L’anarchisme : entre critique du droit et aspiration à la justice

samedi 9 janvier 2010
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Le mouvement social, syndical et politique, qui s’est constitué à la seconde moitié du xixe siècle à travers l’Association internationale des travailleurs, sous l’impulsion de Michel Bakounine, se réclamait de manière polémique, mais aussi positive, de l’anarchisme. C’est-à-dire d’un principe qui nie toute vision du monde, toute forme d’organisation sociale, tout type de relation interpersonnelle fondés sur le principe d’autorité.

Ce fut Pierre-Joseph Proudhon qui le premier formula une théorie que nous pouvons définir anarchiste. Elle avait pour base des principes tels que l’autonomie individuelle, la liberté, l’égalité, l’auto-administration, le fédéralisme et la solidarité. Proudhon fut de même le premier à donner par la formule « principe d’autorité », la synthèse théorique et historique de la réalité fondée sur la hiérarchie, l’intimidation et l’inégalité, auxquelles il fallait s’opposer et qu’il fallait renverser.
Dans la Science moderne et l’Anarchie, Kropotkine fait remonter plus loin encore, à William Godwin et à son œuvre fondamentale, Enquête sur la justice politique de 1793, la première théorie organique des principes et des fins politiques et économiques de l’anarchie. Rappelons tout de suite que tant Godwin que Proudhon, bien que fort critiques à l’égard de tout type d’autorité qui s’impose d’en haut et de manière coercitive sur l’individu et sur la société, sont non seulement en faveur de la justice, mais maintiennent que seule une société fondée sur la liberté et l’égalité pourra la réaliser de manière intégrale.

Il est de même significatif que leurs œuvres principales, Enquiry Concerning of Political Justice (Enquête sur la justice politique) et De la justice dans la Révolution et dans l’Église se réclament d’une notion positive du droit et de la justice.

Pour comprendre la philosophie juridique de l’anarchisme théorique il faut analyser et différencier diverses notions : l’autorité, le droit, la justice. Dans son essai Dieu et l’État, Bakounine offre une synthèse théorique tant de ce que les anarchistes nomment le principe d’autorité que de sa critique.

Dieu représente de fait pour notre Russe le principe d’autorité par excellence, sur lequel se sont organisées au cours de l’histoire toutes les sociétés et les relations fondées sur la hiérarchie, l’inégalité, la mortification des libertés individuelles.

L’État, d’autre part, représente dans le monde moderne la réalisation la plus concrète et la plus complète du principe d’autorité. La théologie est la doctrine qui définit le mieux le principe d’autorité, parce qu’elle part du présupposé qu’il existe un créateur, Dieu, et une créature, l’homme, un absolu et un relatif, un infini et un contingent, un tout et un rien. La relation qui s’établit entre un créateur, en soi complet et parfait, et une créature limitée et imparfaite, qui a son origine en dehors d’elle-même et qui est incapable de définir seule les règles et le sens de sa vie, est nécessairement une relation fondée sur la domination par Dieu et la soumission de l’homme, une relation hiérarchique, entre maître et esclave.

La relation entre Dieu et l’homme est pour Bakounine le prototype de la relation servile, qui en accentue et en clarifie les contenus : si Dieu est la réalité et l’homme n’est qu’une expression de cette réalité, le résultat d’un caprice de Dieu ou d’une création faite pour vaincre l’ennui, ainsi que le souligne ironiquement Bakounine, il est évident que la seule relation qui puisse s’établir entre Dieu et l’homme se base sur cette différence de nature, sur l’inégalité, sur le primat de Dieu et la subordination de l’homme, sur une hiérarchie au sommet de laquelle se trouve Dieu, origine et fondateur, et à la base de laquelle se trouve l’homme, créature parmi toutes les créatures du monde créé. Un homme qui, selon la doctrine chrétienne, est coupable de s’être rebellé contre son créateur, souillé donc du « péché ». L’ensemble des normes qui règlent les relations entre l’homme et Dieu reflètent l’inégalité de nature et de valeur qui existe entre Dieu et l’homme. Elles établissent qu’il n’a point de droits,
mais guère que des devoirs. Il n’est pas libre, mais subordonné et dépendant. La conclusion de Bakounine est radicale : si Dieu existait l’homme serait un esclave, mais puisque l’homme est et doit être libre, Dieu n’existe pas.

La critique de l’État et de son droit est une variable de la critique anti-théologique et du jus divinum. Au cours de l’histoire, toutes les sociétés politiques à légitimation traditionnelle, y compris l’État moderne, se sont formées à partir du principe selon lequel un homme ou une minorité ont le droit de gouverner tous les autres, d’établir les règles du comportement humain, de s’arroger la prérogative d’utiliser la plus grande partie des richesses économiques.

La critique anarchiste du principe d’autorité s’étend toutefois jusqu’à l’État moderne basé sur le primat de la majorité. C’est-à-dire la démocratie, comme tout projet étatique qui veut mettre la raison ou la science à la base de son organisation. Tant qu’il y aura une organisation politique qui se constituera sur le droit des uns à gouverner les autres, on trouvera autorité, hiérarchie et inégalité entre les individus et dans la société, quel que soit le principe invoqué (Dieu, le peuple, la raison, la science, la puissance, etc.) par les premiers pour s’imposer aux seconds.

Le droit, ce droit que l’histoire antique et moderne nous montre, apparaît aux anarchistes comme un instrument de légitimation et de perpétuation de l’injustice, au nom d’un « ordre » qui n’est pour la majorité que misère matérielle et spirituelle.

Dans un article de la Révolte intitulé « L’ordre », Kropotkine observe que ceux qui accusent les anarchistes d’être contre l’ordre, ne donnent pas à ce terme le sens d’une condition fondée sur l’harmonie et alimentée par la liberté et l’égalité, mais « parlent de l’ordre comme on le comprend dans la société actuelle ». Dans le même texte, parlant du caractère fondamentalement polémique de mots tels que nihilisme et anarchie, il note :
« Ce nom n’est pas du tout mal choisi, parce qu’il renferme une idée ; il exprime la négation de l’ensemble des faits de la civilisation actuelle, basée sur l’oppression d’une classe par une autre, sur la négation du régime économique actuel, sur la négation du gouvernement et du pouvoir, de la politique bourgeoise, de la science officielle, de la moralité bourgeoise, de l’art mis au service des exploiteurs, des mœurs grotesques ou détestables d’hypocrisie dont les siècles passés ont doté la société actuelle – en un mot, la négation de tout ce que la société bourgeoise entoure aujourd’hui de vénération. »

Le refus de l’ordre de la « société bourgeoise » et du droit qui en est l’expression, tout comme le refus de tout ordre autoritaire et des formes économiques, morales et juridiques à travers lesquelles il se constitue, ne signifient pas que l’anarchisme soit synonyme de désordre et d’anomie.

Seuls des pamphlétaires superficiels ont pu voir dans l’anarchie une apologie du chaos et des instincts incontrôlés les plus primaires. On peut encore moins prétendre que l’anarchisme, dès ses théoriciens classiques, refuse le droit, c’est-à-dire la nécessité d’établir des principes de référence de la vie et des relations humaines, et d’orienter celles-ci vers le respect de ces principes.

Tout comme il existe une éthique et une économie conformes à l’anarchisme, il existe un droit qui s’inspire de ses principes, qui sont les mêmes que ceux de la Révolution française : liberté, égalité, solidarité.
Tous les auteurs de l’anarchisme classique (Godwin, Proudhon, Bakounine et Kropotkine) parlent, de fait, avec beaucoup de considération de la Grande Révolution. Ils ne mirent jamais en question ses principes et certaines de ses conquêtes essentielles, telles que l’abolition de l’ordre ancien et de l’esclavage.

Leurs critiques furent surtout dirigées contre les conséquences historiques et politiques de cette révolution, contre le fait que ses principes, liberté, égalité, fraternité ne furent réalisés que de manière incomplète et contradictoire. Cela dit, il faut se souvenir que, dès leurs premiers théoriciens (exception faite de Proudhon qui parle souvent de droit en un sens positif, comme synonyme de justice), les anarchistes voient le droit de manière essentiellement négative. Il est assez rare de trouver, tant dans les textes classiques que dans l’édition anarchiste, le terme utilisé de manière positive. Ceci est dû au fait que les anarchistes ont vu dans le droit, au plan historique, l’expression et la forme par lesquelles l’État et les autres systèmes de pouvoir se sont organisés et exprimés. En d’autres termes, le droit a toujours été partie prenante de l’idéologie et de la pratique de la domination. Un autre motif important de la méfiance, voire de l’hostilité ouverte, dont les anarchistes ont toujours fait preuve à l’égard du droit est que la conformation traditionnelle du droit est fondée sur des catégories et des instances telles que l’obligation, la culpabilité, la coercition, la peine et l’interdiction, qui sont refusées en partie ou en totalité par les anarchistes.

Il n’est pas possible ici de se livrer à une analyse de la structure du droit et de la critique anarchiste de celle-ci ; néanmoins, il me semble opportun de présenter, même de manière partielle et rapide, certains aspects de cette critique.

Hans Kelsen, considéré par beaucoup comme le plus grand théoricien du droit positif du xxe siècle, a synthétisé l’essence du droit en cette formule : « Si A, alors il faut B », dans laquelle A est le comportement contraire à la loi, à « l’obligation juridique » et B est la peine. En d’autres termes, l’essence du droit selon Kelsen peut se résumer par : « S’il y a une transgression de la norme juridique, il faut qu’il y ait la peine. » Il est évident, d’un point de vue logique encore plus que juridique, qu’on ne peut parler de transgression et donc de peine qu’en présence d’une obligation. La notion d’obligation, telle qu’elle est traditionnellement conçue par le droit, est totalement étrangère à l’anarchisme ; ce dernier ne conçoit la société que comme une organisation volontaire d’individus libres, qui acceptent spontanément des limites à leurs actions lorsque celles-ci sont considérées nécessaires au bien-être des autres individus et de l’ensemble social.
Si l’individu s’auto-gouverne, dans la mesure où il se donne les lois qui règlent sa conduite, selon les principes de la liberté, de l’égalité et de la solidarité, c’est-à-dire en harmonie avec sa nature la plus authentique, alors disparaissent les principales causes de la transgression, considérée comme un comportement engendré par les inégalités et les discriminations typiques de la société hiérarchique et autoritaire.
Une fois écartées les causes principales du mal-être individuel et social, par exemple l’ignorance et la pauvreté, bien des causes historiques des transgressions disparaîtront. Le châtiment n’est pas non plus, pour les anarchistes, l’instrument adapté pour pousser les hommes à agir de manière sociable. Tous les théoriciens de l’anarchisme classique ont prévu que, même dans une société construite sur des principes anarchistes, il pourra subsister des comportements criminels, c’est-à-dire irrespectueux de la dignité et de la liberté d’autrui. Le remède contre ses comportements n’a jamais cependant été trouvé dans le châtiment et la coercition. Tout l’anarchisme est de fait parcouru d’un « optimisme anthropologique » pour lequel l’individu, chaque individu, est essentiellement « bon », c’est-à-dire sociable et solidaire. Le criminel est donc quelqu’un qui agit contre lui-même, contre sa vraie nature, et plus que d’être puni, il a besoin d’être ramené par le raisonnement et la persuasion à une attitude naturelle.

Parce que les anarchistes ont considéré le droit comme une réalité qui au cours de l’histoire a été mise au service des intérêts d’une minorité, c’est-à-dire au service de l’injustice, ils ont considéré avec sympathie, poussée à l’exaltation à une certaine époque, des comportements habituellement considérés comme criminels, dans le cas par exemple des brigands, dont Bakounine parle en termes élogieux dans l’État et l’Anarchie. D’un autre côté, et en termes fort nets dans leurs publications populaires, les anarchistes se sont réclamés d’une idée plus haute du droit et de la justice, expressions d’un ordre où les droits essentiels et les devoirs sont le respect de la liberté et de la dignité, celles de chacun et celles de tous.

Enrico Ferri