Le projet anarchiste et la redéfinition de la catégorie de territoire au travers des luttes de l’immigration

lundi 23 novembre 2009
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Traiter de la notion de territoire dans une revue consacrée
à l’anarchisme amène à s’interroger sur le fait de savoir dans
quelle mesure le projet anarchiste inclut la dimension du
territoire et en quoi l’anarchisme peut être amené à transformer notre
rapport au territoire.

L’anarchisme peut apparaître, dans une première conception,
comme un courant politique qui se donne pour objectif la remise en
cause de l’État. L’anarchisme, comme absence de commandement, se
limiterait à un anti-étatisme. Je fais, pour ma part, une hypothèse tout
autre. Pour moi, l’anarchisme constitue un projet qui porte en lui
l’ambition d’une transformation générale de l’organisation de la société
telle qu’elle peut être l’objet de l’anthropologie sociale. En ce sens, un
anthropologue comme D. Graeber situe l’anarchisme dans le cadre de
la distinction, faite en anthropologie, entre société sans État et société
étatique. Mais au-delà de la dimension étatique, il me semble que
l’anarchisme porte un projet de transformation sociale plus vaste qui
recouvrirait aussi bien l’économie, les rapports de sexe, le rapport de
l’homme à la nature ou les rapports inter-ethniques. L’anarchisme
serait alors une remise en cause plus large que celle du pouvoir
politique, il serait une remise en cause de tout fondement transcendant
et essentialisant de l’organisation sociale.

En ce qui concerne la notion de territoire, nous savons qu’il s’agit,
entre autres, d’une notion utilisée en anthropologie. Le territoire, dans
une première définition liminaire, peut être défini comme l’espace sur
lequel habite une population et plus précisément l’espace sur lequel
s’exerce le pouvoir politique. Une telle notion pose le problème de
savoir si tous les peuples ont un territoire. Si oui, quels sont les
différents rapports aux territoires existants ? Les peuples nomades, ou
les apatrides, ont-ils un territoire comme les peuples sédentaires ou
les peuples qui sont organisés en État ?

En ce qui concerne l’anarchisme,
récuse-t-il la notion même de territoire
ou remet-il en cause une ou certaines
conceptions du territoire ? Dans ce cas,
quelle serait la conception du territoire
que développerait pour sa part ce courant
politique ? Il s’agit de savoir en effet dans
quelle mesure la notion de territoire est
liée, d’une part, à celle de propriété et,
d’autre part, au pouvoir politique
hiérarchisé et en particulier à la notion
d’État. La notion de territoire, dans le
cadre de la théorie anarchiste, pose en
outre la question des rapports interethniques,
c’est-à-dire des rapports entre
les différents peuples, les différentes
cultures. La question du territoire amène
donc aussi à s’interroger sur la question
raciale.
Pour essayer de déterminer quelle est
la conception du territoire qui se dégage
dans l’anarchisme, je fais, entre autres,
l’hypothèse qu’elle s’exprime dans les
luttes autour de la cause des sans-papiers
dans lesquelles s’investissent de nombreux
libertaires.

Anthropologie du territoire

Le territoire, comme le souligne
A. Bourget dans l’article « Territoire » 1 du
Dictionnaire de l’ethnologie et de
l’anthropologie, est une notion qui
apparaît tout d’abord en éthologie puis
en sociobiologie. La notion de territoire
renvoie donc à un projet de naturalisation
de l’être humain. Comme les
autres animaux, les groupes humains
auraient des espaces naturels.

Le rôle de l’ethnologie et de l’histoire
est de nous apprendre que, même si tous
les peuples ont un territoire, pour autant
ils n’ont pas tous le même rapport au
territoire, et que celui-ci est construit et
non pas donné. Les peuples sédentaires,
les populations nomades ou les
diasporas n’ont pas tous le même rapport
au territoire. P. Clastres, dans Archéologie
de la violence : la guerre dans les sociétés
primitives2, se livre à une analyse de la
notion de territoire. Il fait du territoire
une dimension constitutive de toutes les
sociétés primitives : « Simplement le
territoire d’une bande de chasseurs a
toutes les chances d’être plus étendu que
celui d’un village d’agriculteurs3. » La
notion de territoire est une notion
politique : il est « l’espace exclusif des
droits communautaires »4. Du point de
vue de Clastres, il y aurait donc, en deçà
même de l’État, dans les sociétés
primitives, une réalité du territoire posé
comme lieu d’exclusion de l’autre : « La
dimension territoriale inclut déjà le lien
politique en tant qu’elle est exclusion de
l’Autre5. » La communauté primitive
pour Clastres refuse de « s’identifier aux
autres »6. La question qui se pose est alors
de savoir si le territoire est une notion qui
implique nécessairement la guerre, ou du
moins l’exclusion des autres.

Du point de vue anthropologique, il
faut ajouter en outre que la question du
rapport de l’homme à son territoire
apparaît donc comme le corollaire de la
question du rapport entre « nous » et « les
autres ». La question du territoire, du
point de vue de la communauté primitive,
entretient donc un rapport avec la
question de l’ethnocentrisme. On peut
ainsi souligner par exemple la
propension à représenter son territoire
comme le centre du monde.


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