L’enterrement

lundi 9 novembre 1998
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Je marchais en avant de tout le reste du cortège, juste derrière le corbillard qui portait la dépouille du Compagnon des Mauvais Jours. C’était un corbillard sans ornement, sans fleurs, sans couronnes ni inscrip tions, absolument impersonnel.

J’avais revêtu un costume noir, un sévère pardessus noir. J’étais cravaté de noir, ganté de noir. J’étais, ma foi, assez satisfait de ma tenue. Elle était si correcte, pensais-je, si rigidement deuil que nul, pour peu que je m’abstinsse de prononcer un mot, ne s’aviserait de ce que j’ignorais totalement le nom de celui qu’on enterrait.

Ce ne fut qu’en arrivant sur un chemin boueux que je réalisai que j’avais oublié de mettre des souliers. J’étais en pantoufles. Et des pantoufles qui certainement ne passeraient pas inaperçues. Il en est qui, neuves, ressemblent assez à des souliers mais celles-ci étaient vieilles, fatiguées et même un peu effilochées au bout. De plus, elles étaient d’une couleur innommable. Eussent-elles été jaunes, par exemple, d’un beau jaune vif, cela eût conféré au fait de les avoir chaussées quelque chose de délibéré. On eût pu supposer quelque blessure ou quelque maladie qui m’eussent mis dans l’impossibilité de chausser autre chose que ces pantoufles. Mais elles n’étaient pas jaunes, non. Elles étaient d’un méchant marron tirant sur le vert. Pour tout dire, elles étaient kaki, et la laideur même de cette teinte ne pouvait que rendre plus évidente la négligence par laquelle je les avais gardées aux pieds.

Le chemin était un vrai marécage et au sentiment de l’inconvenance de ma tenue se joignait la perspective d’attraper mal. Mais je ne fis rien pour éviter les flaques d’eau. Au contraire, je marchai au milieu en donnant à mon visage l’expression de l’accablement et à tout mon corps l’allure de celui qui succombe sous le poids du malheur. Ainsi les autres pourraient supposer qu’à l’égarement de mon esprit frappé par la cruauté du sort était dû cet oubli de chaussures.

Mais cette douleur n’allait-elle pas leur paraître exagérée ? Après tout le Compagnon des Mauvais Jours qu’on enterrait n’était peut-être pas de mes amis. Peut-être même aucun des assistants ne l’avait-il connu. L’Association des Compagnons des Mauvais Jours compte des milliers de membres qui forcément ne se connaissent pas tous entre eux et parfois même ne pourraient que se détester s’ils venaient à se rencontrer. J’avais beau scruter le corbillard, rien qui pût me donner le nom du mort.
Je profitai d’un arrêt du convoi pour regarder les autres affligés. Affligés, ils ne le paraissaient guère. A ma grande surprise, aucun n’était en noir. Ils étaient vêtus qui d’un blouson comme on en portait aux Mauvais Jours, qui d’une chemise à carreaux et d’un short. Tous étaient débraillés. Je regardai les visages un à un pour savoir au moins qui n’était pas le mort. Ils étaient très gais. Ils plaisantaient, riaient, se faisaient des crocs-en-jambe, se donnaient des bourrades. J’en fus grandement soulagé. Décidément, le mort ne les touchait pas de près. Ils étaient là en corvée d’enterrement, délégués par l’Association des Compagnons des Mauvais Jours, et, pour bien marquer combien ce mort inconnu leur était indifférent, ils étaient venus dans ces tenues si peu de circonstance.

Je m’assis sur le talus, je croisai mes jambes l’une sur l’autre en agitant ostensiblement un pied afin de leur bien faire comprendre que c’était également par dérision si j’étais tout en noir, dérision que soulignait le détail grotesque des pantoufles. Je me mis à plaisanter et à rire très fort mais, tout à coup, il me vint à l’idée qu’ils avaient peut-être adopté cette attitude par attachement au défunt. Pour marquer qu’il restait par-delà la tombe le compagnon de leur vie de tous les instants et comme un défi à la mort même. Il fallait donc que le défunt leur fût cher. Et s’ils n’avaient pas prononcé son nom en ma présence, s’ils m’avaient laissé marcher en tête du cortège, et tout seul, n’était-ce pas qu’il était de mes intimes ? S’ils affectaient une telle gaîté, n’était-ce point pour céder le pas en quelque sorte à ma douleur qui seule avait pleinement le droit de se manifester ?
À ce moment passa la belle cycliste. Elle mit pied à terre à trente pas de nous. Elle était presque nue. Elle avait des fesses comme un soleil. Jamais je n’avais vu de telles fesses et, pour ainsi dire, lumineuses.

Les Compagnons des Mauvais Jours firent de basses plaisanteries mais moi je regardai la femme s’éloigner avec ce plein soleil qui dansait au-dessus de ses jambes et, quand le convoi se remit en marche, je restai sur place.

J’étais rentré chez moi depuis une heure quand le président de l’Association des Compagnons des Mauvais Jours fit irruption dans ma chambre. Il se jeta sur moi et me reprocha en paroles véhémentes ce qu’il appelait mon attitude ignoble pendant la cérémonie. Je n’osai toujours pas lui demander qui était le mort. Et d’ailleurs cela ne m’intéressait plus. J’étais profondément dégoûté de leurs manigances.
Ce nom, je pus le lire le soir même en ouvrant le journal local. Il s’étalait en grosses lettres à la rubrique " Convois funèbres ". C’était le mien.

Alfred Campozet