Des territoires d’influence ?

mercredi 6 janvier 2010
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Le territoire a bien entendu existé politiquement avant d’être
« inventé » scientifiquement dans les années 1960-1970. Bon nombre de revendications identitaires historiques, aux fondements territoriaux évidents, l’évoquent éloquemment. En témoignent par exemple, pour remonter loin dans les temps historiques, les luttes territoriales entre les « chasseurs-cueilleurs » amérindiens plus ou moins nomades et les colonisateurs européens « agriculteurs-éleveurs » plus ou moins sédentarisables en Amérique du nord, les conflits territoriaux récurrents lies aux constructions nationales en Europe, le « droit du sol » français, les liaisons dange- reuses entre le sol, le sang et la langue germaniques, générateurs du « pangermanisme », qui resurgissent dans l’actualité à propos de la Russie cette fois avec la « crise » caucasienne, etc.

Plus près de nous, dans la France de la seconde moitié du XXe siècle, liées avec la création des commissariats à l’aménagement du territoire et de la DATAR, des politiques publiques territorialisées, sous-tendues par des logiques d’« aménagement du territoire », ont été également mises en œuvre bien avant que la notion de territoire ne soit vérita- blement cernée et définie. C’était le cas, par exemple, du Plan Neige des années 1960-1980. Plus près de nous encore, des territoires virtuels, liés notamment à l’extension des réseaux de communication et d’information, type forums communautaires ou Second life, s’esquissent sous nos yeux en même temps que le concept de territoire se développe. Il en va de même, entre autres, des ressources territoriales symboliques qui croissent et se multiplient, portées par des images identitaires ou publicitaires.

Pour autant, il n’est sans doute pas inutile de voir comment le concept de territoire s’est progressivement formé et structuré, ne serait- ce que parce que les évolutions sémantiques de la notion se sont contextes historiques de pratiques territoriales institutionnelles de forma- tage des esprits, voire d’enfermement des personnes, aussi bien géographiquement que psychologiquement, ou bien parce que certaines évolutions du concept de territoire et des politiques d’aménage- ment du territoire se sont développées parallèlement.

L’invention du territoire

L’origine « scientifique » du concept de territoire Dans le relatif flou qui l’a entourée depuis son avènement au sein de la communauté scientifique des géo- graphes, la notion de territoire, devenue très à la mode à la fin des années 1990, paraît dès le début des années 2000 déjà presque usée aux dits géographes qui l’ont inventée1. Historiquement, cette notion s’est ainsi peu à peu dégagée des concepts antérieurs de milieu, d’espace et de région forgés, entre autres, par GEORGE, BRUNET, CLAVAL et FRÉMONT, respectivement, dans la seconde moitié du XXe siècle. Si l’on remonte encore plus avant le temps, on s’aperçoit que le concept de territoire a été à la fois emprunté au droit (voir le « jus terrendi » latin ou droit de terroriser, ce qui n’augure rien de bon !) et à l’écologie (voir la notion de « niche », territoire protecteur… nécessaire à la vie ou the right people in the right place).

D’une façon générale, le territoire a donc été d’abord plutôt défini à partir de ses caractéristiques spatiales jusqu’à la fin du XXe siècle. Dans cette perspective, il a été ainsi souvent globalement appré- hendé « comme une portion d’espace contrôlée et appropriée, y compris symboliquement, par une société donnée »2. Il est encore bien des fois aujourd’hui présenté de la sorte : « l’idée de territoire […] implique l’expression d’une volonté d’appropriation plus ou moins exclusive, soit par un groupe social, soit par une famille, soit par un individu »3. Mais, au-delà de la seule appropriation sociale de l’espace, à quels fondements constitutifs le territoire se réfère-t-il véritablement aujourd’hui ?

Le territoire, pendant la période contemporaine, a reposé sur deux « entrées » historiques principales : d’une part, comme on vient de le voir, sur l’appropriation de l’espace par ses usa- gers, qu’il soit réel ou symbolique ; d’autre part, sur l’organisation sociale et économique dudit espace. Cette double approche socio-économique a été récemment complétée par l’introduction de la notion d’acteurs territoriaux. Le territoire apparaît ainsi, dans ce nouveau et dernier cadre conceptuel, comme une « construction de [ses] acteurs » (MOINE, 2006)4. Devenu ainsi tridimensionnel, le concept de territoire, liant de façon inter- active et systémique espace approprié vécu et/ou symbolique, cadre spatial géographique et/ou institutionnel et, enfin, jeu social d’acteurs territoriaux, semble être davantage à même de rendre compte de la complexité d’une notion composite, qui n’est plus aujourd’hui seulement déterminée par sa seule dimension spatiale physique, que les précédentes définitions trop mono- factorielles.

Cette dernière vision globale du territoire, issue essentiellement de la géographie contemporaine rejoint, par son caractère donc à la fois systémique et multifactoriel, l’approche sociologique développée récemment, à la charnière des XXe et XXIe siècles, autour de Bernard Lahire, qui parle de territoires prescrits (territoires institutionnels), de territoires vécus (territoires d’action) et de territoires rêvés (territoires symboliques). Mais ce n’est de facto que depuis quelques années que la sociologie, comme d’autres sciences sociales5 en dehors de la géographie, porte une attention accrue aux processus sociaux de spatialisation6 à partir, fréquemment, de la notion de local (VAN ZANTEN, 1990). Cette approche systémique française du territoire, enfin, qui déborde de son cadre spatial, rejoint les approches italiennes les plus récentes qui mettent l’accent sur la complexité multifactorielle de l’approche territoriale. Au-delà, ces approches transalpines insistent égale- ment sur le poids de l’économie, du pro- cessus productif notamment, et sur le rôle des communautés7 locales dans la construction territoriale.

P.-S.


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