L’entraide, un facteur de révolutions

Recension (Le Monde libertaire)
mardi 14 septembre 2010
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Les rédacteurs de la revue Réfractions nous ont habitués depuis une douzaine d’années à attaquer directement la réalité des faits sociaux, prenant à bras-le-corps les sujets les plus brûlants, les analysant, les décortiquant pour les imprimer dans le vécu, dans le présent, et offrir des perspectives de lutte bien ancrées dans le quotidien. Avec ce 23e numéro, le collectif ne déroge pas à ce principe. Il s’est de nouveau attelé à la tâche avec brio et a apporté en cadeau de fin d’annus horribilis, en pleine crise sociale et politique, un beau numéro consacré à « l’entraide, un facteur de révolutions », dont le titre est bien sûr un clin d’œil appuyé, pour ne pas dire un hommage fraternel, au théoricien anarchiste Kropotkine et à son ouvrage "L’Entraide, un facteur d’évolution".

Tout en saluant l’auteur référence, les rédacteurs piochent dans son œuvre, matière à questionnements, avant de nous propulser dans la vie quotidienne actuelle, créant une passerelle entre le théoricien anarchiste du siècle dernier et diverses démarches contemporaines de solidarité, mieux, d’entraide libertaire pouvant ainsi « devenir le socle de la lutte sociale dans un rapport de force avec les dominants où elle servira de moyen et de but ».

Mais d’abord il faut comprendre, exposer et encore questionner, expliquer. D’emblée, Marianne Enckell retrace en trois pages l’histoire de ce mot « entraide » et apporte un éclairage pédagogique sans faille, avant que l’on entre dans le vif du sujet. Car quels sont les fondements de l’entraide ? Structurée en six chapitres solidement argumentés, cette question est soumise au scalpel de chercheurs et philosophes qui s’emparent de l’ouvrage de Kropotkine pour lui redonner quelque lustre contemporain et fournir un certain nombre d’éclaircissements.

Ils partent d’une question centrale : le livre de Kropotkine est-il toujours d’actualité ? Son côté naturaliste n’est-il pas dépassé ? L’entraide naviguant entre nature et politique, entre nature et culture, que nous apprennent les arguments issus de la tradition philosophique ? Pourrait-il exister des gènes des comportements sociaux, des gènes de l’entraide ? Que faire de la nature biologique de l’homme ? Jean-Christophe Angaut, Annick Stevens, Alain Thévenet, Jacques van Helden, Pablo Servigne et Pierre Jouventin s’appliquent à passer au crible de la critique les positions des anthropologues, sociobiologistes, psychologues et philosophes, et revisitent à leur façon, en les mettant à plat avec précision et en les confrontant, les multiples débats passés et actuels sur la question.
Après la réflexion, les actes. C’est André Bernard qui joue le rôle de passeur entre la théorie et la pratique. Pour lui, l’entraide est une sorte d’« obligation », encore plus lorsqu’on est anarchiste. Même anarchiste individualiste solidaire, comme l’explique Sylvie Knoerr. Et aujourd’hui l’entraide, mélange de fraternité et de contre-pouvoir, se révèle le terreau de multiples « révolutions » et peut prendre de nombreux aspects : auto-organisation, par exemple, voire îlots libertaires, dans les expériences de jardins partagés, qui sont exposées par Irène Pereira et Laurence Baudelet dans un entretien à deux voix ; résistance et solidarité aussi autour des mutuelles de fraudeurs dans les transports en commun, décrites par Martial Lepic. Nous sommes loin de la « charité condescendante » et « à mille lieues de l’altruisme chrétien et hypocrite ».

Alors, si l’entraide est combat, chaleur, fraternité, on doit s’interroger sur les violences récurrentes qui ont cours dans certaines manifestations : c’est ce que font Alain Bihr, Pierre Sommermeyer, Guillaume Gamblin et Wolfgang Hertle en apportant leurs témoignages sur le contre-sommet de l’Otan de Strasbourg et en allant à la recherche de nouveaux modes de protestation plus efficaces et plus positifs.

Puis deux articles dans la rubrique « Transversales » – l’un sous la plume d’Alexander Neumann sur le fonctionnement autoritaire permanent des mouvements trotskistes, l’autre de Bernard Hennequin sur les rapports contradictoires entre le caractère révolutionnaire d’une œuvre d’art et les subventions publiques dont elle bénéficie – complètent un numéro plein de chaleur subversive, avant un hommage à Francisco Ferrer, exécuté il y a cent ans, et une offre de lectures toujours riches et variées.

Nous saluerons au passage les artistes qui ont agrémenté les textes de leurs œuvres. La couverture – où s’accordent nature et culture – est légère, rafraîchissante, bienvenue en ces temps de noirceur politique et sociale. Et le titre du collage, Libertad y justicia, convient parfaitement au thème traité. Toujours d’actualité, donc, Kropotkine et, encore plus, l’entraide libertaire. Ce nouveau cru de Réfractions est à la fois baume et outil pour tous ceux qui, au contraire du charity-business ambiant, souhaitent préparer le grand soir libérateur en s’occupant intelligemment des petits matins douloureux.

Michèle Crès

Réfractions n° 23, « L’Entraide, un facteur de révolutions », automne 2009, 12 euros.

Paru dans le Monde libertaire n°1582 (11-17 février 2010)

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