Courrier

dimanche 12 avril 1998
par  *
popularité : 10%

Onfray - Malbreil - Colombo - Thévenet


Chers Réfractionnaires,

Je viens de lire les pages que vous consacrez à ma Politique du rebelle dans votre revue* et je me réjouis de pouvoir lire une critique digne de ce nom, avec un exposé objectif de ce que l’on trouve dans l’ouvrage, mais aussi avec des critiques bienvenues, pertinentes et utiles pour entamer ou poursuivre un débat. Acceptez-vous toutefois que je vous fasse part de quelques-unes de mes remarques ?

Sur le principe, je reste persuadé que la pensée libertaire est coupée en deux moitiés irréconciliables : un anarchisme collectiviste, un anarchisme individualiste. Le premier, si d’aventure il réussissait, viendrait grossir les habituelles histoires de pouvoir, il induirait, bien évidemment, des reniements, des abus, des volte-face, des renoncements, et tous ces comportements qu’un anarchiste devrait connaître, c’est la base de la pensée libertaire : le pouvoir corrompt, y compris les anarchistes. En revanche, l’anarchiste individualiste collabore, se fait compagnon de route, consent à marcher avec, mais conserve sa liberté, son bien le plus précieux. Et il en use dès qu’il sent le pouvoir produire ses effets, autant dire très tôt. Je suis nettement individualiste et encore plus nettement anti-collectiviste, anti-communautaire ou communautariste. Je n’ai pas la fibre grégaire et ne souhaite pas partager avec la droite et les communistes, sinon les anarchistes communautaristes, l’idéal nationaliste, patriotique, partisan ou tribal.

En conséquence, vous avez raison : je ne connais pas le milieu, ce que vous semblez déplorer.

[...]
De sorte qu’il ne faut pas me reprocher de n’avoir pas cité Hakim Bey que j’ai bien évidemment lu, c’est le minimum quand on est intéressé par les vrais novateurs libertaires, mais qui est paru après la date de mise en librairie de mon livre. Ou de trouver indéfendable mon renvoi à Michel Ragon que, d’un seul coup, vous ne trouvez plus assez contemporain, ou imprésentable sur ce sujet. Cage, Chomsky et Dubuffet n’ont pas besoin d’être cités par Ragon pour que je sache qu’ils sont anarchistes. Mes sources sont chez André Reszler, l’Esthétique anarchiste (PUF). Dans ma bibliographie je ne pouvais faire le pédant et installer toute ma bibliothèque anarchiste... On a les références qu’on veut et l’on n’est pas tenu d’avoir celles du lecteur.
Par ailleurs, ce qui nous distingue - Bernard Hennequin et moi -, c’est mon athéisme social radical. En effet, je ne crois pas au changement substantiel, à la révolution, à l’amélioration collective du social. Ce mot - changement - vous l’utilisez. Moi pas. Aussi ne puis-je faire l’éloge du changement de société mais, en vertu de mon anarchisme individualiste, je me contente de proposer une attitude libertaire possible et pensable dans toute société, y compris celle qu’installeraient des anarchistes collectivistes à la Bakounine. Ma définition du libertaire, en conséquence, est plus ouverte que votre définition de l’anarchiste. Je suis moins soucieux d’être gardien du temple, distributeur de bons points, instituteur de la cause sacrée, que de mener mon chemin seul, sans souci du jugement d’autrui qui ferait, ou non, de moi un anarchiste - comme on initie un franc-maçon ou un membre de la confrérie du camembert.
[...]
De même, mon silence sur les mouvements sociaux a plusieurs raisons. La première est que je décide de ce que je veux intégrer dans mon ouvrage, ou non. L’une des perversions de la critique littéraire, bourgeoise ou anarchiste, sur ce point elles se valent, c’est de toujours reprocher au livre que l’on critique de ne pas en être un autre : je n’avais pas l’intention de faire un livre sur les mouvements sociaux et il faut faire avec celui que j’ai écrit. Ensuite, je ne souhaite pas faire des livres d’occasion (ce que par ailleurs on me reprocherait : " Onfray est un opportuniste qui prend le train en marche et s’installe sur le créneau porteur, il fait du fric avec ce qui est dans le vent, il récupère ", etc., j’ai l’habitude de ces pratiques-là !). De sorte que j’évite de commenter l’actualité et d’en faire des livres pour préférer un ouvrage lisible les feux de la rampe éteints. Je laisse cela aux journalistes qui se piquent de philosopher, ou à l’inverse. Pour ma part je préfère disserter sur l’actualité de Proudhon et de Pelloutier plutôt que sur Droit au logement - dont, par ailleurs, j’estime le travail excellent.

Ainsi, pas assez dans l’actualité et le cœur des luttes, plutôt dans la théorie, on me reproche mon élitisme et mon usage d’un vocabulaire compliqué avant de s’interroger sur mon compte - comme un tribunal d’inquisition - pour savoir si je ne suis pas plutôt " un intellectuel aimant les préciosités littéraires ". (Je renvoie aux commentaires que vous m’apprenez sur mon compte parus dans des revues anarchistes bien pensantes et jésuites à souhait.) Pourquoi faudrait-il être un manuel préférant les rudesses quotidiennes pour mériter l’adoubement ?

Je revendique la culture, le vocabulaire et la syntaxe comme des armes à gauche. Pour quelles raisons laisser les mots - et le dictionnaire - à la droite ? Pourquoi consentir au vocabulaire précis sinon technique chez l’ouvrier typographe - qui peut parler d’esperluette sans qu’on le traite de prétentieux, d’arrogant ou de mondain - quand le philosophe serait quant à lui tenu d’utiliser le seul vocabulaire du Français moyen ? Cette haine du vocabulaire et de la culture me révulse : elle est commune aux fascismes de droite et de gauche, aux populismes auquel j’oppose, en effet, une position aristocratique. Blanqui ne vaut pas Thiers, Jean Moulin ne vaut pas Klaus Barbie, Robert Badinter ne vaut pas Jean-Marie Le Pen. Être aristocrate, c’est assumer cette position d’évidence : en vertu de valeurs, les uns ne valent pas les autres, certains sont préférables à d’autres et j’aspire à des communautés que galvaniserait l’intelligence plutôt qu’à des tribus qui se réjouissent de leur inculture et la souhaitent comme une norme (ce qui d’ailleurs ne cesse de réjouir les dévots du marché qui ont intérêt à gouverner des gens imbéciles).

D’où ma revendication du dandysme et du libertinage, puis du romantisme. Vous avez raison de me reprocher l’inefficacité politique de ces postures si vous vous contentez de ce qu’ont été ceux-là dans l’histoire (Baudelaire, Barbey d’Aurevilly ou Lamartine). Mais ce que je propose, c’est d’ailleurs ce qui traverse tout le livre, c’est une redéfinition de ces trois notions-là : comment, aujourd’hui, être dandy (résister aux masses, au peuple, aux foules), libertin (refuser l’absolu, la transcendance, le divin et le sacré) ou romantique (savoir son combat désespéré mais nécessaire). Je renvoie moins au passé et à l’histoire qu’au futur et à l’hédonisme, moins aux méditations d’hier qu’à l’action possible demain.
[...]

Bien à vous tous.

Michel Onfray

3 juillet 1998

Germain Malbreil
à Alain Thévenet

[...] Les revues de livres m’inspirent ces remarques : vous choisissez bien vos livres, et je vais regarder de plus près ce que vos collaborateurs disent de Nicole Loraux, etc. Quant à Onfray, je trouve critique Bernard Hennequin, mais à mon avis pas suffisamment. Onfray commet un grave contresens en incluant dans son titre le concept de rebelle. Celui-ci a une histoire, notamment chez Locke où il signifie (re-bellum) le retour à l’état de guerre propre à l’état de nature, ce serait donc un qualificatif " réactif " comme aurait dit Deleuze, et que je n’oserai afficher tel quel. Le livre de Michel Onfray que j’ai parcouru très vite m’apparaît vide du savoir de la pensée politique. Cela ne m’étonne pas mais constitue un grave défaut. On ne se dissimulera pas que tel est un zeste de sa séduction. Quant à vous, il me semble que vous exprimez à son sujet, sauf erreur, un malaise. Je ferai la même remarque, mais en pire, plus sévère, au sujet de Negri. En revanche, intéressante est la recension de Proudhon lisant Spinoza au travers des maladresses de Saisset ! Le cas Spinoza pose un problème ; personne à ma connaissance n’a bien traité de sa politique (sauf partiellement autrefois Mugnier-Pollet). Je crois que pour lui la politique n’est qu’une sécularisation de la religion (cf. les Hébreux), un pis-aller au regard de la philosophie, une manière pour les masses de mater leurs passions tout à fait détestables.
Intéressante l’idée d’intercaler aux côtés de vos articles de théorie ou de recension (qu’il faut prolonger, multiplier, ceux-ci) des nouvelles littéraires. Pourquoi pas des poèmes, des feuilletons ? Je vous suggère de traiter de sujets comme ceux de l’Europe, par exemple, en ce sens que cette nouvelle instance ne peut que porter de sacrés coups à l’état bodinien ; à repenser la notion de souveraineté, de guerre (Proudhon !), de droite et de gauche. À droite par exemple il y a certains refus de l’obéissance ou du commandement, quelque chose de ce que vous appelez libertaire : songez à toute la différence qui sépare Léon Daudet de Maurras. Attention de ne pas verser dans l’ésotérisme ou la polémique ad hominem ; ce qui me semble être le cas pour la discussion sur le Livre noir du communisme, incompréhensible au premier venu ! Alors qu’il y a un tas de sujets sur lequel, en tant que réfractaires aux archies, vous pourrez et devriez intervenir. Actuellement, du fait des phénomènes Nord-Sud, des changements de stratégie militaire, de l’énorme masse de tout ce qui demande à être repensé et refondé, il faut rendre compte des études comparables à celles d’un Huntington par exemple, sur le " choc des civilisations ". Pourquoi ne pas envisager, je cite presque au hasard, des écrivains comme Jünger, l’inventeur du type de l’Anarque ?

Quant à l’article de René Schérer, admirable souvent, il honore votre revue. Je connaissais sans doute une première mouture de votre " Nicolas Stankewitch ". Vous savez déjà que je consonne pour votre lecture de Hannah Arendt, que je vais même plus loin que vous en cette direction, car elle est semi-anarchiste, élisant la notion de commencement en tant que fondation et traquant toute notion de commandement. Mais votre étude a beaucoup de saveur grâce à ce paradigme de Nicolas Stankewitch, l’éclairage historique donné à la notion périssable d’état, et vos variations personnelles et émouvantes sur l’immortalité. Quant à l’article sur " Terre à habiter et histoire à bâtir ", il est théoriquement très cohérent, et vous avez su profiter des lumières du Godwin que vous nous avez donné.

En règle générale, vous, et beaucoup de vos amis apparemment, avez raison d’insister sur le fait que l’anarchie voulue, désirée, organisée, constitue une des formes limites des régimes politiques, non pas exclusives, mais, peut-on le dire ? inclusives de ceux-ci. Le paradigme d’Hérodote au sujet des régimes (politeiai) reste celui-ci : anarchie-aristocratie-monarchie ; car la devise d’Otanès est la suivante : je ne veux pas plus obéir à d’autres que commander. Faire remonter donc à cette légende la démocratie (représentative et majoritaire) n’est pas pertinent. Par voie de conséquence, sous toutes formes, polémiques, théoriques, il est salutaire de donner le coup de pied à l’idole démocratique, dont beaucoup se servent en prétendant la servir. Il reste que pour moi le politique demeure un art de répartir les commandements, et de vivre ensemble. L’idéal serait d’arriver à des commandements infinitésimaux, existants et pourtant quasiment imperceptibles ; mais comment ? Car l’humanité, avouez-le, reste indécrottablement infantile.
[...]


Germain Malbreil


Cher Alain,

Il me semble important de discuter et d’approfondir deux concepts ou deux opinions que tu exprimes dans ton texte " Une terre à habiter, une histoire à bâtir ", paru dans le numéro 2 de Réfractions. Deux opinions qui font référence au bonheur et à l’État.

Je suis d’accord pour situer l’anarchisme (entendons : la philosophie politique de l’anarchisme 1) dans la continuité du rationalisme des Lumières, mais l’inversion que produit l’anarchisme par rapport au libéralisme politique, surtout la critique forte du contractualisme (théories du contrat social), exige de voir la liberté (la liberté impensable sans sa condition nécessaire : l’égalité) comme fin ou valeur centrale de l’organisation politique de la société. Je ne crois pas que le bonheur comme il a pu être pensé par Diderot ou Godwin puisse être revendiqué comme une catégorie politique et encore moins comme une valeur centrale. Le bonheur est d’abord un état individuel de satisfaction, secondaire " pour moi " aux valeurs ou idéaux que " je " défends. Des causes multiples peuvent le produire, il ne sera jamais un état collectif. Laissons pour une discussion approfondie (pourquoi pas dans un futur numéro de Réfractions ?) les anciennes références stoïciennes qui associent le bonheur et la vertu, ou épicuriennes : le bonheur et le plaisir. Pour Kant, le bonheur est un sentiment subjectif : " En effet, ce en quoi chacun doit placer son bonheur dépend du sentiment particulier de plaisir et de peine que chacun éprouve. " 2

Comment une politique anarchiste peut-elle se donner " pour première tâche de favoriser l’accession au bonheur concret de chacun des membres de la société " ? (p. 20) Le bonheur concret, ce qui t’appartient à toi ou à un autre, ce que je peux désirer pour moi, échappe à toute détermination de la politique du régime, à la seule condition que le régime ne transforme le bonheur en une valeur centrale de cette société, car alors être heureux deviendra un devoir citoyen.


Avec la liberté, c’est tout autre chose.

Bakounine écrivait : " à chaque époque l’homme doit chercher sa liberté non au début, mais à la fin de l’histoire, et l’on peut dire que l’émancipation réelle et complète de chaque individu humain est le vrai, le grand but, la fin suprême de l’histoire. " 3 Si nous interprétons cette phrase en dehors de tout historicisme (comme elle doit l’être à l’intérieur de la théorie bakouninienne, ou anarchiste, de la liberté), la liberté est une construction humaine, une fin à atteindre, une valeur toujours incomplète, un idéal à réaliser dans l’histoire. La liberté, la fin suprême, dépend de la volonté des hommes. L’histoire n’a aucune finalité préétablie ou transcendante. L’histoire c’est le fini ou le déterminé du passé, le futur c’est l’indéterminé. L’histoire à construire est ouverte à la liberté humaine.

La critique des théories du contrat social (théories qui " aboutissent à l’absolue domination de l’État " 4 et qui sont le fondement métaphysique de l’État " rationnel " ou laïque) se base sur la négation radicale d’une mythique et originaire liberté naturelle. La liberté naît dans la société, est un produit de la vie sociale. " L’homme ne devient homme et n’arrive tant à la conscience qu’à la réalisation de son humanité que dans la société et seulement par l’action collective de la société tout entière. " " La liberté d’autrui, loin d’être une limite ou la négation de ma liberté, en est au contraire la condition nécessaire et la confirmation. " 5

Je crois que nous sommes d’accord sur la liberté, mais ajouter à la liberté - radicalement sociale - le bonheur - foncièrement individuel - est une erreur catégorielle aux conséquences graves pour n’importe quelle société ou communauté qui essaie de le promouvoir comme programme ou comme politique ; dans ce cas, si on fait cela, si l’anarchisme le fait, tout pauvre malheureux sera un ennemi du régime et tout bon anarchiste simulera le bonheur et cachera son chagrin (chagrin ou douleur qui, nous le savons, dans la vie sont quelque fois inévitables).

En ce qui concerne l’État, notre divergence est plus importante. L’État est le principe métaphysique de la structuration hiérarchique de la société, il est le paradigme de toute forme institutionnelle de pouvoir politique ou de domination.6 L’État n’est pas le gouvernement. Dans le gouvernement - dans chaque gouvernement historiquement déterminé - s’expriment les conflits de pouvoir qui traversent une société déterminée. Les formes politico-institutionnelles qui incarnent l’État à chaque moment particulier changent ou évoluent historiquement. À l’intérieur d’un espace politique de domination et d’exploitation donné, qui n’est pas - heureusement - uniforme, on peut se défendre en faisant jouer les unes contre les autres des forces de pouvoir en conflit. Tu dis, par exemple, " dans l’immédiat, c’est bien à l’État (au gouvernement) que les chômeurs adressent leurs revendications, et je ne vois pas comment ils pourraient faire autrement " (p. 20). Mais telle situation est un état de fait qui n’a rien à voir avec la critique anarchiste de l’État et en plus ce n’est une politique ni anarchiste ni révolutionnaire.
Tu penses que l’État-nation est en train de changer et qu’il y a des forces concurrentielles telles les entreprises multinationales qui lui font contrepoids, c’est très probable, même sûr, mais on peut présumer que les nouvelles formes politiques de domination en gestation s’institutionnaliseront (si nous ne réagissons pas) dans l’espace générique du principe de l’État. Toute la lutte du mouvement anarchiste est contre cela. Ainsi, un autre intéressant thème de discussion pour un numéro de Réfractions serait les formes que prend la domination ou l’État devant l’internationalisation du marché capitaliste et la misère croissante dans le monde.

J’espère qu’avec la discussion nous pourrons sagement diminuer nos divergences et avancer conjointement vers la compréhension de notre réalité et vers une meilleure formulation de nos projets.

Amicalement,

Eduardo Colombo


Cher Eduardo,

Les remarques que tu m’adresses peuvent en effet servir de bases à une discussion. Que nous tombions finalement d’accord, ou non, est d’ailleurs, en fin de compte, relativement peu important...

Pour l’instant, j’en resterai à quelques remarques rapides que m’inspire ta lettre, réservant à plus tard une discussion plus approfondie des points que tu soulèves.

En ce qui concerne le bonheur, d’abord. Peut-être ai-je mal formulé ce que je voulais dire. Certes, l’idée que chacun se fait du bonheur est essentiellement individuelle ; de plus, je crains énormément, moi aussi, ce qui pourrait apparaître comme une dictature du bonheur (malheur aux malheureux !). Mais ce qui, au-delà du contenu virtuel de ce bonheur, unit les hommes, c’est peut-être la recherche d’un bonheur possible et le sentiment, sans doute illusoire, qu’il est possible. Mais pour être illusoire, ce sentiment n’en est pas moins réel, puisqu’il est partagé et nous accompagne tout au long de notre vie. Cette recherche vers un mieux-être ou un mieux-vivre me paraît donc un élément qui constitue fondamentalement la communauté humaine. Cette quête du bonheur nécessite évidemment la liberté, non pas la " liberté d’indifférence ", mais cette espèce de tension intérieure, individuelle et collective, qui s’accompagne de plaisirs mais aussi de souffrances, à laquelle nous sommes en quelque sorte contraints.

Le point de divergence entre nous tient à mon avis à ce que tu fais de la sphère politique une sphère totalement autonome et transcendante alors que pour moi elle est plutôt le terrain hésitant sur lequel les hommes tentent de construire leur collectivité.

Peut-être est-ce à cette divergence sur la nature de la sphère politique qu’il faut rattacher notre désaccord concernant l’État, qui me paraît en effet plus fondamental et dont les implications pratiques peuvent être plus importantes. Il semble que pour toi l’État soit le paradigme de la domination et que de ce fait il revête un caractère transcendantal. Il me semble au contraire que cette domination a pris, au cours de l’histoire, des formes différentes, l’État, dans son acception moderne, n’étant qu’une de ces formes. Ce à quoi une politique anarchiste s’oppose, c’est à ce principe de domination. Il me semble qu’aujourd’hui ce principe ne s’incarne pas en priorité dans l’État, que je perçois plutôt comme une forme molle et incertaine. C’est pourquoi, à mon sens, un combat (je n’aime pas beaucoup ce vocabulaire guerrier que j’utilise faute de mieux) anarchiste doit se diriger essentiellement dans le domaine culturel (au sens large) contre les valeurs dominantes qui se rattachent au principe de la domination et dans le domaine économique et social contre le pouvoir capitaliste qui est celui dont nous ressentons le plus concrètement l’oppression. L’État, de mon point de vue (actuel), n’est rien d’autre que la forme dans laquelle s’inscrit, et tente de se légitimer, ce principe de domination et selon la manière dont celle-ci s’exprime, il se modifie et s’adapte. À ce titre, il est probable que nous assistons à la disparition progressive de l’État moderne, tel qu’il a pris forme à partir du xviie siècle. Il nous appartient en effet de proposer des formes politiques qui ne soient pas déterminées par ce principe de domination.

Bien amicalement

Alain Thévenet