De quoi le libéralisme est-il le nom ?

Conférence au Centre Ascaso-Durruti, Montpellier, novembre 2007
mercredi 8 juillet 2009
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Une stratégie politique radicale est vouée à demeurer
inefficace tant que ses cibles essentielles n’ont pas été
correctement identifiées. Or il s’agit là d’une tâche que le
développement de la société libérale a considérablement compliquée.
Le capitalisme contemporain, en effet, fonctionne désormais infiniment
plus à la séduction qu’à la répression (réalité que Guy Debord s’était
efforcé de saisir, en son temps, sous le concept de « société du
Spectacle ») [1]. Ce n’est assurément pas par hasard si l’industrie
publicitaire (à laquelle il conviendrait d’ajouter celle du divertissement
et des média) représente de nos jours le deuxième poste de dépense
mondial, juste après celui de l’armement. Et le contrôle quotidien que
cette industrie envahissante exerce sur l’imaginaire des individus
modernes s’avère à l’évidence autrement plus puissant que celui des
anciennes religions ou des vieilles propagandes totalitaires [2]. On nesaurait dire, néanmoins, que les
organisations qui prétendent aujourd’hui
encore « lutter contre le capitalisme »
aient pris, dans leur ensemble, la
véritable mesure de ces nouvelles
données. Il est malheureusement trop
clair que la résistance aux effets
psychologiques et culturels humainement
dévastateurs de la logique libérale, ne
constitue pas, à leurs yeux, une tâche
politique fondamentale (à supposer
même que cette tâche puisse avoir le
moindre sens à l’intérieur de leur
dispositif idéologique).

Il ne suffit cependant pas de
reconnaître que la « société du Spectacle »
est devenue la vérité effective du
capitalisme avancé. Encore faut-il en tirer
la conclusion logique et reconnaître que
ce dernier ne peut plus reproduire les
conditions présentes de son « dévelop-
pement durable » sans s’assurer en
permanence la complicité plus ou moins
active de chacun d’entre nous ; ou, en
d’autres termes, sans chercher à
transformer chaque sujet (en commen-
çant, de préférence, par les plus jeunes) [3]
en bourreau de lui-même, capable de
collaborer sans état d’âme (et parfois
même avec enthousiasme) au démon-
tage de sa propre humanité. Ce point est
d’une importance politique cruciale. Il est
impossible, en effet, de continuer à
réduire le système capitaliste développé à une simple forme d’organisation de
l’économie, dont il suffirait en somme,
pour la rendre humainement tolérable,
de « changer les modes de distribution et
les gestionnaires à l’intérieur d’un mode
de vie accepté par tous ses participants » [4].
Il constitue en réalité une forme de
« civilisation » à part entière, aux
ramifications multiples, et qui s’incarne
dans des manières quotidiennes de vivre, à
défaut desquelles la Croissance (autre-
ment dit l’accumulation du Capital)
s’effondrerait aussitôt. On soulignera, au
passage, qu’il semble très difficile de
prendre en compte cet aspect essentiel
du capitalisme contemporain, sans
réintroduire, sous une forme ou une
autre, le concept philosophique d’alié-
nation, concept dont chacun peut
remarquer qu’il a opportunément dis-
paru, depuis plusieurs décennies, de
toutes les grilles de lecture de la nouvelle
gauche (et donc également, par voie de
conséquence, de celles de la nouvelle
extrême gauche) [5]

Lira la suite :

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[1« L’acceptation de l’ordre social par les populations occidentales est désormais
assurée moins par la répression que par la séduction. Les données macro-
économiques dépendent largement de la microéconomie affective de chaque citoyen
- le fameux « moral des ménages » – de la manipulation de ses rêves et de ses
aspirations ». Mona Chollet, « Le moral des ménages » in La fabrique du conformisme
(Manières de voir n° 96, décembre 2007).

[2« Shanghai est aujourd’hui plus criblé de slogans publicitaires et de logos
d’entreprises qu’il ne l’était, il y a une génération, de slogans de propagande
communiste et de banderoles à la gloire du parti unique » (Benjamin Barber, Comment
le capitalisme nous infantilise, Fayard 2007, p. 299). Notons qu’il y a sans doute là une
base d’explication possible pour la fameuse « ostalgia », c’est-à-dire pour cette étrange
nostalgie dont l’ancien régime est parfois l’objet de la part des populations de l’ex-
empire soviétique (et particulièrement dans l’ancienne RDA). Le sentiment de
manque que ces populations peuvent ainsi ressentir (et que tout voyageur qui a
connu l’état antérieur de ces pays peut éprouver à son tour) ne renvoie pas d’abord
à une présence disparue. Il apparaît bien plutôt comme le manque d’une absence : celle
des formes les plus envahissantes et les plus agressives de la société de
consommation.

[3Il est symptomatique qu’en France la plus
importante manifestation politique de la jeunesse
de ces trente dernières années demeure celle de
décembre 1984 (un million de participants),
organisée avec l’aide d’une agence de publicité
et de stars du showbiz, en soutien à radio NRJ.

[4Anselm Jappe, La princesse de Clèves (texte
inédit).

[5J’entends par « nouvelle extrême gauche » (il
serait beaucoup plus exact de dire l’ « extrême
nouvelle gauche ») celle qui a progressivement
remplacé dans son discours et ses modes d’action
la figure autrefois centrale du prolétaire (c’est-à-
dire du travailleur exploité par les puissances du
Capital) au profit de celle de l’exclu (dont le sans-
abri et le sans-papier sont devenus l’incarnation
médiatique privilégiée) quand ce n’est pas celle
du Lumpen (selon le terme forgé par Marx et
mystérieusement disparu du vocabulaire poli-
tique contemporain). Cette nouvelle « extrême
gauche » (qui a surtout conservé de l’ancienne la
posture et la rhétorique extrémistes) trouve
assurément ses conditions de possibilité philo-
sophiques dans certains aspects de la culture dite
de « Mai 68 » (même si elle n’a pu rencontrer les
conditions de son déploiement effectif, y compris
médiatique et financier, que dans le cadre très
particulier de la stratégie mitterrandienne – et de
son idéologue alors officiel Jacques Attali).
Cependant, une fois rappelée cette évidence, on
n’a guère progressé du point de vue théorique car
il reste encore à répondre à la seule véritable
question : de quoi Mai 68 est-il le nom ? L’idée
qu’il pourrait s’agir là d’une réalité homogène et
bien définie (qu’il serait du coup possible de
célébrer ou de maudire en bloc, conformément
aux exigences du positionnement journalistique)
constitue en réalité l’exemple même de l’illusion
rétrospective. Il est en effet impossible d’ignorer,
notamment après les travaux de Kristin Ross, que
les « événements de Mai 68 » ont d’abord été le
point de télescopage politique entre deux
mouvements sociaux d’origine distincte et dont
l’unification rétrospective sous une catégorie
médiatique commune apparaît extrêmement
problématique : d’un côté un puissant mouve-
ment ouvrier et populaire (« la plus grande grève
de l’histoire de France »), de l’autre une révolte
des élites étudiantes dont la logique et les
motivations réelles (au-delà de la fausse
conscience qui caractérisait la plupart de ses
protagonistes) étaient d’une nature très
différente, comme en atteste abondamment
l’évolution personnelle ultérieure de la plupart de
ses cadres dirigeants. Que pouvait-t-il y avoir de
commun, par exemple, entre la volonté des
paysans du Larzac de conserver leur droit de vivre
au pays et celle d’un Daniel Cohn-Bendit, le
futur député européen, invitant les étudiants
parisiens à abolir toutes les frontières et à célébrer
le pouvoir émancipateur de toutes les formes de.« déterritorialisation » ?
Ces remarques seraient
toutefois bien sommaires si l’on n’ajoutait
aussitôt que chacun de ces deux Mai 68 s’est
trouvé traversé à son tour par toute une série de
divisions secondaires opposant chaque fois, et
sous des formes spécifiques, un pôle radical, que
l’idéologie dominante allait s’empresser de
marginaliser par tous les moyens (qu’on songe,
par exemple, aux critiques du mode de vie
consumériste et aux différentes expériences de
vie communautaire ou de retour au monde rural)
et un pôle libéral qui allait rapidement devenir,
dans la construction médiatique officielle la vérité
unique de ces événements en réalité multiples et
disparates. C’est cette série de contradictions
secondaires qui explique par exemple, pour nous
en tenir ici au seul champ idéologique, que la
séquence Lukacs - École de Francfort - Socia-
lisme et Barbarie - Henri Lefebvre - Interna-
tionale situationniste (qui était porteuse d’une
critique difficilement récupérable du mode de vie
capitaliste) ait été très vite expulsée de la vie
intellectuelle officielle (et donc également du
souvenir des individus) au profit de la séquence
Althusser - Bourdieu - Deleuze - Foucault -
Derrida, dont les conceptualisations élégantes et
byzantines allaient bientôt s’avérer infiniment
plus solubles dans le nouvel esprit du capitalisme
(procurant de ce fait à toute une nouvelle
génération d’universitaires un fond de commerce
intellectuel d’une rentabilité sans égale). Il n’est,
du reste, que de relire le texte incroyablement
prophétique de Mustapha Khayati (De la misère
en milieu étudiant, 1966) pour comprendre
aussitôt quels ont pu être, dans l’immédiat après-
Mai, les enjeux effectifs de cette véritable contre-
révolution dans la révolution. Ces brèves
précisions devraient permettre d’éclairer à la fois
la généalogie politique réelle de cette nouvelle
extrême gauche « citoyenniste » (selon le mot de
René Riesel), aujourd’hui surmédiatisée, et les
raisons pour lesquelles, sous le nom de « post-
modernisme » ou de French theory, elle en est
venue à exercer, moyennant les simplifications
philosophiques d’usage, un pouvoir déterminant
dans le champ académique (comme dans ses
différents reflets médiatiques). Sur ce dernier
point (et à travers l’exemple particulièrement
révélateur de « l’imposture Foucault »), on
trouvera des remarques extrêmement pertinentes
dans le dernier ouvrage de Jean-Marc Mandosio
(D’or et de sable, Éditions de l’Encyclopédie des
Nuisances, Paris 2008).


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