité. Cela atteste de sa liberté de pensée, mais aussi et surtout de sa volonté de sortir du ghetto – enfermement où de nombreux gardiens du temple se complaisaient après l’avoir subi. Quelques noms, parmi d’autres, en témoignent. Ainsi de l’anthropologue Pierre Clastres et de ses travaux sur les sociétés primitives, de l’économiste Albert Meister sur les transnationales, du chercheur du CNRS d’origine hongroise Gabor T. Rittersporn sur la fonction sociale de la dissidence en URSS, du sociologue espagnol Carlos M. Valgañón sur la
nouvelle classe dirigeante espagnole réconciliant le grand capital financier et industriel avec l’État, etc. L’ensemble de textes sur la reconstruction de la CNT espagnole dans l’après-franquisme publié dans le numéro 16 est exemplaire de sa volonté de s’orienter vers des dossiers thématiques. Il réunit en effet « trois opinions différentes (et opposées) sur la “nouvelle CNT”, sa nature, sa fonction et ses possibilités révolutionnaires dans l’actuelle situation espagnole ». Les textes sont de Juan Gómez Casas, secrétaire du comité national de la CNT de juillet 1976 à avril 1978, de Freddy Gómez du groupe de rédaction de Frente libertario et de l’écrivain et journaliste Carlos Semprun Maura, auteur d’une brochure, Ni Dios, ni amo, ni CNT, qui avait déjà donné un article à Interrogations (n° 2) sur « l’irrécupérable Mai 1968 ». Il est facile d’imaginer quels purent être les sentiments des gardiens de la vraie foi face à un titre aussi sulfureux...
Au fil des numéros, se dessinent les centres d’intérêt de la revue, ses lignes de force, mais aussi ses faiblesses. Dès son deuxième numéro, elle souligne qu’elle vise « à remplir une fonction d’instrument et de recherche, et non pas à présenter des “opinions” ou à faire œuvre de propagande ».19 Dans le numéro suivant, elle insiste sur le fait que « la revue est centrée sur les problèmes d’aujourd’hui » et « traite exceptionnellement des thèmes généraux, à condition qu’ils ne soient pas extra-temporels, et certains points d’histoire, dans la mesure où ils n’ont jamais été abordés sous l’angle libertaire ».20 Elle est déjà consciente de ses manques et précise que « les travaux sur les questions de politique internationale [y] sont rares, de même que les études sur les sociétés dites périphériques », avant de faire appel à d’éventuels collaborateurs sur ces questions pour pallier les absences constatées. Après un an de parution, un premier bilan est tenté. Il souligne l’intérêt de nombre d’études publiées, par exemple sur l’autogestion en Allemagne, les guérillas argentines ou la situation politico-sociale en Italie, la recherche amorcée sur la question de l’État et des nouvelles classes dirigeantes, avant de regretter que le domaine de la politique internationale et de « l’inventaire des formes de résistance à la mobilisation et à la manipulation » reste largement à défricher.21 De même, au moment de passer le témoin à l’équipe italienne, la revue tente un bilan circonstancié de deux années d’activité. Elle rappelle le travail effectué avec la définition des buts de la revue, la création d’une équipe de collaborateurs et de correspondants et la conquête d’un public de l’ordre de deux mille personnes qui l’achètent de par le monde. Mais elle souligne aussi ses manques qui portent « sur la fragilité des liens avec le monde anglo-saxon, sur une absence quasi totale d’analyses des situations et phénomènes du monde arabe, sur une regrettable pauvreté dans le domaine des problèmes d’Afrique noire ou d’Asie », avant de préciser que malgré sa volonté internationaliste, elle n’apparaît que comme produite pour les seules zones européennes et américaines.
Le thème le plus largement et le plus systématiquement traité est sans nul doute celui de la technobureaucratie et des « nouveaux patrons ». C’est une préoccupation qui remonte loin dans le temps pour Mercier : dès 1941, il avait publié un long article sur le sujet – « Al di là del capitalismo » – dans L’Adunata dei Refrattari de New York.22 Cet intérêt rencontre celui de la rédaction de la revue
A et, plus généralement, des Gruppi Anarchici Federati. Nombre d’articles traitent du sujet, aussi bien sous l’angle théorique avec la définition de cette nouvelle classe dirigeante et les anticipations – ou les intuitions – anarchistes sur cette question 23 dans les œuvres des penseurs libertaires du xixe siècle que par des études de cas qui portent non seulement sur l’URSS ou la Chine mais aussi sur l’Europe occidentale ou l’Amérique latine. C’est l’objet de deux articles de Mercier (« La variante militaire de la
nouvelle classe », n° 5 ; « Les nouveaux maîtres : confluences et particularités latino-américaines », n° 14) alors qu’il est en train de rédiger la Révolution par l’État (Une nouvelle classe dirigeante en Amérique latine) qui sera publié, quelques mois après sa mort, chez Payot dans la belle collection Critique de la politique. La revue publie également des extraits de l’œuvre de Bruno Rizzi (n° 10) sur le collectivisme bureaucratique en soulignant qu’il avait été le premier, en Italie, à avoir analysé et défini les traits distinctifs des classes technobureaucratiques – en particulier pour les pays dits socialistes.24 Cette réflexion collective aboutit à l’organisation d’une conférence internationale sur les « nouveaux maîtres » (Venise, 25-27 mars 1978) qui fait l’objet d’une publication en volume en italien et, l’année suivante, en français.25

Malgré le peu d’études sur la politique internationale stricto sensu dans la revue, il faut s’arrêter sur l’article de Louis Mercier (signé Santiago Parane), « Hors jeu et jeu internationaliste » (n° 11) qui éclaire parfaitement la démarche de son auteur, mais aussi démontre ce que pourrait être une véritable politique internationaliste pour le mouvement anarchiste. Partant du constat que « le mouvement anarchiste se montre particulièrement discret dans ses analyses des relations et des conflits internationaux », en dehors de la répétition rituelle d’un certain nombre de principes généraux – contre la guerre, les nationalismes et les impérialismes –, il souligne que ce rappel « économise l’observation des faits et leur interprétation, plus qu’elle n’y invite ». Dans toutes les situations, « le piège du choix [...] réside dans l’exploitation des sentiments pacifistes et internationalistes à des fins guerrières ou impérialistes » dont le prototype reste le Manifeste des 16 durant la Première Guerre mondiale et se retrouve ensuite dans nombre de situations, comme dans l’Espagne de 1936 avec l’alibi de l’antifascisme ou un Rudolf Rocker qui adopte le point de vue des Alliés en 1939. Il y préfère les analyses de Marie-Louise Berneri et du petit noyau de War Commentary qui, refusant les alternatives simplistes, notaient en pleine guerre mondiale :
« Notre façon de refuser la tâche futile de rapiécer un monde pourri, et de nous efforcer d’en construire un neuf, n’est pas seulement constructive, elle est la seule solution. »

Le fil conducteur dans des situations complexes est de penser que les anarchistes mènent la guerre sociale, et non celle qui oppose les nations ou les blocs. Mais il ne s’agit pas que de refuser de participer aux opérations de politique internationale dans un camp ou dans l’autre, il faut aussi comprendre qui
sont les véritables alliés naturels des anarchistes : ceux d’en bas qui luttent contre les systèmes qui les exploitent et les oppriment, brisant ainsi « le faux dilemme des blocs bons ou mauvais ». Et Mercier de conclure :
« À regarder de près, nous ne sommes pas absents du combat, si nous menons le nôtre, tout en connaissant et en dévoilant celui des autres. Nous dirions même que notre combat dépend étroitement de la connaissance de celui des autres. Les chausse-trapes se préparent évidemment bien à l’avance. Pour ne pas y tomber, nos généralités préventives ne sont pas suffisantes. Il nous faut dès maintenant apprendre à détailler... »

Car c’est de cette connaissance des « détails » que va dépendre la marge de manœuvre d’une action internationaliste ayant choisi le hors-jeu international. Ajoutons que cette analyse de Mercier, difficile et exigeante, ne fut pas plus comprise par une gauche pour qui le summum de la réflexion consistait à choisir le bon camp – soviétique hier, américain aujourd’hui – que par certains anarchistes qui l’accusèrent purement et simplement – faute de pouvoir répondre à ses arguments ? – d’être un « agent de la CIA », alors qu’il avait tenté, avec quelques autres, de mettre en pratique un véritable internationalisme, indépendant des politiques étatiques et des logiques de blocs.

Rendant compte de la réunion annuelle de ses collaborateurs, l’éditorial du numéro 16 de la revue fait état de ses
difficultés sur le plan économique et sur celui de la diffusion. Son principal
obstacle étant le quadrilinguisme, alors qu’il lui est impossible d’envisager quatre éditions parallèles sur les plans financier et rédactionnel, elle choisit de changer sa périodicité pour devenir bisannuelle et de se recentrer sur des numéros thématiques à l’espérance de vie plus longue. Elle veut conserver son caractère international mais paraître uniquement en italien pour augmenter sa diffusion sur l’aire linguistique de son équipe de rédaction.

Un seul numéro double répond à cette orientation en septembre 1979, avec
les textes envoyés pour un colloque sur l’autogestion. 26
Cependant, les fonds laissés par Mercier sont épuisés ; aucune nouvelle équipe n’est à même de remplacer la rédaction milanaise qui va reprendre la revue Volontà. Ce numéro double, atypique, sera le dernier d’Interrogations.
Malgré une vie relativement courte après la disparition de son fondateur, Interrogations n’en a pas moins été l’un des principaux outils choisis par Louis Mercier afin de passer le témoin à une nouvelle génération venue à l’anarchisme alors que sa longue traversée du désert était en passe de s’achever. Sans doute lui a-t-elle aussi permis de transmettre à ses collaborateurs comme à ses lecteurs le souci, toujours à retrouver, d’« instaurer un rapport à la tradition suffisamment vivant, suffisamment critique et tel qu’il ne conduise ni à un repli sur la secte, ni à la stérile cristallisation, ni à un nouvel enfermement ».27
Charles Jacquier

1. Louis Mercier Vega, l’Increvable Anarchisme [1re édit., 1971], Bordeaux, Editions Analis, 1988, p. 57. Désormais : LMV, IA.

2. Marianne Enckell précise à ce sujet (lettre du 10 mars 2002) : « Il y avait en fait une sorte de rédaction (surtout les Italiens, Mercier et Yvernel, moi, Gomez Pelaez, Rudolf de Jong), mais c’est vraiment Mercier qui faisait tout le secrétariat de rédaction à Paris, et après en bonne partie, et les contacts hors milieu anar. »

3. Lire Amedeo Bertolo, « Louis Mercier tel que je l’ai connu », in Présence de Louis Mercier, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999, pp. 116-117 (désormais PLM).

4. Interrogations, n° 13, janvier 1978, p. 6.

5. Josep Alemany, « Entrevista con Louis Mercier Vega », Interrogations, n° 13, janvier 1978, p. 36.
6. LMV, IA, p. 32 [c’est moi qui souligne].
7. Josep Alemany, article cité, p. 36.
8. Lire l’ensemble des contributions de PLM et ma notice dans le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier français 1914-1939, tome 36, pp. 243-245, Paris, Éditions ouvrières, 1990.
9. Louis Mercier Vega, la Chevauchée anonyme, Genève, éditions Noir, 1978, p. 14.
10. Ibid., p. 85.
11. Ibid., p. 26.
12. Lire Charles Jacquier, « Louis Mercier, la revue Preuves et le Congrès pour la liberté de la culture », in PLM, pp. 71-96.
13. LMV, IA, p. 57. Lire Marianne Enckell, « Helmut Rüdiger, Louis Mercier et la Commission internationale de liaison ouvrière », in PLM, p. 97-112.
14. Cf. la passionnante correspondance avec Rüdiger dans les archives Mercier (Lausanne).
15. Op. cit., p. 56.
16. Toutes les citations suivantes sans indication d’origine sont extraites de ce texte (Interrogations, n° 1, décembre 1974, pp. 3-4).
17. Mercier avait déjà insisté sur ce point dans l’Increvable Anarchisme (op. cit., pp. 56-57) : « Une des conséquences négatives de cette absence de communications internationales organiques est observable dans la presse anarchiste pour ce qui concerne les informations extérieures. Les publications “nationales”, faute de sources directes, c’est-à-dire de collaborations émanant de militants objectifs et responsables, publient des interprétations discutables d’événements connus exclusivement par la lecture des journaux dits d’information ou politiques, bourgeois ou communistes, de l’Ouest ou de l’Est. Il en résulte tout naturellement des distorsions, des intoxications, ou des généralisations hâtives, alors qu’un système d’échange de correspondance conférerait aux publications anarchistes un intérêt particulier. »
18. Par ailleurs, Mercier écrit que « la revue A de Milan, avec les Gruppi Anarchici Federati, [...] s’attaque directement aux problèmes de la société moderne et montre sans doute le plus de finesse dans les analyses politico-sociales » (IA, p. 36). Interrogations publie à titre documentaire des
extraits du manifeste des GAF, « Per un programma anarchico » (n° 7, pp. 108-121).
19. Interrogations, n° 2, mars 1975, p. 3.
20. Interrogations, n° 3, juin 1975, p. 3.
21. Interrogations, n° 5, décembre 1975, pp. 3-4.
22. Texte publié en français : Santiago Parane, les Anarchistes face à la technocratie, éditions du Libertaire, Paris, sd [1950].
23. Notons toutefois que la revue n’attache pas l’importance qu’il mérite à J. W. Makhaïski dont Alexandre Skirda se fera l’introducteur auprès du public francophone en 1978 (cf. le Socialisme des intellectuels, rééd. Les éditions de Paris-Max Chaleil, 2001).
24. Il faut noter qu’une édition du livre de Bruno Rizzi, l’URSS : collectivisme bureaucratique, est publié chez Champ libre en 1976. Sur son itinéraire méconnu, lire Paolo Sensini, « Oltre il marxismo, l’anarchismo e il liberalismo : il percorso scientifico e rivoluzionario di Bruno Rizzi », Rivista storica dell’anarchismo, anno 8, n° 2 (16), luglio-dicembre 2001, pp. 61-82.
25. Les nouveaux patrons. Onze études sur la technobureaucratie, Genève, éditions Noir, coll. Interrogations, 212 p.
26. La plupart de ces contributions (A. Bertolo, M. Bookchin, O. Corpet, L. Lanza, R. Lourau, A. Meister, F. Mintz, Mimmo Pucciarelli, C. Semprun-Maura) sont parus dans Interrogations sur l’autogestion, Lyon, ACL, 1979.
27. Préface de Miguel Abensour à Louis Mercier Vega, la Révolution par l’État, Paris, Payot, 1978, p. 5.
Interrogations ou le passage de témoin


[1Louis Mercier Vega, l’Increvable Anarchisme [1re édit., 1971], Bordeaux, Editions Analis, 1988, p. 57. Désormais : LMV, IA.

[2Marianne Enckell précise à ce sujet (lettre du 10 mars 2002) : « Il y avait en fait une sorte de rédaction (surtout les Italiens, Mercier et Yvernel, moi, Gomez Pelaez, Rudolf de Jong), mais c’est vraiment Mercier qui faisait tout le secrétariat de rédaction à Paris, et après en bonne partie, et les contacts hors milieu anar. »

[3Lire Amedeo Bertolo, « Louis Mercier tel que je l’ai connu », in Présence de Louis Mercier, Lyon, Atelier de création libertaire, 1999, pp. 116-117 (désormais PLM)

[4Interrogations, n° 13, janvier 1978, p. 6.