La littérature arme situationniste

dimanche 12 avril 1998
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La plupart des articles de ce numéro de Réfractions traitent de la présence de l’anarchisme dans la littérature. Celui-ci se préoccupe de l’influence de la littérature sur une espèce politique précise, le situationnisme. On ne connaît pas de situationniste mort les armes à la main, ou au fond d’une geôle, ou dans l’échec d’une grande révolution : l’arme la plus efficace des situationnistes a été la littérature.

Ils descendaient pourtant entre autres du lettrisme, qu’on ne peut guère accuser de servilité envers les belles-lettres, et recrutèrent aussi parmi les peintres. Mais ce mot " ils " est trompeur : les situationnistes, c’était d’abord Debord. Soit, d’un point de vue stylistique, un écrivain politique à ranger parmi les classiques de notre siècle. C’est-à-dire, dussent leurs mânes respectives s’en étrangler, en compagnie de... de Gaulle. Tous deux professaient le même respect pour une langue latinisante sans affectation, châtiée et pourtant vigoureuse. Tous deux furent les politiques les plus rosses de l’histoire française, anéantissant leurs ennemis de mots olympiens d’un tel brio qu’il existe au moins six recueils de ceux de
de Gaulle et que ceux de Debord l’ont préservé d’attaques ad hominem. Mais " Quand le lion est mort, les lièvres ne craignent pas de l’insulter " (Baltasar Gracián 1)#. Cet article aurait-il été écrit du vivant de Debord ?
J’ignore selon quels critères les situationnistes se cooptaient, quoique la qualité de leurs textes laisse à penser que l’inaptitude littéraire fermait sans rémission leurs portes. Ce qui permit aux situationnistes de se décoller d’une ultra-gauche divisée en anarchistes plâtreux, trotskistes à la langue de brique et maoïstes aux grâces de camion-benne.

Bien sûr, on ne peut leur dénier ni l’essentielle notion de spectacle (rappelons que Debord la définit ainsi : " Le règne autocratique de l’économie marchande ayant accédé à un statut de souveraineté irresponsable, et l’ensemble des techniques de gouvernement qui accompagnent ce règne " 2#), ni la beauté et la force de leurs formules, à qui les graffiteurs de Mai 68 ont rendu si souvent hommage, ni l’époustouflant canular du Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie 3# de Gianfranco Sanguinetti. Ces contributions ont été assez précieuses pour que l’on pardonne beaucoup aux situationnistes ; jusqu’à leurs indigestes grumeaux théoriques, qui permettent néanmoins de déterminer si un homme peut mentir : il suffit qu’il prétende avoir tout compris à la Société du spectacle.

Cet article ne s’aventurera pas à juger du poids historique réel des situationnistes, sans aucune mesure avec leurs effectifs réduits. Leur goût du secret et l’extrême contrôle qu’ils ont exercé sur leurs publications rend cette estimation difficile ; elle est de toute façon hors sujet. Non, ce dont cet article veut traiter, c’est de la contradiction entre l’éthique affichée et l’éthique appliquée des situationnistes.

On oublie trop que Guy Debord avait lu, et recommandé, l’Homme de cour de Baltasar Gracián. Tout comme on trouve déjà Auschwitz dans Mein Kampf, on trouve déjà dans Gracián les positionnements brillants, les attitudes fécondes et l’intelligence des rites de l’élite qui ont caractérisé les situationnistes :

" Ne pas se rendre trop intelligible. La plupart n’estiment pas ce qu’ils comprennent, et admirent ce qu’ils n’entendent pas. Il faut que les choses coûtent pour être estimées [...]. Il faut leur ôter le moyen de censurer, en occupant tout leur esprit à concevoir. " 4

Remercions Gracián d’éclairer l’un des charmes des écrits situationnistes : un français classique, donc clair ; puis, abrupt, un frénétique farfouillis de dialectique, soudain terminé par une phrase si lumineuse, si intelligente, qu’on refuse de croire absurde le magma qui la précède. De là aussi la fascination de livres sans but apparent, comme celui qui reproduit des contrats cinématographiques ; ce qui est caché ne peut qu’être meilleur. En vérité, les concepts exclusivement situationnistes sont bien peu, hors celui du spectacle. Malgré les avertissements des situationnistes 5, leurs admirateurs ont cru voir naître une idéologie entière, de l’ampleur de l’anarchisme ou du marxisme. On retrace aisément l’origine d’idées célèbres des situationnistes :

" Je ne veux pas gagner ma vie, je l’ai. "

Ou : " Ruons-nous sur la masse terrible de documents qui pèsent de tout leur poids sur notre décision de ne rien faire ce matin. "

Ne croirait-on pas ces deux phrases tirées du Traité de savoir-vivre à l’usage des jeunes générations ? Erreur, elles sont de Boris Vian.

Gracián : " L’homme retenu a toute l’apparence d’être prudent. La langue est une bête sauvage qu’il est très difficile de remettre à la chaîne une fois qu’elle s’est échappée. " 6

Les situationnistes, témoins de la logorrhée anarchiste et du psittacisme gauchiste, ont peu écrit et presque jamais à chaud. Ils agirent ainsi à l’opposé de tous les mouvements politiques qui brûlent de prendre, bien avant le pouvoir, la parole. Devant cette manière inhabituelle, on fut contraint de supposer qu’ils espéraient tirer de leur parcimonie un plus grand bien. Mais lequel ?

Gracián : " N’attendre pas qu’on soit soleil couchant. C’est une maxime de prudence, qu’il faut laisser les choses avant qu’elles ne nous laissent. Il est d’un homme sage de savoir faire un triomphe de sa propre défaite, à l’imitation du soleil qui, pendant qu’il est encore tout lumineux, a coutume de se retirer dans une nuée, pour n’être point vu baisser, et, par ce moyen, laisser en doute s’il est couché ou non.# " 7

L’IS joua un rôle certain en Mai 68. Mai 68 fut néanmoins un échec. La dissolution de l’IS eut lieu quelques années après, alors qu’une génération entière se faisait gauchiste. Cette flambée sans lendemain était vouée à la compromission et au déclin. Pour l’IS, il sera plus beau de se saborder après une furie d’exclusions. On gravera ainsi dans le marbre la pureté de vestale du situationnisme. Expulser quinze personnes quand on est dix-sept, est-il meilleure preuve d’intransigeance doctrinale et de courage militant ? Sans doute, mais Gracián ajoute sotto voce : " Belle manœuvre ! "

En outre, les effectifs de l’IS ont peut-être été maintenus à un niveau très réduit de propos délibéré, même si l’on ne trouve pas trace dans Gracián d’une version plus adaptée à son temps de l’effet discothèque : les propriétaires de discothèques affectionnent les entrées minuscules, où quelques personnes en attente suffisent à donner l’illusion d’une foule. De surcroît, l’étroitesse des portes est une métaphore efficace de l’exigence sociale des tenanciers. Or, pour pénétrer dans les groupuscules politiques, il suffit d’en partager les opinions. Même les trotskistes n’imposent de longues périodes probatoires que dans le but de dépister les indicateurs et les provocateurs. Stupéfaction, les situationnistes refusaient que l’on se joigne à eux 8#. Chose unique, qui aurait déjà suffi à leur prestige ; mais jointe au certificat d’excellence littéraire que concédait l’appartenance à l’IS !
Pour que ce certificat ne se dévalue pas, on s’assura qu’aucun écrit de l’IS ou de ses membres ne risquait d’entacher sa réputation de complot des meilleures plumes ; c’est la seconde raison cachée de la retenue observée par l’IS quant au nombre de ses publications pendant son existence. L’inflation est venue après, lorsque les expulsés ont tenté de réaliser le capital littéraire accumulé grâce à leurs années de cotisation à l’IS.

Gracián : " Les astres se conservent dans leur splendeur parce qu’ils ne se commettent point avec nous. En se divinisant, l’on s’attire du respect. En s’humanisant, du mépris. Plus les choses humaines sont communes, moins elles sont estimées, car la communication découvre des imperfections que la retraite couvrait#. " 9

Debord et les siens furent probablement sincères en raillant le pitoyable exhibitionnisme des coureurs de renommée, certainement louables en tenant que nul n’a besoin de connaître les vies des révolutionnaires pour en devenir un, assurément prophétiques en craignant que, s’ils se montraient, le spectacle à l’instant les goberait. Je soupçonne pourtant que, simplement, Debord possédait trop d’orgueil pour céder à la vanité. Pourquoi satisfaire ce mesquin travers s’il pouvait longuement forniquer avec le plus grand péché, tout en gardant les apparences de la virginité ? Quelle pacotille que la notoriété, quand on sait comment transformer son talent en gloire ! Debord entendait que pour raffermir son propos il faut le resserrer, comme l’eau d’un tuyau d’arrosage ; au contraire de nos ambitieux modernes qui croient bien faire d’être comme le fumier, lequel n’est bon que répandu.
On ne saura jamais si l’IS n’a multiplié ses mystères que dans le but de démultiplier ses forces.

Les insultes des situationnistes ne frappaient jamais mieux que sur le prurit de gloire littéraire de leurs adversaires ; mais n’ont-ils pas été, de toute l’histoire de la subversion, le groupe le plus ambitieux de gloire littéraire ? : Lisons par exemple l’écrasante lettre 10 de Debord à propos d’un malheureux adorateur, appelé Jean-Pierre Baudet :

" Baudet a rencontré une lueur de raison. Il s’est donc épargné une bien imminente foudre, en m’adressant de haineuses excuses ; lesquelles plaident audacieusement l’erreur, non dans l’emploi lourdaud des insinuations, mais dans mon incompétente lecture. Cette incompétence est établie par un constat psychologique : j’aurais tant hâte de me découvrir enfin un ennemi, que mes soupons descendraient à présent jusqu’au niveau de l’insecte. Ce glorieux Tchernobyl [J.-P. Baudet a écrit un livre sur Tchernobyl] m’assure fièrement que mes injustes provocations n’arriveront pas à le rendre " antidebordiste ". Comme si c’était la question : et comme s’il avait les moyens de l’être ! "

Point n’est besoin de signaler la beauté toute classique de la langue, le mordant tout, horresco referens, voltairien de l’attaque. Passons directement au douteux :
- a. Baudet s’épargne la foudre. Zeus envoyait la foudre.
- b. Lorsque les soupons de Debord descendent jusqu’à Baudet, ils descendent jusqu’à l’insecte.
- c. Enfin, Baudet, dont ses lettres montrent qu’il est loin de manquer d’intelligence et de talent, ne saurait avoir les moyens d’être antidebordiste (le lecteur du même livre constatera que deux ans plus tôt, Debord trouvait chez Baudet une analyse extrêmement juste et profonde).

Bref, Debord serait un dieu. Ou à tout le moins un humain si excellent que ses adversaires en comparaison ne sont qu’" insectes " et qu’on ne voit guère qui aurait les " moyens intellectuels " de s’opposer à ce titan de la pensée.

Ailleurs, afin de pourfendre je ne sais qui, il a cette phrase cruelle, mais pas seulement pour ses adversaires :

" Tous ces morpions ont besoin de s’accrocher au plus médiatique, dans l’espoir d’en tirer un reflet#. " 11

Serait-ce l’explication de tant de férocités debordiennes : pensait-il que ses compagnons se joignaient à lui, aussi, parfois surtout, pour tirer de lui un reflet ? Souvenons-nous alors que Gracián a écrit :

" Le vrai secret d’obtenir les choses qu’on désire est de les dépriser. "

Cette insistance de Debord dans le mépris ostentatoire de la gloire littéraire, ou plus exactement de sa menue monnaie, ne suggère-t-elle pas qu’il en recherchait les grosses coupures ? Et cette conscience si claire des dévoiements dus au désir d’éclat, ne révèle-t-elle pas l’expert, ne dévoile-t-elle pas un ressort essentiel des modes d’action choisis par Debord ? Debord a été en cela plus français qu’il ne l’aurait jamais admis : il a suivi le modèle voltairien de l’intellectuel puissant par la plume (même s’il ne s’est certes pas autant compromis que Voltaire, zélé lécheur de trônes).
Je ne sais bien sûr rien des motifs réels de Debord ; j’ignore s’il n’a voulu la gloire littéraire que parce qu’elle est une arme plus propre, plus efficace et plus durable que d’autres, ou parce que, tout autant que la légion de ceux qu’il a méprisés et combattus, il en cherchait l’ivresse.

Vouloir la gloire littéraire, est-ce répréhensible ? Non. Mais il s’agit d’un Français, qui sait qu’en son pays elle est l’une des avenues du pouvoir. Il s’agit d’un pourfendeur du spectacle, d’un homme qui, à l’inverse de sa compagne et héritière, méprisait la propriété littéraire (quoiqu’il réservât ses mots les plus durs pour les plagiaires). D’un homme qui écrit :

" Cette lettre est d’un ton qui doit faire horreur à tout individu qui a une personnalité réellement anti-bureaucratique et anti-hiérarchique. " 12

Que la lettre de Debord citée plus haut soit anti-bureaucratique, on le croira volontiers. Qu’elle soit vraiment anti-hiérarchique paraît plus difficile à soutenir.

Nombreux seront ceux qui voudront donner à Debord l’excuse de son énorme contribution à notre compréhension de l’ennemi. Ses épigones bénéficieront de moins d’indulgence. Que dire, pour prendre les plus récents, de Baudet et Martos, de leur imitation, rarement convaincante et jamais époustouflante, du style de leur prophète ? De leurs protestations désespérées lorsque, tout comme les chefs successifs des organes staliniens qui croyaient sauver leur tête en sacrifiant par millions celles des autres, ils se rendent compte que la paranoïa de leur maître frappe d’abord ses instruments ? Du choix par Martos d’un format, d’une typographie et d’un papier repris des éditions Champ libre (reflet, quand tu nous tiens...) ? De l’attendrissante naïveté de Martos qui, non content de publier des photographies d’un homme qui fuyait les photographes avec acharnement, nous ouvre son album de famille et livre à notre envieuse admiration des photographies de Debord en casquette en compagnie de Martos en chapeau ! Non seulement ces photographies soulignent la ressemblance de Coluche et de Debord, mais elles évoquent en plus celles des autobiographies d’acteurs " Moi avec mon chien ", " Moi avec mon coiffeur ", " Moi et la reine d’Angleterre ", voire ces photographies de cafetiers souriant d’une oreille à l’autre aux côtés d’une vedette agacée de ne pouvoir manger tranquille.

Le lecteur attristé par ces méchancetés à l’encontre des situationnistes (comparer Debord à Voltaire et à de Gaulle !) aura beau jeu d’objecter à leur auteur que la psychanalyse a démontré que l’on hait ce que l’on craint d’aimer. Je ne hais aucunement les situationnistes, et je ne crains pas d’aimer ces gens dont j’ai entendu parler pour la première fois à onze ans par mon frère aîné qui, à ma question : " C’est quoi, un situationniste ? " me répondit : " C’est quelqu’un qu’on ne peut jamais battre parce que c’est quelqu’un qui sait toujours ce que c’est que la situation ".

Notre médiocrité ne se console-t-elle pas au spectacle des faiblesses des meilleurs ?

Jean-Manuel Traimond

Notes

1. Baltasar Gracián : l’Homme de cour, p. 37, rééd. Mille et une nuits.

2. Commentaires à la société du spectacle, p. 12, éd. Gérard Lebovici, 1988. Aussi publié en Folio.

3. Censor (Gianfranco Sanguinetti) : Véridique Rapport sur les dernières chances de sauver le capitalisme en Italie. éd. Champ libre, 1975, à présent distribuées par les éditions Ivrea.

4. P. 162, op. cit.

5. " Ici est la base naturelle pour une consommation admirative d’une supposée théorie situationniste, comme dernière mode spectaculaire. On verra bien que l’IS ne doit pas être jugée sur les aspects superficiellement scandaleux de certaines manifestations par lesquelles elle apparaît, mais sur sa vérité centrale essentiellement scandaleuse. " " Nos buts et nos méthodes dans le scandale de Strasbourg ", Internationale situationniste, n° 11, 1967.

6. P. 144, op. cit.

7. P. 72, op. cit.

8. " ... notre refus d’enrôler tout ce que le néo-militantisme en quête de subordination glorieuse peut jeter sur notre route... ", in " Nos buts et nos méthodes dans le scandale de Strasbourg ", Internationale situationniste, n° 11.

9. P. 114, op. cit.

10. Jean-François Martos : Correspondance avec Guy Debord, 1998, p. 251. Le fin mot de l’histoire, BP 274, 75866 Paris cedex 18.

11. P. 90, op. cit.

12. P. 102, op. cit.