Freud....

jeudi 21 août 1997
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Chacun connaît Freud et les écoles freudiennes ; ceux qui s’intéressent à la psychologie connaissent aussi Jung et la méthode jungienne ; Adler, père de la psychologie individuelle comparée, de la psychologie sociale et de la néoanalyse, est déjà moins connu ; Wilhelm Reich est apprécié pour la Fonction de l’orgasme, mais sa dérive postérieure sur l’« orgone » a beaucoup entaché sa réputation scientifique. Quant à Frie­ drich Lieb­ ling, il reste inconnu du grand public et quasiment du petit monde de la psychologie. Pourtant on peut dire qu’il est bien la cinquième figure issue de l’école vien­ noise de la psychologie des pro­ fon­ deurs, d’où est née la psy­ chanalyse, entre autres.

Il faut ajouter qu’avoir été le seul esprit expressément libertaire des cinq n’est sans doute pas étranger au silence relatif qui entoure sa mémoire. Comme au fait que la thérapie par grands grou­ pes expérimentée par l’école de Zurich qu’il animait, devenue université populaire, ait été l’objet d’une vaste cons­ piration médiatique con­ ser­ vatrice qui aboutit à y mettre fin.

La thèse de Gerda Fellay, soutenue en 1995 à l’université de Neuchâtel, devrait permettre de combler cette lacune dans la connaissance de l’histoire de la pensée du xxe siècle orientée vers la psychologie et l’éducation. Son premier volume suit, dans tous ses détails, la genèse et le développement de la pensée de Liebling, et le second, comme c’est de règle dans ce genre de tra­ vail universitaire, apporte le détail des sources bibliographiques, quelques tex­ tes originaux et inédits, les index et références diverses.

Friedrich Liebling, né dans le milieu juif de l’Ukraine alors autrichienne, arrive à Vienne en 1913 à l’âge de 20 ans pour commencer des études de médecine qu’il interrompt en se portant volontaire pour la guerre. Au retour, il y rencontre les deux hommes qui marqueront le plus son esprit : en 1918, Pierre Ramus (Rudolf Gross­ mann) qui anime l’Union pour la formation des travailleurs, libertaire et non violente, et, en 1919, Alfred Adler, très proche de Freud, mais socialiste.

Sous leur inspiration, Liebling se consacre à l’éducation ouvrière et de la jeunesse et ouvre un cabinet de psychologue. En 1938 après l’An­ schluss, il se réfugie en Suisse, à Schaffouse, où, son statut de réfugié politique lui interdisant tout travail, il ne peut poursuivre ses recher­ ches que dans une semi-clandes­ tinité, par exem­ ple en écrivant sous une cinquantaine de pseudonymes.

À partir de 1951, avec l’obtention du permis de séjour, il peut ouvrir le « service de formation et consultation psychologique » installé dans la Villa rouge de la municipalité de Zurich, qui deviendra une sorte d’université populaire de psychologie, qu’il ani­ mera avec son élève Josef Rattner. C’est là que naît cette thérapie de grand groupe – jusqu’à 100 personnes et plus – et que se crée cette « communauté de travail » de plus de 3000 personnes qui, pendant plus d’une décennie, pratique dans l’autogestion, recherche et thérapie par-delà le dialogue dyadique.

« Cette expérience mériterait d’être décrite et explicitée », reconnaît l’auteur (p. 139) qui s’est assigné ici une autre tâche : l’analyse de l’élaboration de cette pensée de Liebling, qui aura visé constamment à découvrir les voies permettant de dépasser les acquis des écoles de Vienne et de Francfort, grâce aux apports de la pensée socialiste libertaire et de ses expériences pédagogiques.

« La psychologie des profondeurs (la psychana­ lyse) n’est pour Lieb­ ling la plupart du temps qu’une spéculation bril­ lante qui construit le psychisme de l’homme comme une machine ; il lui manque une conception de l’homme et du monde. La psychologie individuelle comparée (l’école d’Adler, NDLR), qui de son point de vue répond à la plupart des exigences qui se posent à la psychologie, n’est pas assez claire dans sa prise de position face à la religion et au socia­ lisme. » (p. 71)

Et, de fait, Adler demandera à ses disciples de s’éloigner du cercle de Liebling, comme ce dernier s’était éloigné de Freud pour son « ignorance politique » et de Jung pour son « fascisme prononcé » (p. 69). Tout en faisant siens les apports des uns et des autres. Tels les concepts de « nature sociale de l’homme », de « plan de vie », de « sentiment communautaire » élaborés par Adler. Tels ceux de l’école de Francfort : mouvement d’information sexuelle, « Sexpol », de W. Reich, néopsychanalyse de E. Fromm, critique de l’autoritarisme d’Adorno, Horkheimer et Marcuse.

Mais la source philo­ sophique profonde de la pensée de Liebling est à chercher bien plus avant : chez Stirner, pré­ cur­ seur de la pédagogie antiautoritaire, avec qui Liebling s’accorde à trouver que « le seul droit c’est le droit personnel de l’individu existant ». (p. 160) Et qui, à la suite de Feuerbach, a jeté les bases de cette pensée opposée à celle, mystique, qui règne depuis des millénaires. Face à la guerre, entre autres... « Nous devons éduquer notre enfant pour qu’il dise NON. Non, je n’y vais pas ! L’être humain ne devient libre qu’à partir du moment où il est capable de dire NON ! » (p. 165) Liebling incor­ pore de même l’approche anthropologique de Kropotkine plaçant l’entraide au centre de la vie sociale. Et c’est surtout dans la pédagogie libertaire que Liebling va puiser : chez Paul Robin, Sébastien Faure, Fran­ cisco Ferrer, avant Neill et les Libres Enfants de Summer Hill.

L’étude de G. Fellay, à partir de ces bases, mon­ tre combien la recherche de Liebling tend à une conception générale de l’homme affronté à la société où, donc, l’éducation, prise dans son sens le plus large, reste l’objet de son attention capitale car conditionnant le comportement ultérieur de chaque mem­ bre de cette société. Parmi les thèmes qui surgissent avec le plus de force dans les lignes directrices de cette recherche on décèle au premier plan la non-violence comme anti­ thèse fondamentale aux pulsions agressives prétendues innées. Car l’acceptation de la violence permet entre autres le détournement de tout mouvement révolutionnaire, notamment mar­ xiste. Ensuite est soulignée l’importance de l’analyse culturelle :

« ... Freud ouvre le chemin à l’analyse culturelle, une analyse que Adler et les néoanalystes poursuivent plutôt timidement. L’École de Franc­ fort la théorise par rapport aux préjugés eth­ no­ centriques d’un point de vue sociologique. Nous croyons pouvoir dire que c’est chez Lieb­ ling que cette appro­ ­ che culturelle retrouve la vigueur de ses débuts freu­ ­ ­ diens. » (p. 341)

Car, finalement, la clé du problème éducatif est dans la formation des éducateurs. « Comme Adler, Liebling considère l’échec scolaire comme un échec de l’école. » (p. 341) En conclusion, plus que tout autre « l’éducateur doit acquérir la connaissance de son propre caractère. Cela nécessite de nombreuses séances à deux avec un thérapeute, mais aussi en petit et grand groupe [....] Ensuite, il est nécessaire de développer son sentiment communautaire, car l’homme dans notre société judéo-chrétienne est éduqué selon le principe de la concurrence et non selon celui de la communauté [...] Cette conception humaniste de l’homme est aussi à la base de l’analyse cultu­ relle. » (p. 363)

Une divergence fondamentale subsiste donc :

« Pour les marxistes, le changement de l’ordre social et de l’homme se réalise par un changement de la société, de la collectivité. Si le pédagogue marxiste Kanitz, les Rühle et les autres psy­ cho­ logues et pédagogues individuels marxistes recon­ ­ naissent parfois l’im­ portance de l’in­ di­ ­ vi­ duel, Liebling sou­ li­ gne toujours le moment individuel [...] Liebling considère donc l’éducation comme « la tâche culturelle la plus importante de l’huma­ nité... » (p. 375)

Par là... « est-il le prophète d’une nouvelle ère ou le psychothérapeute fou qui vulgarise la psychologie comme le lui reprochent ses collègues psychiatres zurichois ? » (p. 376)

Roland Breton