L’étau ou comment faire pression sur ceux qui font pression

vendredi 11 décembre 2009
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Janvier 1998. Au cœur d’une métro pole bourgeoise de Chiraquie. La scène se déroule dans un LOI (lieu occupé illégalement) que quelques jours plus tôt, un groupe, composé de chômeurs récalcitrants, d’étudiants radicaux et solidaires (SUD), de militants de la CNT et de la CGT, de punks et autres squatters, est parvenu à investir dans la continuité des actions menées ici et partout en France. Ils tiennent le siège au milieu d’un environnement hostile dans lequel l’architecture elle-même semble nous rappeler que nous n’avons rien à faire là. Que ce domaine est le leur. La présence de l’Hôtel de Ville, de la Bourse et des magasins de luxe dans un rayon de 300 mètres en atteste : c’est l’étau dans les mâchoires duquel s’affairent une poignée de clampins, tous plus cupides et avides de pouvoir les uns que les autres, mais qui ont pour eux le privilège obscène de présider à la destinée de près d’un million d’âmes.

Depuis quelques jours, les médias s’effraient du " retour de l’extrême gauche ", on parle même du " retour des anarchistes " et de la manière dont ils infiltrent un peu partout les mouvements de chômeurs. " Infil trer ", le terme est bien choisi par ceux qui veulent nous discréditer et faire croire que c’est la vraie menace, car il veut dire que ce combat n’est pas le nôtre. Le gouvernement en place (je dois me faire violence pour lui ajouter l’épi thète " socialiste " que je n’ose plus, sauf en de rares circonstances, reprendre à mon compte) dit ne pas cautionner ce mouvement, nous explique que ces occupations illégales ne sont pas la bonne manière de se faire entendre. Mais nous ont-ils laissé le choix ? Le dialogue est-il seulement possible avec ceux qui ont converti la " Gauche " au libéralisme économique, ceux-là mêmes qui bafouent les droits de l’homme en expulsant les sans-papier sans aucune autre justification que celle du type : " La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde " ? Je m’arrête là car je n’ai décidément pas le goût pour les inventaires de ce type. Dans un second temps, on a pu voir ledit gouvernement se diviser sur la question de la légitimité d’un tel mouvement : certains, là-haut, ont donc des scrupules. C’est qu’il doit leur rester au fond du cœur de vieux morceaux de compassion et des petits bouts de consistance éthique qui n’ont pas servi depuis longtemps, mais ceux-là sont minoritaires et on leur signifiera bientôt de la mettre en veilleuse au nom de la sacro-sainte unité gouvernementale.

Quant à nous, nous veillons aussi. Mais d’une autre manière : comme des indésirables qui tenons le siège (dans les murs et dans le symbole) bien que chacun redoute que l’étau symbolique et oppressant ne se resserre encore davantage jusqu’à la pression finale : l’expulsion manu militari. Tout le monde en parle ici, comme si nous nous préparions à ce qui n’est plus une éventualité mais une certitude. Ce n’est qu’une question d’heures, ou de jours pour les plus optimistes.

Comme lors des journées précédentes, la lutte fut éprouvante aujourd’hui : occupation de lieux symboliques comme une ANPE, une mairie, ou un CCAS (centre communal d’action sociale), diffusion de tracts dans les universités, la rue, les entreprises ou dans les banlieues, égosillements et harangues, confection des banderoles, résistance passive dans le corps à corps chaleureux avec les CRS. Sans compter la rédaction des communiqués de presse, des tracts et les assemblées générales parfois houleuses où se donne à voir et à entendre la pluralité parfois dissonante des voix de l’action collective. Bref, une journée d’action où les uns et les autres participent inégalement à la construction d’un édifice dont on a du mal à cerner les contours, mais dont on sent bien qu’il ne ressemble pas tout à fait à ce que les laissés-pour-compte de toute espèce ont l’habitude de faire et d’imaginer dans de pareilles occasions.

Si bien des pratiques et des discours qui émergent de ce laboratoire de solida rité et de convivialité ne sont pas totalement inédits, deux éléments caractéristiques de la pensée et des pratiques libertaires étaient présentes dans le mouvement des chômeurs : le temps long (au moins aussi long que la durée de vie de la Commune de Paris) et la coexistence, au sein d’un même espace, de personnes qui " en temps normal " semblent parfois habiter des mondes très différents.

Personnellement, je ne conçois pas le projet libertaire autrement que comme un travail quotidien de remise en cause des principes et des valeurs sur lesquels repose la société (chacun pouvant nommer avec ses propres mots l’une ou l’autre des multiples tares de cette société) et comme l’ensemble des pratiques, individuelles et collectives, par lesquelles on cherche à abolir les mécanismes actuels de domination, d’exclusion et de reproductions des inégalités (inégalités économiques, dans l’accès à la culture ou aux soins, inégalités entre Français et immigrés, entre les sexes, etc.).

Cette interprétation n’engage bien évidemment que moi, mais je pense que le mouvement des chômeurs et l’occupation de cet immeuble bourgeois qui avait autrefois appartenu au Crédit lyonnais (excusez du peu symbolique), avait quelque chose de l’esprit liber taire. En quelques jours, nous (je veux dire, les libertaires et les autres) avons réussi à élargir les pratiques et les visées alternatives au-delà des réseaux alternatifs et militants traditionnels. Cer tains des éléments de la tradition libertaire comme la rotation des tâches (rotation des tâches ménagères, des tours de garde, dans la rédaction des tracts), rotation des personnes chargées du service d’ordre, mixité et collégialité des décisions (l’ordre du jour était quotidiennement redéfini collectivement, en fonction des demandes qui s’exprimaient en assemblée générale). Si certains parlaient trop et/ou trop fort, ils s’entendaient dire qu’ils n’étaient pas tout seuls dans cette assemblée et qu’il fallait veiller à redistribuer la parole d’une manière aussi égale que possible.

Je n’ignore pas et regrette sincèrement que certaines voix n’aient pas pu se faire suffisamment entendre : celles des groupes de femmes non mixtes, celles de l’anti-spécisme, celles des chômeurs qui désapprouvent la traduction idéologique et partisane de leur message dans des formes verbales qui ne sont pas les leurs et dans lesquelles ils ne se reconnaissent pas (Qui es-tu pour parler à ma place et avec des mots que tu es le seul à comprendre ?). Je déplore parallèlement que d’autres se soient faites trop sonores : les chômeurs pour lesquels le travail sous sa forme salariée est une valeur indépassable, les ténors des grandes cellules syndicales et partisanes crispés sur leurs petits privilèges de nantis de gauche, les amateurs de blagues sexistes, homophobes ou même racistes, les militants " alternatifs " qui se trompent d’ennemis lorsqu’ils méprisent le prolétaire parce qu’il bosse pour nourrir sa femme et ses gosses, qui le taxent de " beauf " (de bœuf ? d’animal ? de rebut de l’humanité ?) parce qu’ils viennent en rang comme des harengs (la chanson ne parle pas de moutons) faire l’aumône à la caisse d’allocations familiales ou courber l’échine devant un patron.

En dépit de cette réserve, il y a constamment au sein de ce collectif le souci de respecter l’autre.
La plupart du temps, on pourrait même dire que nous y avons vécu " en bonne intelligence ", la formule disant bien qu’on y fait plus que se tolérer ou se supporter : on échange, on apprend à se connaître, on éprouve quotidiennement sa capacité à vivre collectivement, la solidité de ses arguments face à ceux qui nous en opposent d’autres auxquels nous n’avions pas pensé. Certains, mettant dans leur poche ou sur la table leurs arguments, se sont appréciés ; on dit même que d’autres s’y sont aimés.

Dans le prolongement de l’article de Sharif Gemie, paru dans le premier numéro de Réfractions, on pourrait dire que le déroulement des assemblées générales avait quelque chose d’habermassien en ce qu’il constituait une entreprise quotidienne de construction d’une légitimité. Le mouvement devenait légitime parce qu’il veillait à ce que la plupart de ses voix soient entendues, même si au final, c’est le label " mouvement des chômeurs " qui l’emportait sur les autres collectifs et groupes identitaires. C’est en tout cas, selon moi, d’une même voix qu’a été clamé le rejet des différentes élites, et en cela aussi le mouvement des chômeurs a quelque chose d’habermassien. En effet, la société, tout comme le fut notre mouvement, est un montage composite où se côtoient des personnes différentes, des populations hétérogènes que les institutions - étatiques notamment - prétendent pouvoir représenter. N’est-ce pas déjà un leurre et une falsification que de prétendre savoir et pouvoir à la place de ces populations dont les intérêts, s’ils peuvent être mis en commun, pour partie sont irréductibles les uns aux autres, contradictoires ? Je pense qu’il s’agit là d’une des questions importantes que le mouvement a posée et auquel il a cherché à apporter des réponses pratiques. D’une manière simplifiée, on pourrait la poser ainsi : comment construire un espace commun de solidarité et d’entraide avec des individus que je ne connais pas, c’est-à-dire des personnes qui sont loin de moi (par la distance géographique, le mode de pensée, les centres d’intérêt, les bases culturelles, etc.) mais que les circonstances du mois de janvier 1998 ont permis de rapprocher. Pour toutes ces raisons, je pense que nous étions donc au cœur d’un espace de parole polyphonique, même si ce cœur n’ignore pas qu’il est aussi pressé dans l’étau.

Mais que l’on n’oublie pas que dans l’étau, il y a le sas, la bulle d’air où l’on respire quand même un peu la joie de vivre, la parole de l’Autre et l’arôme du café " noir ". Noir dans la parenthèse agissante et imaginative du sas, ce lieu charnière chargé à la fois des pesanteurs économiques, culturelles et morales du passé et des promesses de justice et d’égalité de l’avenir. On pourra dire qu’en libérant ma plume de cette manière olé-olé, auréolé de bonnes intentions, j’ai confondu libertaire et littéraire et que je me suis pris au sérieux. Je préférerais entendre, car c’est ce qui m’importe, que j’ai pris au sérieux ce truc à faire du lien social, ce machin à bâtir de la solidarité à la Bakounine et de l’entraide à la Kropotkine qu’on appelle laboratoire de l’imaginaire et que j’ai appelé ici le sas. Ce tableau a sans doute quelques teintes idylliques et une dimension binaire (L’étau/le sas), mais je ne l’ai jamais prétendu ni souhaité achevé. C’est qu’il lui manque encore le débat qu’il cherche à susciter et sans lequel nous serons tous amnésiques de ces instants privilégiés et de ces manières de reprendre une parole dont nous sommes trop souvent dépossédés. Prenons donc garde à ce que notre silence ne lui fasse pas perdre la mémoire comme il a déjà perdu un peu de son souffle à l’heure où j’écris ces lignes...

Laurent Patry