Scènes de la violence ordinaire

jeudi 8 août 2002
par  *
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C’est la sortie d’une petite classe, quelque part dans la banlieue sud de Paris : un garçon de 4 ou 5 ans bouscule tout le monde, marche sur les pieds des parents, hurle, lance son sac au loin, sous l’œil admiratif de sa mère. « Il faut bien qu’il se défoule », répond-elle lorsqu’on lui fait des remarques... Où situer la violence ? Du côté du système scolaire, diront les uns, en arguant de la compétitivité, des horaires, du pouvoir des maîtres(ses), de la hiérarchie, qui détruiraient la solidarité innée... Du côté de l’enfant, diront d’autres, en invoquant la (mauvaise) nature, l’ethnie, le respect dû aux adultes, la responsabilité individuelle, le refus d’un apprentissage de la civilité malgré les efforts des parents... Du côté de la mère, diront enfin les troisièmes : dans son admiration sans bornes pour son enfant-roi, support de ses fantasmes de toute-puissance, voire de ses propres idées de délinquance inavouée, elle serait incapable de dire non et de poser des limites. Mais d’autres encore renchériront en soutenant que dire non, infliger des limites, relève d’une insupportable violence, et que l’enfant, naturellement bon, n’est que le symptôme de la violence de la société : il proteste comme il peut.

L’école, encore,

Un peu plus au sud de Paris : des enfants de 8/10 ans, d’origines diverses – Beauce, Afrique, Turquie – arrivent en classe avec des chaussures dépareillées, sans chaussettes, en T-shirt en plein hiver avec la doudoune roulée dans un sac, pas lavés depuis des lustres, ou bien sans avoir mangé, toussant à rendre l’âme... Ils ne savent guère pourquoi ils sont obligés de venir là ; devoirs ? leçons ? ça n’a pas de sens. Misère ? Manque d’argent ? Pas vraiment. Pas plus que d’autres dans cette même école. Plutôt une inconcevable misère psychique : les mères, quand elles peuvent s’exprimer, demandent aux enseignants ce qu’il faut faire à propos de tout : nourriture, habillement, soins aux tout-petits, propreté... La télévision a remplacé la parole, les pères se réfugient dans les nécessités de leur travail et ne veulent pas se mêler de ce qui incombe aux mères – ou alors ils tapent, sur ordre maternel ou par exaspération, ou parce qu’on l’a fait avec eux –, les enfants s’élèvent seuls dans la rue : tout au plus peuvent-ils rentrer le soir, pour se faire une place qu’on ne leur donne pas – pas plus à eux qu’aux autres. Zola ? Non, le quotidien d’une ville de 40 000 habitants à 50 km de Paris.

Où situer la violence ? Impossible d’invoquer l’origine ethnique : les enfants sont habituellement remarquablement bien tenus dans les pays d’origine, et puis la majorité est « française de souche ». Le fonctionnement de notre société qui fragmente les groupes sociaux et familiaux en individus « exhérédés »1, selon le terme de Proudhon ? Ce qui frappe, dans ces familles, c’est précisément cette exhérédation – spécifique d’un agglomérat humain sans forme –, ou, dit autrement, l’absence de « sens commun » (par rapport à l’esprit critique, enseigné à l’école sur la base du sens commun qui ici fait défaut), de lien d’habitudes, voire de différenciation constructive spécifiant une généalogie, une filiation, une inscription sociétale. L’école n’a pas plus de sens que de mettre les mêmes chaussures – qui pourtant sont là, à disposition –, pas plus de sens que de penser à se nourrir le matin avant de partir – et d’ailleurs, part-on ?... ce qui impliquerait un lieu, des repères 2, ou infléchit-on une dérive selon ce qui fait règlement ? Comment comprendre cette anomie, cet effacement du sens – qui est sans doute l’une des grandes violences actuelles ? Il serait facile de médicaliser, de psychiatriser les choses – la psychose peut infiltrer certaines familles, certains groupes –, il serait aussi facile d’invoquer des facteurs économiques, mais, encore une fois, si précarité il peut y avoir, elle ne saurait à elle seule effacer le sens commun. Faut-il évoquer alors l’exil, au sens large où un Breton qui arrive en Beauce est d’une certaine façon un exilé s’il n’a pas vraiment choisi de quitter le pays, s’il n’a pu suffisamment intégrer ce qui aurait pu faire sens pour lui, et même s’il parle la même langue ? (et les Français se sont-ils remis de la répression acharnée des langues maternelles, locales, tout au long du xxe siècle ?) Et pourquoi l’exil quasi forcé – quand ce n’est pas une déportation voilée – pour des Africains, des Kurdes, des Turcs, des Palestiniens, des Roumains, des Vietnamiens... qui, certes, parviennent souvent à se regrouper pour retrouver ce « sens commun » sans lequel on ne peut pas vivre – en attendant que leurs enfants en construisent un autre en accord avec le pays d’accueil ? Violences économiques, violences politico-religieuses, violences familiales... la liste serait longue. Mais, plus au fond, l’effacement ou la censure de ce qui fonde le lien est probablement l’une des causes majeures des symptômes dits sociaux – cette exhérédation permettrait aussi de mieux comprendre la passivité sociale actuelle, en particulier celle des chômeurs : tout est fait pour qu’ils restent sans liens, sans « forme » et rejetés de la vie sociale. La résurgence des économies parallèles « à l’italienne » montrent bien, au delà de l’aspect subsistance, la nécessité des réseaux, de l’appartenance, du lien, pour vivre en « humain ».

Quelque part dans notre douce France,

pas loin d’ici – où que l’on soit –, ça flambe, les « sauvageons », les banlieues, les voitures, et la télé filme pour... pourquoi, au fait ? Violence, déchaînement, explosion, certes, mais pour qui, pour quoi ? Est-ce lié à l’insupportable de la vie proposée aux jeunes et à ses conséquences ? Pas de formation, pas d’emploi, dérives dans des conduites délinquantes – deal, chapardage, viols –, agglutination dans des bandes ou des sectes, délimitations de zones dites de « non-loi » parce que c’est la jungle et la loi du plus fort 3 (la « sélection naturelle » comme effet du capitalisme ?) Est-ce lié à une crise morale, à un déficit de l’autorité, à l’impossibilité ambiante de dire non, à la carence des pères (on ne parle jamais des mères, est-ce un hasard ?), pères eux-mêmes dévalorisés, absents, déchus, chômeurs, alcooliques, ou intégristes paranoïsants pour « tenir » entre hommes contre un matriarcat croissant 4 ? Est-ce « politique » ?... la préparation du Grand Soir, les aristos à la lanterne – on commence par leurs si chères bagnoles, par les boutiques où ça regorge de biens –, le couteau entre les dents et le pitbull à la main, parce que, vraiment, il y a trop d’injustices, trop de misère, trop d’exploitation, trop de ravages humains au nom du fric – comme on disait avant « au nom du père » –, et que trop c’est trop, et que y’en a marre. Alors on casse tout, sans chercher une cible, mais après, vous allez voir, ce sera autre chose ?

Et puis il y a la télé – ça passera peut-être au 20 heures, s’il n’y a pas d’avalanche, si la neige ne tombe pas autrement que comme on lui dit de tomber, s’il n’y a pas de crash ni de terrorisme, pas de désastre naturel. Précisément la télé – un œil potentiel et voyeur – indique peut-être une piste pour saisir quelque chose de ces violences : elles ne sont probablement ni politiques ni, pour l’instant, encore faut-il prendre garde aux récupérations, politisées – mais sans doute le déferlement collectif d’une jouissance incalculable, non maîtrisable, ravageante, destructrice, parce que la jouissance est par définition l’abolition de ce qui « tient » l’humain dans un statut de sujet – et l’éclipse du désir.

Panem et circenses, pour cela, il faut des gladiateurs et des spectateurs, dans une connivence cachée. Ce n’est pas un hasard si l’État s’arrogeait le droit de régenter les lieux de jouissance – et si le capitalisme sauvage (pléonasme) tend à prendre sa relève : les jeux de loterie n’ont jamais été si florissants malgré la pauvreté ambiante, les matchs de foot déchaînent les foules mais en tant que spectacle – parfois au bord du lynchage, et les hooligans font partie intégrante du spectacle –, les courses de chevaux ou de voitures, les combats sous prétexte de sport, la vitesse... Mais aussi les carnavals 5, et, sous une forme plus socialisée, l’opéra, les concerts (les raves-rêves n’y échappent pas). Qu’il s’agisse de l’État, des Églises ou de la puissance de l’Argent, le processus est le même : susciter une jouissance, contrôlable et contrôlée, pour asservir les sujets. P. Legendre l’a bien montré dans plusieurs leçons, et c’est d’observation courante.

A propos de musique et de violence :

Il est 5 heures du matin, les voitures défilent dans un petit village à la sortie d’une « boîte », ce qui permet de profiter de leur « sono » et de vibrer à l’unisson des basses : 120 décibels dans l’habitacle ? Chacun est libre, dira-t-on, mais... est-on « libre » de devenir sourd à 30 ans (environ 30 % de cette classe d’âge), puis de se faire appareiller aux frais de la collectivité ? La notion de solidarité ne devrait-elle pas être tempérée par celle de responsabilité ? Et si la liberté de l’autre me rend libre, que dire de la fausse liberté de faire n’importe quoi sans tenir compte, précisément, de la solidarité ? Le dénouage des trois valeurs fondamentales, liberté, solidarité, justice, ne conduit-il pas à des excès, à des violences parce que chacune dérive quand elle n’est pas limitée par les deux autres 6 ? Quelle limite instaurer ? Le débat est déjà dépassé par des pratiques en cours ou des idées qui circulent. Dans les hôpitaux anglais, on ne réanime pas après un certain âge (Lequel ?). En France, on tend à ne pas opérer du cœur un fumeur invétéré (Qui en décide ?), les cotisations sociales de feu Boulogne-Billancourt, comme l’on disait pour désigner la « masse des travailleurs », doivent servir à financer aussi bien l’ivresse du « hors-piste » que celle de l’alcoolique, l’incurie des patrons et celle des travailleurs dans les accidents du travail, les accidents cardio-vasculaires liés à une bombance débridée... Autrement dit, quel prix sommes-nous amenés à payer pour la jouissance ? Et ne conviendrait-il pas d’en discuter avant que les assurances privées ne tranchent en leur faveur ?

Groupe de psychodrame pour des pré-ados en grande difficulté d’apprentissage scolaire et « troubles du comportement », dans la même banlieue sud 7 : l’un d’eux – Pierre – raconte qu’il peut, comme il le veut – et ceci est confirmé par le collège –, siffler, monter sur la table, lancer ses livres sur un copain *... Après tout, que risque-t-il ? Tout au plus d’avoir une colle et de sortir de la classe pour aller dans le couloir : son rêve ! – et encore, les colles n’étant pas contrôlées, il sait qu’il ne s’y rendra pas, bien sûr, et qu’il recommencera « pour rigoler un peu », « quand ça le prend ». Le jeu psychodramatique et la discussion avec les autres feront apparaître une demande a priori surprenante : que les adultes tiennent leur parole et osent dire que « ça suffit » sans s’énerver. Où situer, ici encore, la violence ? Chez Pierre qui « explose dans sa tête », ou chez l’adulte dans l’incapacité – partagée, accentuée, par une « hiérarchie démissionnaire » – de faire respecter quoi que ce soit, d’avoir « autorité » sur ses élèves, ne serait-ce que pour pouvoir enseigner ? Ou encore chez les parents de Pierre, en panne de référence pour « dire », mettre des mots et des interdits, et qui comptent sur l’école pour « lui apprendre à vivre » ? Et s’agit-il de la même violence chez l’un et chez l’autre ? Sont-ils responsables du chômage du père, des logements indécents, des transports épuisants, de l’arrogance des petits-chefs, de la démagogie des politiques, des salaires de misère ? Pierre, au delà de son rejet scolaire (dans les deux sens), n’exprime-t-il pas leur révolte transformée en passivité par l’oppression du système économique ? La violence, un symptôme ? Certes, mais qui est malade de quoi, et quelle est la cause réelle ?


Consultation parmi d’autres :

Une jeune fille de 15 ans, en psychothérapie dans un autre centre depuis deux ans, s’effondre en disant que son père l’a contrainte à des relations incestueuses pendant des mois. Elle en parle par crainte que sa jeune sœur ne subisse les mêmes agressions, mais n’a jamais pu en dire un mot à sa thérapeute. Certes, l’insupportable tension qu’elle vivait s’apaisera vite, même s’il est probable qu’il en restera des cicatrices indélébiles, incalculables – mais elle veut que cela cesse, et que cela se sache. Depuis longtemps, elle ne voulait plus rencontrer son père, elle l’avait dit au juge, mais il avait confirmé un « droit de visite », au nom du maintien – idéologique – de « la famille ». Le signalement légal au procureur sera suivi d’effet... cinq mois plus tard : un travailleur social prendra contact avec elle. Où situer la violence ? Est-elle du côté de cette jeune fille dont le père dira très classiquement qu’elle ne cessait de le provoquer ? Du côté du père qui prétendra qu’il l’aimait trop, qu’il avait toujours été un père tendre – et où fixer la limite ? –, que sa femme le délaissait, qu’il avait été lui même violenté quand il était petit, qu’il voulait faire son éducation jusqu’au bout, que l’inceste n’était qu’une question de convention relative ? Du côté du médecin qui « viole » le secret professionnel et « dénonce » quelqu’un au procureur – ce qui lui valut d’être exclu – violemment – d’un groupe de militants, après un jugement très stalinien, alors que c’était la seule façon, dans le contexte actuel, de mettre cette jeune fille à l’abri de son père ? Du côté de ce même procureur qui n’intervient que cinq mois plus tard ? Du côté de la Justice qui ne connaît guère que la répression et la prison, là où d’autres pays proposent d’autres sanctions et d’autres solutions, moins destructrices et plus efficaces ? Du côté du psy qui, déformé par une théorie pour laquelle tout est fantasme, n’entendait rien de l’inceste réel ? Du côté de la mère qui, en tout bien tout honneur, ne savait rien mais avait tout compris, dans une inavouable complicité « entre femmes » – après tout, pourquoi avoir choisi pour père de ses enfants un homme « potentiellement »8 incestueux ? Du côté des idéologies bien pensantes qui transforment ce qui pourrait rester un secret de famille, certes partagé avec des intervenants privés, en affaire d’État – les assises – pour le bien de l’enfant et au nom de ses droits – alors que, encore une fois, d’autres pays ont pu inventer des solutions plus efficaces, moins coercitives, moins prises dans les vengeances et dans la haine ? Du côté de l’État qui, tout en s’arrogeant le droit légal du recours à la violence, se laisse parfois entraîner, dériver, par des lobbies dont les opinions ne relèvent guère de la pensée critique, tout en laissant dans l’ombre les violences qui le servent ? S’il est dangereux de laisser les familles évoluer sans un repérage extérieur, sans un garant hétérotopique – qui fait tiers – et relativement neutre (il est des familles destructrices, perverses, mortifères, etc.), ce n’est pas pour autant que l’État se doit de suivre les modes au gré des élections. Dit autrement, l’interdit de l’inceste est-il une loi votée démocratiquement ? Est-il justiciable d’un référendum ? Ou bien est-il un « référent d’homme » 9 ?

Émoi dans la consultation :

Le délinquant nouveau, le sauvageon, est arrivé ! Je veux dire : très jeune – 12 ans, à peine – en aucune façon « psychiatrique » (mais psychiatrisable), déscolarisé malgré tous les systèmes de rattrapage, d’aide personnalisée, de sauvetage éducatif et de bonne volonté. À son actif, la panoplie habituelle : casses, bande, bagarres dangereuses, deal, et la tranquille certitude qu’on ne peut rien contre lui – ni pour lui, d’ailleurs. L’AEMO 10 et ses éducateurs, la police, le juge, il connaît. Pas plus d’urbanité chez lui que d’urbanisme réel dans sa cité. Pas de projet, si ce n’est de retrouver sa bande qui lui donne une existence, au moins pour le lendemain. Pas de sens commun, ici non plus 11. Mais, apparemment, ce pré-ado n’a d’autre possibilité de se « désassujettir » que par le rejet violent, quasi forclusif, de tout ce qui peut faire autorité ou repère, quitte à se soumettre aux caïds de sa bande en dehors de laquelle il n’existe plus.

L’accès à la pensée critique, au désir en tant que construction singulière d’un « je » qui pourrait subvertir le sujet, n’est pas, précisément, pensable – la pulsion l’agit, et l’agite, sans qu’elle soit tempérée par le langage, pauvre, stéréotypé, par les normes, par les interdits. Sa famille ? Un père qui n’en peut mais et se réfugie dans des clichés surannés quand ce n’est pas l’intégrisme. Mais un père, à moins de virer dans une position paranoïaque (faire « la » loi) ne saurait exister sans se référer à d’autres pères, ou au père institué dans un contexte, un discours, donnés : sinon, au nom de qui, de quoi, dire oui ou non, dire des repères, devant les poussées violentes de l’adolescence ? La version de ce qui a fait « père » pour lui n’a plus cours dans son contexte... et les repères sociaux s’effondrent dans l’anomie. Peut-on alors penser la violence comme l’envers de la démocratie qui ne propose comme repère qu’un « au nom de la majorité », fluctuante et influençable par définition ? La démocratie serait-elle alors la façade d’un jeu de violences non dites – avec média et communication interposés pour façonner l’opinion et en faire une « majorité » ? L’interdit de l’inceste, j’y reviens, serait-il, non pas une nécessité logique liée au langage humain, mais une question de majorité ? Antigone, reviens vite !

Sa mère ? Ayant bâti un père imaginaire quasi persécuteur, machiste et tutti quanti, paradoxalement par absence d’un père « potent », et suivant en cela sa propre mère dans sa haine cachée des hommes, elle n’a guère comme référence que sa grand-mère maternelle, une « maîtresse femme » pour qui les hommes ne comptaient pas. Elle a cru que son fils la vengerait de ses humiliations, de ses rancœurs, qu’il réaliserait ses propres rêves, – elle en a fait un petit dieu, comme à la maternelle citée plus haut, sans foi ni loi, comme l’on dit –, voire qu’il accomplirait sa délinquance à elle : en ce sens, c’est gagné ! Elle ne peut se départir ni d’une ferveur pour ce qu’elle n’est pas, son fils, son garçon, ni d’une haine féroce, pour ce qui n’est pas pris dans la suite des mères – comme les poupées russes –, et pour les mères elles-mêmes 12. On conçoit les difficultés de notre ado... Le « sauvageon » n’est peut-être que le symptôme de toute crise d’adolescence – la sienne, la nôtre – lorsqu’elle n’est pas tempérée par des limites des « non » ou une autorité soutenue par le groupe social.

Ici encore où situer la violence ? Y aurait-il une bonne et une mauvaise violence ? Ou plutôt une violence nécessaire et une violence jouissive, dangereuse ? Violence pulsionnelle – meurtrière, inces-tueuse, fréroce –, irrépressible, déferlante, qui en appelle à la violence dans une escalade incontrôlable, d’un côté – et violence des interdits fondateurs de l’humain, de l’autre ?

À moins de s’engluer dans une pensée molle socialo-béni-oui-oui 13 (qui se double, en toute logique, d’une répression de plus en plus forte, et cachée – et qui est une forme particulièrement perverse d’asservissement), force est de reconnaître qu’il est violent de dire : « Non, ta mère n’est pas ta femme », « Non, tu ne peux t’autofonder, tu es inscrit dans une généalogie », « Non, tu n’es pas tout-puissant, il y a des limites », « Non, tu n’es pas et tu ne fais pas la loi, loi que je ne fais que représenter » – la violence, ou plutôt la force des interdits donnant la mesure des désirs, rappelait Freud – ou plutôt des pulsions.

Et c’est là, je pense, un point majeur, dont la pathologie (certaines psychoses, les perversions) peut donner des paradigmes. Dans certaines psychoses, ce qui assure le fonctionnement du langage dans sa spécificité humaine, ce qui l’inscrit 14 chez une personne, est farouchement et violemment rejeté (Verwerfung, en allemand – concept introduit par Freud et repris par Lacan). Il s’ensuit une destruction plus ou moins étendue, quand elle n’est pas totale, du « sujet », plus particulièrement du sujet lié au fonctionnement de la chaîne signifiante ou du « je » lié au désir : le sujet « institué » semble mieux résister. Ce qu’illustre la clinique de certains psychotiques, incapables du moindre désir, mais parfaitement à l’aise dans les démarches administratives. Dans les structures perverses, il ne s’agit pas d’un rejet, d’une forclusion – c’est comme si cela n’existait pas et n’avait jamais existé –, mais d’un déni, déni qui suppose par définition une certaine reconnaissance. Certains cas d’autisme semblent liés à un refus encore plus fondamental du langage humain et de ce qui lui permet de fonctionner.

Pourquoi de tels rejets ? Quelle est cette force destructive à l’œuvre dans les psychoses, les perversions, dans le rejet ou l’effacement de ce qui peut faire trace ou trait, et, plus généralement, dans la négation ? Et cette force n’est-elle pas essentielle pour instaurer le symbolique, le mot étant « le meurtre de la chose » ?

Et pourquoi insister sur ces points ? Parce que, à mon sens, ils montrent une violence essentielle, liée à la structure de la psyché – plus, même, l’affrontement de deux forces au moins dont l’issue n’est pas donnée d’avance et va déterminer la vie de quelqu’un.

D’une part, je l’ai souligné, la violence pulsionnelle (aveugle, inouïe, infigurable, réelle, chargée de jouissance destructrice, mais aussi, ne l’oublions pas, de puissance de vie) 15.

D’autre part, l’impression ou l’inscription en force du langage dans sa spécificité humaine (« signifiants » équivoques liés au « dire » et non pas « signes » univoques voués à la communication) – ce qui suppose le fonctionnement de la métaphore paternelle et l’interdit de l’inceste 16, et ce qui entraîne l’impossibilité d’une toute-puissance 17.

C’est ce que les psychanalystes ont appelé d’un terme quelque peu rebutant : la castration, pour souligner et la violence de l’opération, si j’ose dire, et le manque à être constitutif du « parlêtre » – d’un parlêtre qui ne cesse d’aspirer au tout, au « un » unifiant par opposition au Un cardinal (qualifié, en tant que fonction 18, de trait unaire par Lacan). Ici encore, la violence des rejets possibles donne la mesure de la violence de l’inscription de ce qui détermine un sujet humain *.

On pourrait encore repérer des temps structuraux par lesquels est amené à passer l’infans dans une violence qui éclate dans des rêves, des fantasmes – ou des actes lorsque l’interdit ne « tient » pas, et qui peut faire exploser l’image du corps : je citerai la scène originaire, dans laquelle se déploie la nécessité d’une hétérotopie sexuée ou d’une sexuation liée fondamentalement au langage (l’un des enjeux du PACS est sans doute dans l’effacement de cette hétérogénéité des sexes). Ou encore le stade du miroir, qui n’est pas toujours une « assomption jubilatoire », mais plus souvent un concours de fascination et de haine pour l’image en raison de l’aliénation qu’elle impose. Sans oublier l’affrontement à l’Autre, à l’altérité – ni le surgissement du Réel comme impossible à représenter, à concevoir, alors qu’il détermine une existence (une image en serait la matière manquante dans l’univers : elle existe, mais on ne peut strictement rien en dire) : ceux qui ont traversé une psychanalyse peuvent en témoigner !

Violence pulsionnelle, d’un côté, force violente des interdits et des limitations instituées, déléguées à une personne faisant « autorité », d’un autre (père ou grand-mère, oncle ou frère aîné, selon les systèmes) : serions-nous pris dans un affrontement duel ou dans un rapport de forces ? L’équilibre entre celles-ci pourrait-il sans cesse être remis en question au gré de leurs fluctuations ? Qu’en serait-il alors du « désir » et de sa force violente – il déplace les montagnes, dit-on 19 –, qu’en serait-il des possibilités créatives ou d’invention, qui, elles aussi, font violence à ce qui préexiste ? Désir et créativité ne seraient-ils pas la résultante de l’interaction des deux forces antagonistes, ou un troisième lieu psychique, dans la mesure où ces forces livrées à elles-mêmes, détruisent aussi bien l’une que l’autre la virtualité d’un « je » ? Sujet « carapaçé », enkysté, réduit à desfonctions fussent-elles sociales, asservi et asservissant, pour peu que les commandements institutionnels l’emportent – absence de sujet quand les pulsions explosives, non tempérées, empêchent toute intégration sociale ou toute construction du « je ».

Le désir nomme ce qui intègre et conjugue les différentes forces en jeu, inscrit le « je », et propose une issue dont la violence n’est pas exclue, mais où elle peut se transformer en une dynamique inventive de la vie.

Philippe Garnier


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